Akli Moussouni. Expert senior/cabinet CIExpert (ex-simde): «Une économie diversifiée ne peut se faire sur les décombres d’une économie en faillite»

Samira Imadalou, El Watan, 28 juin 2021

– Quel bilan faire du plan de relance annoncé en août 2020 ?

En janvier 2020, le Premier ministère, par le biais de son ministre délégué à la prospective, Bachir Messaitfa, a dévoilé son «plan de relance économique 2020-2024» pour «sortir le pays de la dépendance aux hydrocarbures», sur la base «d’une évaluation de la situation économique de l’Algérie au cours de la dernière décennie entre 2009 et 2019», ainsi «qu’une analyse de l’impact économique et social de l’épidémie du coronavirus Covid-19».

Lequel plan qui «s’appuie sur de nouveaux moteurs de croissance économique centrés sur la mise en valeur des ressources naturelles» et sur «l’amélioration du climat des investissements, la promotion de nouveaux outils de financement et la digitalisation des secteurs économique et gouvernemental» dont le financement proviendra de 4 ressources, à savoir «le financement budgétaire, le financement des liquidités et des marchés financiers, les partenariats public-privé, ainsi que la création de «banques de développement !»

En fait, ce plan d’action du gouvernement est un listing d’une quarantaine de missions attribuées au seul ministre délégué chargé des statistiques et de la prospective, dont les attributions ont été fixées par un décret exécutif du 22 novembre 2020, publié au Journal officiel n° 70, et qui avait affirmé que son département ministériel s’emploiera à «définir les conditions du décollage économique et du développement global du pays».

A la lecture dudit «plan d’action», il y a de quoi avoir le tournis, s’agissant d’un listing de concepts économiques qui ne reflètent en rien ni les causes de la défaillance de l’économie algérienne encore moins les outils à mettre en place pour la faire évoluer.

Ce qui laisse penser qu’un tel «plan d’action» n’a rien d’un plan (pas un mot sur la démarche à mettre en œuvre) ni d’actions (il est difficile de s’imaginer des solutions à une problématique dont on ignore les causes).

Par ailleurs, il est utopique de faire évoluer un contexte avec les mêmes mécanismes qui l’ont créé. Aussi, le programme d’un gouvernement ne peut être le fait d’un seul ministère, auquel on a attribué un rôle-clé «dans le cadre de la politique générale du gouvernement et de son programme d’action», à savoir «proposer les éléments de la politique nationale en matière de la prospective et de planification stratégique et assurer le suivi et l’évaluation de sa mise en œuvre», ni de plusieurs ministères qui agissent en agrégats dispersés, comme ça se fait comme toujours.

Une année après, le successeur ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la Prospective, Mohamed Cherif Belmihoub, avait déclaré : «L’année 2021 doit être l’année de la concrétisation des réformes, pour éviter à l’Algérie de subir une crise plus profonde dans les années à venir» en exposant «les grandes lignes du plan de relance économique pour 2020-2024», dont la teneur exacte avait été repoussée à une date ultérieure, balayant d’un trait le discours de son prédécesseur !

Pour cet autre ministre, c’est plutôt le climat des affaires qui pose problème par «des tares bureaucratiques». Quant aux premières solutions, elles consisteraient en «la poursuite de la réduction des importations entamée en 2020, avec l’objectif de soustraire 10 milliards de dollars en 2021» et de «réaliser un objectif d’exportation de 5 milliards de dollars hors hydrocarbures en 2021», tout en reconnaissant que cette projection est «un casse-tête et un défi majeur pour le gouvernement» et pour qui le financement ne sera plus à la charge du Trésor public.

«Nous avons prévu des leviers de financement, dont la Bourse, le marché obligataire, la finance islamique et le partenariat public-privé.» Ce ministre délégué à la prospective nous avait appris que «trois études prospectives sur les grands enjeux futurs de l’économie et de la société algérienne ont été lancées afin d’anticiper les politiques publiques dans des domaines stratégiques. Il s’agit d’études sur la sécurité alimentaire, la sécurité énergétique ainsi que sur le capital humain et la jeunesse».

– Comment se présente la faisabilité sur le plan financier pour le programme arrêté ?

