Le système Khelil toujours en marche à Sonatrach

Des marchés attribués dans des conditions opaques

Le système Khelil toujours en marche à Sonatrach

El Watan, 15 août 2013

Sonatrach ne semble pas en avoir fini avec les scandales de corruption. Alors que deux grosses affaires impliquant des sociétés étrangères sont en instruction, la société nationale des hydrocarbures, mamelle des Algériens, attire à nouveau les regards méfiants des enquêteurs.

La discrétion dans laquelle a été attribué, en juillet, un grand projet sensible à une société internationale n’a pas manqué de susciter des interrogations sur les méthodes et les procédés utilisés. La transaction en question concerne le projet boosting d’Alrar, un champ gazier qui s’étend jusqu’au territoire libyen et dont l’exploitation a déjà commencé de l’autre côté de la frontière grâce au concours de grandes compagnies énergétiques. Lancé par Sonatrach il y a quelques années, le projet Alrar a été attribué, fin juillet, à l’entreprise de droit britannique Petrofac. L’heureux «gagnant» est une entreprise basée à Jersey, la plus grande des îles anglo-normandes, au régime économique peu enclin à la transparence. Petrofac a pénétré le marché énergétique algérien grâce à l’ancien ministre de l’Energie et des Mines, Chakib Khelil, dont le nom est désormais mêlé à tous les scandales de corruption qui ont éclaté dans le secteur.

Cette compagnie de droit britannique a décroché ce projet pour 668 millions de dollars contre 833 millions de dollars de son seul et unique concurrent, le groupe sud-coréen Daewoo. Il est évident que le choix doit porter sur le moins-disant. C’est la règle dans la passation des marchés publics. Mais l’offre de Petrofac reste nettement supérieure au budget estimatif du projet, tel qu’établi par le bureau d’études Genesis à 400 millions de dollars. Pour le faire passer sans couac, on double donc le budget du PMT (plan moyen terme) 2013-2017 qui passe de 365 millions en 2011 à 730 millions de dollars. Un montant supérieur à l’offre de Petrofac.

Les dessous d’un choix

Le choix porté sur Petrofac soulève néanmoins de nombreuses questions. On se demande notamment pourquoi maintenir un appel d’offres alors que deux sociétés seulement ont présenté des offres commerciales et financières. Aucune explication n’a été fournie pour le moment. On est sûr d’une chose : on a dû remplacer la R17, inscrite au Boasem, qui interdit toute attribution d’un marché dont le nombre d’entreprises en course ne dépasse pas deux, par la R18 signée il y a 8 mois, qui autorise deux soumissionnaires pour l’octroi d’un marché. «Le stratagème utilisé pour aboutir à ce choix bien balisé est tellement outrancier dans sa pratique qu’il pousse à croire à l’existence d’une entente interne, sinon des complicités ou du moins des connivences», soutiennent des sources proches du dossier, des ingénieurs ayant fait l’évaluation technique en l’occurrence. Pour ces derniers, la surprise fut grande que de voir ces «magouilles» se dérouler au vu et au su des responsables du groupe sans la moindre réaction.

A cela s’ajoute le processus d’élimination, l’un après l’autre, des autres soumissionnaires.
En tout, treize sociétés de renommée mondiale ont répondu à l’appel d’offres. Huit d’entre elles ont été préqualifiées.
Il y a l’incontournable Petrofac, les sud-coréennes Samsung, GS, Hyundaï et Daewoo, la japonaise JGC et les italiennes Techind/Bentini et Technimont. Les cinq autres soumissionnaires ont été écartés par des méthodes jugées peu orthodoxes. Les raisons invoquées pour justifier leur mise à l’écart sont, principalement, le non-endossement du Feed et la non-signature du contrat. Des «arguments» dénoncés par les entreprises mises hors course, car «fallacieux».

Ces sociétés internationales, qui maîtrisent parfaitement le processus suivi pour les appels d’offres, ont dans ce sillage introduit des recours, accompagnés de documents prouvant tout le contraire. Autrement dit, des documents attestant qu’elles ont effectivement endossé le «Feed» (étude d’avant-projet) et paraphé le contrat. Mais ces preuves tangibles n’ont pas suffi pour faire bouger la hiérarchie décisionnelle au sein de Sonatrach. Ayant compris que les jeux sont déjà faits, le groupe japonais JGC, jaloux de sa réputation, a renoncé à concourir au projet. Cette défection de taille a attiré l’attention du PDG de Sonatrach qui a ouvert une enquête, affirme notre source.

