Environ 32 000 Algériens privés d’une autorisation de sortie du territoire / Le calvaire de milliers d’Algériens toujours bloqués à l’étranger

Déchirements familiaux à l’ombre de la Covid-19

Madjid Makedhi, El Watan, 28 avril 2021

L’autorisation de sortie du territoire national imposée en raison de la crise sanitaire devient une contrainte bureaucratique supplémentaire.

Une pratique dont se plaignent, en tout cas, des milliers d’Algériens qui restent bloqués au pays. Parmi eux, il y a des étudiants dans des universités étrangères (en dehors de l’espace Schengen), des détenteurs de visas de travail, des personnes dont les conjoints vivent à l’étranger et des malades nécessitant une prise en charge urgente dans des hôpitaux européens.

En effet, ils sont environ 32 000 Algériens à être confrontés à cette situation kafkaïenne. «Nous avons tapé à toutes les portes. Nous avons tenu plusieurs rassemblements devant le ministère de l’Intérieur, mais personnes n’a trouvé de solution à notre problème. Il y a un refus arbitraire de nous accorder ces autorisations», déclare Fayçal Boulemka, un des représentants du collectif des personnes privées de l’autorisation de sortie de territoire algérien.

Rappelant que le ministère de l’Intérieur accorde ce sésame à ceux qui voyagent en France et dans quelques pays de l’espace Schengen, notre interlocuteur dénonce la politique des deux poids deux mesures des autorités. «Par cette attitude, les responsables au ministère de l’Intérieur mettent des familles entières dans une situation délicate. Nous ne comprenons pas cette attitude.

Pourtant, nous avons présenté tous les justificatifs prouvant que nous ne voulons pas voyager pour faire du tourisme», ajoute-t-il, précisant que le problème ne se situe pas au niveau de la disponibilité des vols. «Il y a des vols quasi quotidiens assurés par les compagnies aériennes, Turkish Airlines, Qatar Airways, Lufthansa et Air France.

Les billets aussi sont disponibles auprès des agences de ces compagnies», explique-t-il, soulignant que les étrangers «rentrent au pays et en sortent sans aucune contrainte».

Des postes d’emploi à l’étranger compromis

Par cette mesure arbitraire, affirme pour sa part Mourad, un Algérien qui a décroché un poste d’emploi à l’étranger, «l’administration risque de compromettre notre avenir». «Je l’ai dit au responsable du ministère : J’attend cette autorisation depuis 10 mois. Si ce blocage persiste, je risque de perdre mon poste de travail qui est une opportunité qui ne se présente pas tout le temps. Qui m’assurera un poste de travail comme celui-là ? Personne. Mais je n’ai toujours pas de réponse», nous déclare Mourad, dépité.

Outre les obligations liées aux études, au travail et aux familles, d’autres personnes affirment que leur vie dépend de cette autorisation qui ne vient pas. «J’ai une maladie très grave au niveau des poumons, (risque d’une tumeur) et qui nécessite un traitement urgent à l’étranger. Ayant déjà une prise en charge et un rendez-vous, j’ai été surpris par un refus de la part des autorités après mon inscription en ligne, sous prétexte que »en raison de la fluctuation constante des vols à destination et en provenance de l’étranger en raison des conditions de santé actuelles, votre demande n’a pas été approuvée’’.

C’est inadmissible mon état de santé risque de se détériorer dans les prochains mois, si je ne suis pas traité en urgence», explique pour sa part Rabah, un homme qui risque de perdre la vie à cause de la bureaucratie algérienne. «Je me suis déplacé au ministère de l’Intérieur, mais on m’a dit que les autorisations de sortie ont été suspendues, suite à une décision provenant des hautes autorités. Ce n’est pas normal du tout. Le Président s’est déplacé pour soigner sa maladie de Covid à l’étranger.

