La solidarité des Algériens criminalisée par la dictature

Rafik Lebdjaoui, Algeria-Watch, 25 juin 2021

Dans sa dérive policière qui s’aggrave quotidiennement, la dictature d’Alger a franchi en mai un nouveau pas dangereux dans la répression du Hirak. Désormais, la solidarité entre citoyens algériens est passible de lourdes peines de prison. Les arrestations qui se multiplient depuis quelques semaines dans plusieurs régions du pays visent particulièrement des militantes et des militants qui contribuent sous des formes diverses, mais principalement par des collectes de fonds, au soutien des détenus d’opinion et à leurs familles.

Il s’agit d’un volet de la « stratégie » d’étouffement du mouvement populaire mise en œuvre par un régime qui n’a plus d’autres leviers que ses moyens policiers. En l’occurrence, le but de l’opération est de tenter de couper le Hirak de la diaspora qui s’est substantiellement mobilisée pour venir en aide aux dizaines d’activistes incarcérés en Algérie, laissant derrière eux des familles sans ressources.

Avant de déclencher cette vague d’arrestations, le régime s’est attelé à préparer le terrain, c’est-à-dire l’opinion. Les éléments précurseurs de cette approche « psychologique » sont le plus souvent des agents d’intoxication infiltrés dans le Hirak. Leur rôle a consisté à créer la confusion et semer le doute pour dégrader l’atmosphère à l’intérieur même du mouvement populaire.

Nom de code : « PayPal »

La première indication de ce nouvel axe répressif est l’étrange déclaration d’une figure controversée du Hirak après sa sortie de la prison de Koléa en juillet 2020. Cet activiste vibrionnant avait provoqué l’incompréhension et la colère de nombreux militants en affirmant que les conditions de détention étaient bonnes, que les gardiens et le directeur de prison étaient bienveillants envers les détenus, allant jusqu’à certifier que des gardiens seraient pro-Hirak. Le même personnage a ensuite embrayé sur de prétendus conflits entre jeunes prisonniers autour de l’argent envoyé de l’étranger par le système PayPal. Afin de bien situer la cible, ce hirakiste en rupture de ban a insisté sur le fait que des groupes basés à l’étranger veulent créer la division et provoquer la violence en Algérie.

Un autre ex-détenu de la prison de Koléa est allé dans le même sens quelques semaines après sa libération en décembre 2020, en fustigeant ceux qui reçoivent des fonds de l’étranger. Ce discours a été par la suite relayé par le porte-parole quasi-officiel des généraux janviéristes, qui a matraqué le sujet pendant plusieurs jours dans ses « lives » sur YouTube à partir de Londres. Ce propagandiste en service commandé, au langage violent et particulièrement vulgaire, martelant le nom de la plateforme de transfert de fonds, n’hésite pas à menacer ceux qui donnent de l’argent, leur signifiant qu’ils pourraient être accusés de « terrorisme ». Enfin, un publiciste moins connu basé à Paris, proche des milieux « éradicateurs », a pris le relais pour dénoncer les actions de solidarité en reprenant dans ses formulations le nom de PayPal, qui semble être le mantra de cette campagne de dissuasion.

Dans cette longue séquence de propagande, il y a lieu de souligner le cas particulièrement dramatique de la mère du jeune hirakiste Saïd Chetouane (placé dans un centre de rééducation après avoir déclaré sur les réseaux sociaux qu’il avait été victime d’attouchements sexuels de la part de policiers lors de son arrestation). Cette mère accablée a été non seulement lynchée dans certains médias, où elle a été traitée de mère « indigne », mais elle a été harcelée pour qu’elle « avoue » avoir reçu de l’argent de l’étranger.

La référence constante à la plateforme PayPal n’est évidemment pas le fruit du hasard. De nombreux activistes basés à l’étranger y ont en effet eu recours, entre autres plateformes de collecte et de transfert de fonds. La convergence de ces déclarations, avec des éléments de langage communs, sur une période s’étalant sur plusieurs semaines, tend à confirmer une opération de propagande orchestrée par la police politique. Comme à l’accoutumée, cette nouvelle manœuvre perverse vise simultanément plusieurs objectifs : susciter les divisions au sein du Hirak en instillant le poison du doute ; se donner un prétexte « légitime » pour procéder à l’arrestation d’activistes ; entraver la solidarité en faveur des familles d’activistes sans revenus ni moyens, pour « prouver » que le résultat de la contestation est de précipiter ces familles dans la précarité.

La solidarité, une puissante tradition populaire

Suite à cette campagne d’arrestations visant celles et ceux qui activent dans le soutien aux familles de détenus et selon les chiffres du 22 juin, communiqués par des collectifs en Algérie, 271 personnes étaient détenues dans les prisons du régime pour leur implication dans le Hirak. Bien entendu, aucune des voix habituelles de l’opposition « autorisée » au régime ne s’exprime sur ce sujet. Ce qui fait figure de classe politique, les médias assujettis et la « société civile » agréée ignorent résolument cette vague d’arrestations pour « délit de solidarité ».

La dénonciation de cette campagne répressive est le seul fait des réseaux sociaux. Mais il ressort des très nombreuses réactions que l’élan de solidarité, tant à l’intérieur du pays que dans la diaspora, est loin d’être entamé. La solidarité est une des valeurs les plus profondes de la société algérienne et c’est bien cette tradition d’assistance et de soutien qui permet aujourd’hui d’éviter une catastrophe sociale.

C’est pourquoi la criminalisation de la solidarité est une voie sans issue. Tenter de l’étrangler par des manœuvres violentes et perverses ne fait qu’ajouter au discrédit d’un régime sans moyens politiques et sans avenir.