Regard sur les Zones d’ombre : Ouled Khediem, ou les rudes arpents du Titteri

Amar Naït Messaoud, El Watan, 25 avril 2021

Depuis février 2020, le gouvernement a lancé, sous l’intitulé des zones d’ombre, le programme de prise en charge de localités rurales ou suburbaines enclavées, où le cadre de vie des citoyens est affecté par des insuffisances criantes sur le plan des infrastructures de base, d’alimentation en eau potable, de raccordement aux réseaux d’électricité et de gaz naturel, de dessertes en routes et pistes rurales, d’assainissement, des services de santé, de scolarité…

«Tous ces gens, qui ont résisté aux conditions de vie difficiles, qui ont bravé l’oubli et les hordes du mal, ont donné les meilleurs exemples de travail et de citoyenneté dans leurs hameaux», selon les termes d’une déclaration faite, en octobre, aux médias par Brahim Merred, conseiller auprès du président de la République, chargé de la promotion des zones d’ombre. Ajoutant que ces femmes et ces hommes «ont donné vie à ces zones méconnues et naguère déclassées au profit des grands centres urbains (…) Ce sont ces mêmes zones d’ombre qui formeront dans un avenir très proche des lieux d’attraction créateurs d’emplois et de richesses, car toutes les conditions sont réunies pour que le rêve devienne réalité».
Aux zones d’ombre, le gouvernement a mobilisé, selon Merred, quelque 184 milliards de dinars. Il s’agit de «traiter les besoins de la population» qui, d’après le même responsable, ne seraient plus «classés et/ou traités par approche numérique comme auparavant».

Il expliquera que «le phénomène de l’exode rural, avec tous ses effets néfastes, se nourrissait sur ces disparités, et toutes les tentatives de sédentarisation des populations rurales furent caduques, d’où des villes surpeuplées et sans repères et une campagne sans perspectives de vie, sinon désertées».

D’après le classement opéré, neuf millions d’Algériens vivent dans les zones d’ombre. Ces dernières, d’après le recensement effectué par les collectivités locales, sont au nombre de 1500.

Au vu de la nature et de la dimension des projets initiés jusqu’ici sur le terrain, l’ambition d’arrêter l’exode rural et de repeupler les campagnes demeure quelque part plombée par le déficit d’investissements créateurs d’emploi dans ces contrées de l’arrière-pays montagneux ou de la steppe. En effet, l’expérience, globalement positive, menée par les administrations des forêts et de l’agriculture au cours des vingt dernières années en matière de développement rural intégré, montre aujourd’hui que le grand défi sous ces latitudes demeure celui de l’emploi. Lorsqu’un ménage n’a pas de revenu lié à une activité économique menée dans son hameau ou bourgade d’origine, il y a peu de chances qu’il se contente de l’installation de l’éclairage public, du raccordement au réseau d’assainissement ou de toute autre action visant à améliorer le cadre de vie.

Lorsque ces projets viennent dans certaines zones en complément des efforts visant le lancement d’activités créatrices de richesse et d’emploi, le résultat ne peut être que concluant. Nous avons des exemples vivants de cette heureuse combinaison dans la wilaya de Bouira. Mieux encore, les effets induits par les différents programmes de l’Etat depuis le début des années 2000 dans la commune de Dirah ont fait qu’un village, en l’occurrence Biyara, a été créé, presque ex-nihilo.

Le mouvement a commencé en 2005 par le projet d’emploi rural, cofinancé à l’époque par le Banque mondiale (arboriculture fruitière, apiculture, aviculture, plantation de brise-vents, aménagement de pistes rurales…) et s’est poursuivi avec les projets de proximité de développement rural et le programme d’habitat rural. A ces activités génératrices d’emplois et de revenus, sont venus se greffer les différents services liés au cadre de vie (électricité, gaz, eau potable).