Et c’est lui qui dit que la loi est au dessus de tous. Nous aussi nous voulons nous soigner à l’étranger, mais avec notre propre argent», lance-t-il. Nous avons tenté de contacter le ministère de l’Intérieur pour avoir une réponse à cette problématique, en vain. Personne ne répond au seul numéro de téléphone fixe disponible sur le site du département de Kamel Beldjoud.


Le calvaire de milliers d’Algériens toujours bloqués à l’étranger

Hocine Lamriben, El Watan, 28 avril 2021

Plus d’une année qu’ils n’ont pas mis les pieds en Algérie, privés de leurs proches. Eux, ce sont les victimes collatérales de la crise sanitaire.

Depuis le 17 mars 2020, le gouvernement algérien a fermé ses frontières maritimes et terrestres avec pour objectif affiché d’éviter la propagation de la Covid-19 sur son territoire. Il n’y a plus de vols commerciaux, seulement quelques vols spéciaux de rapatriement, opérés par Air Algérie au compte-gouttes, finalement suspendus début mars dernier.

Ils sont plus de 25 000 ressortissants algériens à être bloqués à l’étranger, livrés à eux-mêmes, selon un chiffre officiel, sans compter les binationaux de la diaspora algérienne vivant en France et ailleurs.

Pour l’heure, aucune perspective de réouverture de frontières à l’horizon, alors que la pandémie enregistre un léger rebond. Exemple le plus médiatisé et ubuesque, une vingtaine d’Algériens qui devaient se rendre de Londres à Alger, avec une escale à Paris, étaient bloqués à l’aéroport de Roissy en mars dernier. Ils dormaient à même le sol dans le terminal de l’aéroport parisien. Parmi eux, des enfants et des personnes fragiles.

L’Algérie leur a refusé l’embarquement en direction d’Alger en invoquant des raisons sanitaires et l’apparition du variant anglais. Cette situation s’est transformée en imbroglio juridique où tout le monde se renvoie la balle. Trois actions en justice ont été intentées, dont l’une a déjà été rejetée par le tribunal administratif de Paris.

Réunis dans des groupes Facebook comme «Rapatriement d’Algériens bloqués en France» et «Algériens bloqués à travers le monde», les Algériens bloqués à l’étranger sont de plus en plus désespérés et se plaignent d’avoir été abandonnés par le gouvernement algérien. La colère monte aussi contre la compagnie nationale Air Algérie.

Des rassemblements de protestation ont été organisés dans plusieurs pays, dont la France. Ils réclament tous d’être rapatriés chez eux. Beaucoup sont à court de ressources, alors que d’autres ont perdu leur emploi ou s’inquiètent pour leurs proches restés seuls au pays. Face à cette situation critique, les Algériens s’entraident pour prendre soin de ceux qui se retrouvent le plus en difficulté. Ils proposent des hébergements ou des invitations à partager un repas.

La demande d’ouverture des frontières a été appuyée par des hommes politiques. Début janvier, le sénateur Abdelouahab Benzaïm et le député de la communauté nationale établie à l’étranger, Noureddine Belmeddah, ont adressé une lettre commune au président Tebboune, dans laquelle Ils ont dénoncé une situation «jamais vécue depuis l’indépendance». «Les Algériens sont tenus d’obtenir une autorisation pour rentrer dans leur propre pays», au moment où «les travailleurs étrangers entrent en Algérie et en sortent à leur guise», ont-ils déploré.

Ils ont demandé au chef de l’Etat de prendre des mesures «rapides et efficaces» en procédant à l’ouverture des frontières terrestres, aériennes et maritimes pour permettre le retour de tous les ressortissants nationaux «sans conditions, hormis celles relatives au protocole sanitaire, à annuler le système des autorisations et des inscriptions préalables et à laisser Air Algérie et les compagnies étrangères gérer seules les vols vers l’Algérie».

Jusqu’ici, le gouvernement algérien avait rapatrié quelque 36 000 ressortissants entre mars et décembre 2020, selon l’ancien ministre de l’Intérieur, Salah Eddine Dahmoune.