Abdelghani Badi, avocat: “Ceux qui ont recouru à la grève de la faim ont senti une injustice”

Liberté, 14 avril 2021

Abdelghani Badi est l’un des avocats les plus en vue des militants du Hirak. Dans cet entretien, il s’exprime sur le dossier des détenus qui observent actuellement une grève de la faim à la prison d’El-Harrach.

Liberté : Pour la première fois depuis le début du Hirak, 23 détenus ont entamé une grève de la faim. Comment expliquez-vous cela ?
Abdelghani Badi : Le pouvoir viole, de manière ostentatoire, les libertés des citoyens de marcher en dehors de vendredi. C’est ce que nous avons compris à travers les poursuites et les lectures judiciaires et sécuritaires. Il y a visiblement une volonté de convaincre les gens que le fait de manifester samedi constitue un crime. Cela est inacceptable pour qui croit au droit et aux libertés. Le régime politique craint la recrudescence des manifestations. C’est pourquoi, il fait peur aux gens.

En face, il y a des jeunes décidés à aller vers une transition politique effective. Ceux qui ont recouru à la grève de la faim ont senti une véritable injustice, alors qu’ils n’ont fait qu’exercer leur droit citoyen à manifester. Le pouvoir les a emprisonnés sur la base d’un mécanisme juridique fragile, injustifié et inacceptable.

Le recours à la grève de la faim peut-il avoir un impact sur le traitement, par les autorités, du dossier des détenus ?
La grève de la faim est l’un des moyens qu’utilise le détenu pour dénoncer les abus dont il est victime. C’est la bataille du ventre creux dont les conséquences sur la vie des activistes seront assumées exclusivement par le pouvoir politique. Emprisonner quelqu’un pour ses positions politiques est le summum de l’injustice et de la hogra.

Une grève de la faim n’a pas uniquement pour objectif d’obtenir des résultats. Elle vise, également, à mettre à nue les pratiques du système qui s’attaque aux libertés et aux droits de l’Homme. Cela peut également obliger le pouvoir à revoir ses calculs par rapport aux espaces de liberté. Par ailleurs, nous craignons pour la vie des détenus. C’est pour cela que nous les incitons à arrêter leur grève. Mais pour l’instant, ils persistent.

Prévoyez-vous un geste d’apaisement dans le dossier des détenus dans les prochains jours ou, au contraire, vous craignez-vous un durcissement ?
Le pouvoir tentera d’exercer un surplus de pression sur le Hirak, du moins durant cette période préélectorale. Il veut moins de grabuges et de protestations. Or, l’attitude du pouvoir crée, au contraire, chez les gens plus de colère et d’indignation. La pression va s’accentuer dans les deux camps et on assistera à un véritable bras de fer. Face aux restrictions imposées, les citoyens vont multiplier les protestations d’autant que la solution à l’impasse que connaît le pays persiste.

Qu’en est-il du dossier de Mohamed Tadjadit et ses coaccusés auxquels la justice veut donner une dimension internationale en les soupçonnant de complicité avec une organisation terroriste ? Le dossier comporte-t-il réellement des faits de ce genre ?
Nous nous en tenons au secret de l’instruction. Mais nous devons préciser que le dossier de Mohamed Tadjadit et ses coaccusés entre dans le cadre de la dénonciation d’abus. Mais le pouvoir veut donner à cette affaire, qui relève des droits de l’Homme, un habillage juridique et judiciaire, alors qu’il sait très bien où est la vérité. Les gens seront probablement surpris, le jour du procès, en découvrant que Mohamed Tadjadit et ses amis ont été mis en prison, juste parce qu’ils ont activé au sein du Hirak d’une façon qui dérange le système politique.

Entretien réalisé par : M. IOUANOUGHNÈNE
TRADUCTION A. BOUKHLEF