Les différents programmes de développement rural, par un effet d’entraînement et en synergie avec des soutiens, comme celui de l’habitat rural, ont pu créer des emplois et stabiliser un tant soit peu les populations. L’on a assisté, depuis le milieu des années 2000, à un indéniable mouvement de retour des populations rurales qui avaient subi un exode forcé vers les villes dès l’apparition de l’insécurité et du mouvement subversif du terrorisme armé.

Ce retour progressif des ménages, dû aux difficultés insurmontables rencontrées dans les villes (chômage, baisse du niveau de vie, délinquances des jeunes, déscolarisation précoce…), a requis de la part des concernés des efforts de «réadaptation» et de dépassement de certaines contraintes. Les hameaux abandonnés ont vu une partie des maisons détruites par la patine du temps ; des poteaux électriques sans câbles, du fait des actes terroristes ; des pistes complètement dégradées, impraticables, en raison de l’absence d’entretien ; des écoles sans toit, sans eau et sans chauffage ; des centres de santé désertés par des infirmiers fuyant l’insécurité…

Ce sont principalement ces hameaux, dont la population a augmenté depuis les premiers retours que le plan du gouvernement intitulé «développement des zones d’ombre» vise en premier lieu. C’est qu’indéniablement les bourgades de l’arrière-pays commencent à se repeupler et les besoins sociaux prennent une courbe ascendante que les responsables locaux ont toutes les peines du monde à maîtriser ou, du moins, à réduire.
Un charme dans le giron de Oued Zeghoua

La wilaya de Bouira compte près de 500 localités classées dans la catégorie des zones d’ombre. Un classement qui a mis du temps à se stabiliser au vu des différentes interprétations des critères fixés par le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales pour une telle opération. Les premiers projets lancés – à raison de 3 à 4 par commune – ont été financés par les reliquats des anciens programmes (PCD, budget de wilaya, fonds de solidarité et de garantie intercommunal). Le reste du financement est attendu dans le budget que le gouvernement consacre spécialement aux zones d’ombre.

Dans la partie sud de la wilaya, Ouled Khediem paraît comme l’une des rares zones à présenter les caractéristiques géographiques et physiques qui sont les siennes. L’agglomération est située au cœur du massif du Titteri dans une vallée encaissée de Oued Zeghoua qui prend naissance sur le pic de Djebel Dirah à 1810 m d’altitude. Les habitations d’Ouled Khediem sont situées dans une altitude allant de 700 à 750 m. Néanmoins, les terres exploitées pour les parcours et pour l’agriculture de subsistance sont situées entre 700 à 1200 m, avec des dénivelés dépassant souvent 15%.
Cette situation topographique et géomorphologique est à l’origine de contraintes sérieuses sur le plan du développement économique et social.

L’une des caractéristiques de la zone est l’éloignement exceptionnel du hameau par rapport au chef-lieu de commune, soit un itinéraire de 80 km aller-retour, et ce, en débordant sur la wilaya de Médéa (commune de Sedraïa). Cet enclavement résulte des contraintes topographiques dressées par les versants et sommets du mont Djebel Oust. La première action menée par l’administration des forêts pour assurer une opération de désenclavement est représentée par un projet d’ouverture de piste sur une longueur de 7 km, dont la réception a eu lieu en septembre dernier. Un second tronçon de piste d’une longueur de 5 km est aussi inscrit en faveur de cette localité afin de faire la jonction avec le premier tronçon et, ainsi, rapprocher les citoyens de Ouled Khediem de leur chef-lieu de commune qui n’auront à faire que 12 km pour s’y rendre.

Le projet est bien avancé sur le terrain.
Les odeurs des cendres, issues de la combustion du bois de chêne vert au cours des différents incendies de forêt survenus au cours de l’été dernier, sont toujours là, même si nous sommes presque à la mi-novembre. C’est que les vents qui ont balayé la région de Sour El Ghozlane, au sud de la wilaya de Bouira, au cours de ces derniers jours, qui plus est, dans un contexte de chaleur inhabituelle, ont soulevé dans l’air cette poudre gris-blanchâtre pour la semer sur la route allant vers la commune de Dechmia et sur les champs limitrophes des sites incendiés. Nous nous dirigeons vers la localité d’Ouled Khediem, classée par les autorités locales dans la catégorie des zones d’ombre, vocable qui, depuis janvier 2020, a les faveurs des bureaux de l’administration et des médias.