Des arguments fallacieux

Le déroulement du processus d’attribution du projet Alrar soulève encore une fois le problème de manque de transparence et de l’inefficacité des mécanismes de veille et de contrôle. Il pose également un autre problème : celui d’un conflit d’intérêt au sein de la direction Engineering et Construction (ENC).
Le responsable de cette direction importante et sensible travaille en effet avec son épouse qui s’occupe du département Procurment. En plus clair, lui s’occupe du coût des projets, elle des contrats de soumission. Le vice-président Amont est-il au courant de cette situation ? «Il est difficile de croire le contraire quand on sait que la nomination du directeur de l’ENC n’a pu se faire sans son aval», précise notre source, selon laquelle il aurait même été à l’origine de sa nomination à la tête de cette direction.

Nombreux sont ceux qui pensaient que ces procédés détournés allaient disparaître avec le départ de Chakib Khelil du secteur. Mais voilà que plusieurs années après son limogeage, Sonatrach replonge dans les mêmes travers et retrouve les mêmes pratiques prédatrices pour l’économie nationale. Sinon, comment peut-on expliquer qu’une société avec des antécédents douteux, domiciliée en off-shore à Jersey et propriété d’un homme d’affaires syrien, Ayman Asfari, connu pour être très proche de Omar Habour et de Toufik Guerbatou, deux fidèles amis de Khelil, continue de bénéficier de gros contrats ? Petrofac, présente à tous les appels d’offres lancés par Sonatrach, pourrait également décrocher le marché de Timimoun, ZCINA. Il semblerait que trois sociétés seraient requalifiées pour ce projet. Il s’agit de Petrofac, Samsung et JGC. Des entreprises qui figurent presque automatiquement dans tous les appels d’offres lancés par Sonatrach.

Les coûts et les contrecoups !

Le projet de construction de l’unité d’exploitation et de traitement de gaz naturel à Touat, Adrar, lui a échappé de justesse à Petrofac. Un projet développé par Sonatrach en association avec GDF Suez, premier importateur européen de GNL. Dès le lancement de l’appel d’offres en 2011, le projet Touat a fait l’objet de grandes manœuvres visant à privilégier certains groupes sur d’autres. Mais le PDG de Sonatrach a pu rectifier le tir à la dernière minute grâce au prolongement d’une semaine du délai fixé pour le versement de la caution exigée dans ce genre de marché. Ainsi, le groupe espagnol Technicas Reunidas, rodé en la matière, a été le seul à remettre la caution dans les délais, ce qui lui a permis de remporter le projet de développement du gisement gazier du Touat pour un montant de 967 millions.

Un montant qui est, de surcroît, bien inférieur (20%) à l’estimation faite par Sonatrach et son associé, à savoir 1,2 milliard de dollars. Le projet Touat concerne la direction Association dirigée par l’indétrônable Kameleddine Chikhi, nommé par Khelil au poste de directeur et devenu directeur exécutif depuis le nouvel organigramme mis en place par l’ancien PDG, Nourreddine Cherouati. Requalifications, élimination de concurrents, modifications des règles en pleine partie sont autant d’éléments qui renforcent le doute et créent la suspicion. Sonatrach risque de sombrer dans de nouvelles affaires qui sentent encore l’ère de Chakib Khelil. La société nationale des hydrocarbures n’a pas été mise à l’abri d’un nouveau scandale. Ni d’ailleurs les deniers des Algériens !

Mokrane Ait Ouarabi


Chakib Khelil à El Watan

«Pourquoi veut-on m’impliquer… ?»

A partir de son lieu de résidence à Washington, aux Etats-Unis, Chakib Khelil, ancien ministre de l’Energie, n’a pas hésité, 24 heures après sa sortie médiatique, d’évoquer, lors d’un entretien téléphonique, sa situation. Il affirme n’avoir pas été inquiété par les autorités américaines et qu’il attend toujours la convocation du juge pour répondre à ses questions.

