Direction bicéphale à la tête des six banques publiques : Plus de pouvoirs aux conseils d’administration

Ali Benyahia, El Watan, 02 mai 2021

Le changement à la tête des banques publiques opéré jeudi dernier est inédit. C’est en effet la première fois depuis l’indépendance du pays qu’un remaniement a touché à la forme du management de ces entités.

Désormais, celles-ci n’auront plus de président-directeur général (PDG) à leur tête mais une direction bicéphale composée du Directeur général (DG) et du président du conseil d’administration. A l’un, la gestion opérationnelle, à l’autre l’orientation stratégique. C’est dire combien ce changement a pu créer la surprise en ayant effectué la rupture avec les pratiques habituelles dans le secteur. Cette fois, en effet, les autorités ont carrément voulu restructurer le pouvoir au sein de ces banques. D’aucuns ont vite conclu à la volonté manifeste de l’Exécutif de diminuer de l’influence du poste du premier responsable au sein des six banques publiques.

En réalité, ce changement est rendu possible par la loi bancaire de 2003, assurent des observateurs avertis. L’ordonnance n° 03-11 du 26 août 2003 relative à la monnaie et au crédit souligne les orientations qui ont motivé ce changement mais qui n’ont jamais été mises en application depuis. Ainsi, l’énoncé de l’article 90 de la loi sus-mentionnée, parue au Journal officiel n° 52 du 27 août 2003, stipule : «Art. 90.

La détermination effective de l’orientation de l’activité d’une banque ou d’un établissement financier et la responsabilité de sa gestion doivent être assurées par deux personnes au moins. Les banques et établissements financiers dont le siège social est à l’étranger désignent deux personnes au moins auxquelles ils confient la détermination effective de l’activité et la responsabilité de la gestion de leurs succursales en Algérie.» Selon certaines sources au fait de la chose bancaire, les changements en question obéissent «à la volonté d’innover en matière de gouvernance». Le ministre des Finances, Aymen Benabderrahmane, n’en pense pas moins en tous cas, lui, qui déclare que cette restructuration à la tête de ces banques «doit permettre de hisser le niveau de gouvernance aux standards internationaux».

Dichotomie

D’aucuns considèrent que cette dichotomie opérée au niveau du poste de direction est «consacrée» dans de nombreux pays. Il s’agit en l’occurrence de «séparer l’opérationnel de la mission de contrôle». Dans la même veine, l’on affirme même qu’«en matière de gouvernance, l’idée est de séparer les deux fonctions pour mieux gouverner».
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Selon des sources dignes de foi, le président du conseil d’administration de ces banques est nommé pour «un mandat de 3 ans». Il aura le statut de «résident», c’est-à-dire qu’il devra «faire ses 8 heures», dont il tirera une rémunération. «Contrairement aux administrateurs, les membres du conseil d’administration ne doivent pas bénéficier d’un salaire, conformément au code de commerce», assurent nos sources. Et ensuite d’expliquer : «Le conseil d’administration est un organe collégial et non permanent», qui ne se réunit que «quand il est convoqué». Ainsi l’AG des banques publiques a décidé que seul le président du conseil est «permanent».

Contacté, l’analyste économique Mahfoud Kaoubi rappelle qu’une telle séparation des fonctions au niveau de la direction des banques a certes été initiée début 1990, mais alors comme le président du conseil d’administration n’était «permanent», cela a buté sur un échec.

Quoi qu’il en soit, et au-delà de la restructuration en question, des questions restent posées au sujet de l’efficacité de ce nouveau mode de gestion. Des spécialistes sont capables d’énumérer à la fois les avantages et les inconvénients des deux configurations. Et ce, d’autant plus que c’est le même actionnaire, à savoir l’Etat, qui pourvoit aux nominations des PDG des banques sur proposition du ministre des Finances et des Dg et président des conseils d’administration à travers les AG des propriétaires, à savoir l’Etat, par l’entremise généralement des directeurs centraux du ministère des Finances.

M. Kaoubi voit dans ce changement une «volonté de donner plus de pouvoir au conseil d’administration et de soustraire les banques à l’administration. Seulement, a-t-il poursuivi, pour que cela puisse être un succès, il faut que les membres du conseil d’administration soient des professionnels qui vont réconcilier les banques avec le métier». L’histoire récente du pays a montré à quel point l’argent des banques a été mal distribué. Des exemples sont légions sur des milliards qui sont accordés, au mépris des règles prudentielles et parfois même sans tenir compte de la logique économique, à des gens réputés proches des cercles du pouvoir. Nombre d’affaires scabreuses ont failli avoir raison de certaines banques de la place. «Aujourd’hui, il s’agit de voir si l’action des autorités s’inscrit dans la volonté de rompre avec la gestion politique et du téléphone au profit d’une gestion purement commerciale des banques», a fait remarquer M. Kaoubi.

Ainsi avec une direction bicéphale, l’idée est d’assurer bien évidemment un meilleur contrôle, mais il n’est pas dit que cela ne risque pas de provoquer, contrairement aux objectifs tracés, une espèce d’inertie ou même de paralysie sur fond de chevauchement de compétences. Car de quelque bord que l’on cherche à analyser la question, il est difficile de réprimer l’idée que ce changement viendrait corriger le constat que le conseil d’administration n’arrivait peut-être pas à jouer son rôle au goût des politiques.

En somme, le système bancaire est pour le moins dans une situation peu enviable. La crise financière du pays est telle que les banques sont comme mises en demeure de jouer un rôle plus entreprenant alors même que l’activité économique est au ralenti, la crise sanitaire ainsi que la panne de la campagne de vaccination entament plus que jamais la confiance. Les privatisations dans le secteur sont-elles programmées ?