Le territoire d’Ouled Khediem – fort de ses quarante foyers – est formé de terrains agricoles, de pâturages et de forêts, le tout se situant sur des pentes dépassant souvent 15%. Sur les hauteurs de la montagne, on trouve des espèces végétales comme le chêne vert, le chêne-liège, l’oléastre, le genévrier oxycèdre, tandis que dans la vallée – prenant la forme d’un cône de déjection – l’on rencontre des lopins de terres agricoles exploités en maraîchage et de l’arboriculture fruitière, en plus, bien entendu, des cheptels ovin et bovin élevés en mode extensif dans ces vastes espaces forestiers.

Lorsqu’en avril 2020, la Télévision publique s’est rendue à Ouled Khediem pour un reportage de terrain, les habitants n’ont pas manqué de soulever une multitude de questions et de revendications liées à leur vie quotidienne, à savoir, principalement, les aménagements à l’intérieur du village, et le grand problème de la route devant relier ce dernier au chef-lieu de commune de Dechmia. Cette question est prise en charge par l’administration des forêts à travers la réalisation d’une piste de 12 km revêtue. Demeurera, néanmoins, la traversée de l’oued Zeghoua pour laquelle il faudrait concevoir un ouvrage d’art devant relier la rive droite (hameau d’El Maoudj, relevant de la commune de Raouraoua) et la rive gauche, celle où est bâti le village de Ouled Khediem.

Se donner des perspectives au-delà de la Zone d’ombre

Excentré par rapport à son chef-lieu de commune, duquel il est séparé par des plusieurs sommets de montagne et des forêts – obligeant les citoyens à faire un itinéraire peu compréhensible de 80 km (aller-retour), en passant par Bir Ghebalou et Sour El Ghozlane pour contourner le relief accidenté – le village d’Ouled Khediem, pour plusieurs services publics (santé, éducation…), tourne son visage vers le Nord, vers les autres communes de la wilaya de Bouira (Bir Ghebalou, Raouraoua) et même vers une commune de la wilaya de Médéa, à savoir Sedraya.

D’ailleurs, dans les projets inscrits pour la zone d’ombre, figure la route reliant Ouled Khediem à Sedraya sur 1,1 km, comme on compte aussi la route du centre du village sur 1 km et un projet d’extension du réseau d’assainissement.

En plus des potentialités avérées du territoire d’Ouled Khediem sur le plan de l’agriculture de montagne et d’élevage, d’autres ressources pourraient être exploitées en matière de sous-produits forestiers, à l’image des glands de chêne vert et de plantes médicinales, principalement le genévrier oxycèdre (appelé aussi petit cèdre) qui occupe de larges parcelles sur les hauteurs du village. Cela, sans oublier l’activité de la chasse, que les pouvoirs publics tentent de relancer et d’encadrer à partir de cette année.

A toutes ces perspectives, s’ajoutent les atouts touristiques dans cette belle région du Titteri, où le relief accidenté, les sommets des montagnes, les falaises et le lit de l’oued Zeghoua, les vieilles maisons accrochées aux flancs des versants, le cône de déjection du cours d’eau – aux bords desquels s’assoient et se regardent les villages d’El Maoudj et Ouled Khediem – tout cela constitue un ensemble d’éléments d’attraction et distraction, un site incontestable de détente et de villégiature.

L’équipe de la Télévision nationale qui a visité la région au printemps dernier en est revenue émerveillée par la beauté époustouflante des sites. Sans doute, la première ombre au tableau d’Ouled Khediem, c’est celle qui cache les charmes de sa beauté sauvage et de sa nature pittoresque.

Par Amar Naït Messaoud