Cheikh Jarrah : Un quartier palestinien de Jérusalem en sursis

El Watan, 12 juin 2021

Le quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est est devenu en quelques semaines l’un des nouveaux symboles du conflit israélo-palestinien.

Mais Aref Hammad ne sait toujours pas s’il va perdre sa maison au profit de colons israéliens. «J’ai peur qu’ils nous jettent à la rue, qu’ils dégagent tous les habitants du quartier», affirme ce Palestinien, qui habite aux abords de la vieille ville depuis l’enfance. «La situation est vraiment mauvaise», ajoute ce septuagénaire, qui partage sa maison avec 17 membres de sa famille.

Comme six autres familles palestiniennes du quartier, ils espèrent une intervention de la Cour suprême israélienne pour empêcher la mise en application de la décision du tribunal de Jérusalem d’attribuer les terrains à des colons israéliens.

Fin avril, les manifestations en soutien aux sept familles ont embrasé plusieurs quartiers de Jérusalem-Est, puis l’Esplanade des Mosquées et des villes mixtes israéliennes, avant de donner lieu à 11 jours de guerre entre le mouvement islamiste palestinien Hamas, au pouvoir à Ghaza, et l’armée israélienne.

Depuis, la tension est retombée mais la mobilisation continue. Sur les réseaux sociaux, Cheikh Jarrah est devenu un hashtag viral, un cri de ralliement à la cause palestinienne. Pour M. Hammad, c’est là sans doute son dernier espoir. «Nous demandons à la communauté internationale de faire pression sur le gouvernement israélien, qu’il nous apporte le minimum de justice», lance-t-il.

«Deux justices»

Comme beaucoup d’habitants palestiniens du quartier, les Hammad se sont installés à Cheikh Jarrah dans les années 1950, au lendemain de la guerre de 1948 qui a suivi la création de l’Etat d’Israël. Jérusalem-Est est alors sous contrôle jordanien et l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (Unrwa) construit 28 logements pour redonner un toit à des familles déplacées.

La famille d’Aref Hammad, qui a fui Haïfa (nord), repart de zéro dans une de ces petites bâtisses, entourées d’abricotiers et de pêchers. Mais en 1967, après la guerre des Six-Jours, Israël prend la partie orientale de la ville pour ensuite l’annexer, une décision condamnée par la communauté internationale qui ne reconnaît pas la souveraineté de l’Etat hébreu sur Jérusalem-Est.

En 1970, une nouvelle loi permet aux Israéliens de s’installer à Jérusalem-Est, dans les maisons où vivent pourtant des Palestiniens, s’ils peuvent faire valoir devant la justice une preuve de propriété datant d’avant 1948.

A l’inverse, aucune loi ne permet aux Palestiniens ou à leurs millions de descendants disséminés dans la région de revenir dans les maisons qu’ils ont dû quitter en 1948. «Il y a deux justices : une pour eux, pour qu’ils puissent récupérer leur propriété, et une pour nous qui nous l’interdit», dit Mohammad Al Sabbagh, un habitant de Cheikh Jarrah dont les parents ont dû quitter la région de Jaffa et leurs vergers d’orangers après 1948.

«Des faux»

A l’offensive côté israélien, le lobby procolonisation Nahalat Shimon International met en avant la présence juive depuis le XIXe siècle dans le quartier, notamment autour de la tombe du sage Simon II le Juste. Mais selon Hosni Abou Hussein, avocat des familles de Cheikh Jarrah, cette revendication n’a aucune base légale.

«Les colons n’ont aucun droit (…), les documents qu’ils ont présentés sont des faux», accuse l’avocat qui est allé jusqu’à Istanbul, affirme-t-il, pour consulter les archives de l’époque ottomane.