Chakib Khelil refuse d’être présenté comme l’homme du Président, affirmant qu’il n’a jamais bénéficié d’un statut de privilégié. Il rejette la responsabilité de la gestion liée aux scandales de corruption sur ses collaborateurs, seuls habilités, selon lui, à signer, en l’occurrence les vice-présidents de Sonatrach. Très serein, d’une voix assurée, il nie toute implication dans l’affaire Sonatrach et Saipem et s’interroge lourdement sur le mandat d’arrêt international lancé contre lui par le juge de la 9e chambre du pôle pénal spécialisé près la cour d’Alger.
Il affirme n’avoir «pas été inquiété» par les autorités américaines à la suite du mandat d’arrêt international et qu’il «n’a toujours pas constitué d’avocats pour le conseiller sur la marche à suivre pour venir au pays et s’expliquer devant la justice algérienne».

Cependant, il se dit «prêt à venir à Alger dès que la convocation lui parviendra en bonne et due forme». Il a démenti toute relation avec Farid Bedjaoui, neveu de l’ancien ministre des Affaires étrangères Mohamed Bedjaoui, affirmant que ses propos au sujet «des liens supposés qu’il aurait avec moi n’engagent que sa personne. Qu’il apporte la preuve de ce qu’il avance. S’il y a eu des fois où j’ai eu à le rencontrer, c’est uniquement parce qu’il représentait légalement la société italienne». Mais qu’en est-il des révélations de Tullio Orsi, ancien président de Saipem Algérie, sur les rencontres et les négociations entre l’ex-ministre, le PDG d’ENI, Paolo Scaroni, en présence de Farid Bedjaoui «à plusieurs reprises» à Paris, Vienne et Milan ? «Je n’ai rencontré Scaroni que deux fois si je ne me trompe pas. La première fois c’était à Rome.

Il était PDG d’Enel et les discussions ont eu lieu la veille de la rencontre entre le président Bouteflika et le Premier ministre, Silvio Berlusconi, puis une deuxième fois. Mais, je ne me rappelle pas l’avoir rencontré en aparté après sa nomination à la tête de l’ENI.» Revenant sur les aveux de Tullio selon lesquels Farid Bedjaoui était présenté par Chakib Khelil comme son conseiller financier, l’ancien ministre déclare : «Vous savez très bien que j’ai suffisamment de conseillers à ma disposition pour aller chercher quelqu’un de l’étranger. J’ai eu l’occasion de voir cet homme lors d’une cérémonie à laquelle de nombreux représentants des sociétés étrangères du secteur de l’énergie avaient été conviés. C’était dans le cadre du gazoduc algéro-italien.»
L’ancien ministre a également récusé tout lien entre Farid Bedjaoui, ses deux enfants Khaldoun et Sina et son épouse Nadjat Arafat, une Palestinienne d’Al Khalil.

«Dire que mes enfants ont des liens d’affaires avec Bedjaoui n’est que pur mensonge. Mes enfants vivent aux Etats-Unis certes, mais n’ont aucun bien. Ils sont locataires de leurs appartements. Ils travaillent comme tout le monde et ont souvent de la peine à boucler les fins de mois. Moi-même je n’ai qu’un seul compte bancaire que j’ai gardé depuis que je travaillais à la Banque mondiale. Tout l’argent que j’ai économisé depuis que j’étais étudiant, puis fonctionnaire de la Banque mondiale, puis ministre a été investi dans un bien immobilier. Mais, je n’ai jamais eu de carte de résidence ou de nationalité américaine», affirme Chakib Khelil, ajoutant : «Mon épouse est très connue ici, aux Etats-Unis, pour ses activités en rapport avec l’indépendance de son pays qu’est la Palestine. C’est un combat qu’elle mène depuis de longues années et elle continue à le mener.» A propos des comptes à Hong Kong, Singapour et ailleurs, l’ancien ministre est formel : «Ils ont dit et écrit beaucoup de choses sur moi, pourtant il est très facile de vérifier ces faits. Pourquoi veut-on m’impliquer dans des affaires dans lesquelles je n’ai aucune responsabilité ?»