A présent, en juillet 2021, aucune place à la prospective et aucune perspective ne pointe, alors que la situation se dégrade de plus en plus, atteignant un niveau de dangerosité inquiétant par rapport à l’équilibre socioéconomique du pays. A défaut de faisabilité du plan de financement du «programme 2021-2024», par «la Bourse, le marché obligataire, la finance islamique et le partenariat public-privé».
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Il est prévu de recourir à l’endettement extérieur pour des «projets à caractère prioritaire et stratégique», sans pour autant définir la nature de ces projets prioritaires et stratégiques.

Pour le financement des «projets non stratégiques», le gouvernement compte naïvement sur les investissements directs étrangers (IDE) qu’il espère attirer sur une simple suppression de la règle 51/49, comme prévu dans «la loi de finances complémentaire 2020 et le projet de loi de finances 2021 !»

Une démarche des moins rassurantes et qui n’inspire aucune confiance au sein du citoyen lambda dont le pouvoir d’achat s’est érodé terriblement. Par ailleurs, l’incapacité des pouvoir publics à s’imposer sur le marché pour protéger le consommateur, laisse penser qu’ils ont perdu tout contrôle par rapport aux prix et à la disponibilité des produits de large consommation, dont ils ignorent les tenant et les aboutissants.

– Où se situent les défaillances à votre avis ?

En fait, les défaillances du plan d’action du gouvernement sont nombreuses. En tentant d’engager une «nouvelle économie» sur les décombres d’une configuration d’un paysage économique qui n’avait jamais fonctionné, c’est l’échec assuré. En effet, les secteurs économiques ne sont pas organisés en filières. Les problèmes soulevés par les opérateurs économiques ne sont que les conséquences de leur manière de s’organiser.

Les politiques agricoles, par exemple telles que menées, sont un exemple édifiant d’une incohérence totale entre une vision intra muros d’un ministère et une réalité du terrain dont la problématique n’a pas été cernée. Il n’y a aucune planification globale pour en faire un support des programmes à envisager. Le développement des potentialités économiques locales ne peut voir le jour en l’absence d’un cadre législatif de l’intercommunalité, faisant que la décentralisation n’a jamais eu lieu.

Le programme sectoriel seul outil de développement socioéconomique relève exclusivement de la commande de l’Etat. La presque totalité des communes n’est même pas capable de rémunérer son personnel, encore moins de produire des richesses. On a voulu faire dans le développement de la numérisation d’un contexte informel, hors normes,alors que le dispositif estimatif en vigueur exploité jusqu’alors en guise de statistiques est à l’origine de toutes les spéculations.

Le paysage économique en général est mené avec des formes directives basées essentiellement sur les aides de l’Etat, au lieu d’exploiter ces aides comme condition de normalisation. Ce qui ne permet de faire immerger des chaînes de valeur authentiques destinées à couvrir les besoins du marché en quantité et qualité.

D’où l’anarchie des prix et de la disponibilité des produits. Impulser donc une économie diversifiée ne peut se faire sur les décombres d’une économie en faillite.

Il est important de déterminer les enjeux économiques qui s’imposent au pays, dont la valorisation des avantages comparatifs dont dispose son contexte naturel et socioéconomique, pour les faire valoir dans les accords commerciaux entérinés avec l’étranger. Il ne suffit pas de mener des campagnes d’exportation minuscules en guise de politique de diversification des ressources en devises au moment où nos produits sont générés à contre-courant des standards internationaux de qualité.

A présent, la sécurité alimentaire du pays, dépendant exclusivement des recettes pétrolières, pose problème. Il est possible d’envisager la couverture des besoins alimentaires du pays, en particulier les produits de large consommation dans des délais raisonnables, à condition d’engager une nouvelle politique agricole elle-même basée sur des politiques de nutrition, de l’eau, de l’énergie, de l’environnement et du marché qu’il y a lieu aussi de normaliser. La sécurité alimentaire ne doit pas être laissée à l’initiative d’un ministère mais de la doter d’un cadre politique consultatif.

Il y va de la souveraineté du pays. Tous les secteurs économiques doivent subir une métamorphose étudiée par rapport à des objectifs précis. C’est à notre connaissance, les seules pistes sérieuses qui puissent faire évoluer durablement la situation du pays vers des lendemains meilleurs.