Ce démenti catégorique rappelle étrangement celui que Khelil avait apporté en janvier 2010, lorsque les cadres dirigeants avaient été présentés au parquet d’Alger à l’issue de l’enquête des services de sécurité sur la première affaire Sonatrach. «A l’époque je n’avais pas toutes les informations en main. Les avocats que j’avais sollicités m’avaient affirmé qu’il n’y avait rien dans le dossier. C’est pour cela que j’étais confiant. Mais quelques semaines plus tard, j’ai quitté mon poste sans connaître les dessous de l’affaire», a-t-il répondu. Abordant la question du mandat d’arrêt, Chakib Khelil s’est déclaré étonné de «la facilité avec laquelle la procédure a été lancée».
Selon lui, il est parti d’Algérie le 20 mars en laissant sa mère très malade. Entre temps, elle est décédée le 20 mai et il en a été très affecté. «Le médecin m’a interdit tout voyage durant deux mois. Lorsque mon frère m’a transmis la convocation déposée par la police judiciaire d’Oran, j’ai écrit un mail au ministre de l’Energie et une lettre au ministre de la Justice, avec des copies à la police judiciaire d’Oran et au juge de la 9e chambre du pôle pénal spécialisé d’Alger, l’informant de mon incapacité à me déplacer sur ordre du médecin en joignant un dossier médical. J’attendais une autre convocation qui n’est jamais venue», explique Khelil. «Pourquoi ne pas vous être présenté au-delà du délai de deux mois ?»

«Comment pourrais-je le faire sans convocation ? Pouvez-vous débarquer au tribunal et demander à voir le juge sans avoir eu au préalable une convocation ? Je connais la procédure. Le mandat d’arrêt international ne peut être lancé comme cela. Il faut trois convocations sans réponse, puis un mandat d’amener, pour arriver au mandat d’arrêt.» L’ancien ministre s’est déclaré «incapable» de trouver une explication à la réaction du pôle pénal d’Alger : «Je n’ai rien à me reprocher. Toutes les transactions ont été réalisées par les directeurs généraux qui sont les seuls habilités à le faire.» Pourtant, ces mêmes directeurs généraux, poursuivis dans le cadre de Sonatrach 1, ont tous affirmé que tous leurs actes étaient contrôlés par le ministre et qu’ils agissaient sur son instruction verbale ou écrite.

«Ce n’est pas vrai. Je défie quiconque d’apporter une seule preuve sur ces supposées instructions. Les directeurs généraux agissaient en toute liberté dans les négociations des contrats. Le seul moment où ils me faisaient signe, c’est lorsqu’ils m’invitaient à la cérémonie de signature. Comment pourrais-je être accusé de corruption alors que j’ai tout fait pour justement lutter contre la corruption en instaurant la procédure des avis d’appel d’offres alors qu’elle n’existait pas, y compris dans l’octroi des blocs ? J’ai également instauré le système de taxe sur les superprofits qui ont suscité de sévères critiques médiatiques. J’ai malgré tout fait gagner à l’Algérie des milliards de dollars. N’oubliez pas qu’il y a des milliers de transactions. Certains directeurs généraux ont appliqué cette procédure et d’autres ne l’ont pas exécutée pour une raison ou une autre…»

A la lumière de ces propos, peut-on dire que Chakib Khelil gêne ? «Peut-être. Mais je ne peux être formel», dit-il. Une réponse pas aussi évasive que celle apportée à cette question : «A travers vous, ne serait-ce pas le clan présidentiel, ou plus précisément le Président qui est visé, à partir du moment où l’on vous présente comme l’homme du Président ?»
Chakib Khelil se montre catégorique : «Je ne suis pas l’homme du Président et je ne veux pas l’être, comme vous le dites. Au sein du gouvernement, j’étais considéré au même titre que les autres ministres. Je n’étais pas privilégié. Il arrive que le Président soit aussi sévère à mon égard qu’à l’égard des autres collègues, tout comme il lui arrive d’être content de mes efforts. Peut-être que j’étais le plus dynamique de mes collègues. Mais pas plus. Pourquoi veut-on me nommer l’homme du Président ?» Force est de constater que l’ancien ministre veut rompre le silence dans lequel il s’est réfugié durant des années pour finalement mettre tout sur ses anciens collaborateurs. Aura-t-il des preuves suffisantes pour étayer ses propos devant le juge ? La question reste posée…
Salima Tlemçani