Malgré leur condamnation dans plusieurs affaires: De nouveaux procès attendent Sellal et Ouyaha

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 16 mars 2021
 
Les procès n’en finissent pas pour Ouyahia et Sellal. Placés sous mandat de dépôt à vingt-quatre heures d’intervalle en 2019, ils ont déjà été jugés six fois consécutives et comparu plus d’une vingtaine de fois chacun devant des juges d’instruction. Les deux hommes n’en sont pourtant qu’à mi-chemin…
Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Hier, une nouvelle peine lourde a été requise par la cour d’Alger à l’encontre d’Ahmed Ouyahia dans l’affaire Benfissah, homme d’affaires davantage connu dans l’est du pays, à Skikda plus exactement où il est soupçonné d’avoir eu accès à des avantages lui ayant permis d’étendre illégalement des projets fructueux. Le procureur demande douze années de prison ferme et le paiement d’une amende s’élevant à un million de DA. C’est la peine la plus élevée requise durant ce procès après celle de l’ancien ministre des Travaux publics, Abdelghani Zaâlane et contre lequel sept années de prison ferme ont été requises. Les faits pour lesquels est poursuivi Ouyahia sont exactement similaires à ceux pour lesquels il a été poursuivi dans pas moins de sept affaires différentes : octroi d’indus avantages, mauvaise utilisation de fonction, incitation de fonctionnaires à transgresser les lois, corruption, pots-de-vin, transfert irrégulier d’argent à l’étranger et enrichissement illicite.
Dans l’affaire Benfissah, il a été jugé et condamné en première instance à douze ans de prison pour avoir accordé des privilèges à un investisseur qui s’adonnait au pillage du foncier dans la wilaya de Skikda. Dans la série des verdicts prononcés à l’encontre de l’ancien chef de gouvernement, cette peine vient en seconde position, par ordre d’importance après celles prononcées dans l’affaire du montage automobile, quinze ans, de Mourad Eulmi (patron de Sovac), douze ans, du patron de Cima Motors, Mahieddine Tahkout, dix ans, de Ali Haddad, huit ans, et enfin de Condor, cinq ans. La réglementation en vigueur ne prévoit pas de cumul de peines, jusqu’à l’heure, la peine maximale qu’aura à purger Ouyahia est la plus lourde, quinze ans. Depuis son incarcération, le 12 juin 2019, l’ancien Premier ministre n’a eu de cesse de clamer son innocence. De l’avis général, il figure parmi les rares anciens ministres incarcérés à avoir résisté à la pression des tribunaux et la fatigue générée par des va-et-vient réguliers entre la prison d’El-Harrach et le tribunal de Sidi-M’hamed ou la cour d’Alger. « Même lorsque le juge lui demandait s’il voulait se reposer, il préférait poursuivre les auditions, parler pour convaincre les magistrats de son innocence », témoignent ses avocats. En décembre 2019, date du premier procès consacré à l’affaire du montage automobile, le nom d’Ouyahia avait cependant fait grogner une bonne partie des membres du collectif constitué dans ce dossier. « Il y avait une stratégie commune qui consistait à garder le silence face au juge, cette attitude est autorisée et considérée comme un moyen de défense, à l’ouverture des procès, certains juges le disent d’ailleurs aux prévenus.
Ce procès était très important, le premier à se tenir dans une conjoncture très délicate et sous une pression terrible exercée alors par le Hirak. Tous les anciens ministres inculpés dans cette affaire, il y en avait quatre, Ouyahia est le cinquième, étaient d’accord pour garder le silence. La veille du procès, ce dernier fait cependant savoir qu’il a l’intention de se défendre devant les juges. Les autres n’avaient plus qu’à en faire de même. Nous avons alors compris que même en prison, Ouyahia se comportait comme un commis de l’État, très discipliné, il était convoqué par un juge, il se devait d’y répondre », explique l’avocat.
Au fil des procès, la stratégie de défense de l’ancien Premier ministre change visiblement. Les explications techniques fournies pour éclairer sur les démarches entreprises face aux hommes d’affaires durant le procès du montage automobile se transforment en accusations à peines voilées à l’encontre de la présidence de la République, de Abdelaziz Bouteflika qu’il nomme parfois, seul détenteur du pouvoir réel dans le pays. Il livre y compris des détails des réunions qui se tenaient à El-Mouradia autour de certains projets d’investissement et s’étonne de se trouver en prison en raison de lois que les gouvernements qui lui ont succédé continuent à appliquer.
L’image de l’homme fort et capable de se défendre, souvent seul, face aux juges n’est cependant pas celle que décrivent certains en prison. On le dit irascible envers certains de ses codétenus. Aucune raison officielle n’a cependant été donnée à son transfert vers le pénitencier de Abadla, à Béchar. Il est à relever, cependant, que ce transfert a coïncidé avec celui de Ali Haddad à Tazoult soupçonné d’avoir bénéficié de complicités lui ayant permis de passer accord avec un cabinet de lobbying américain chargé d’influencer les dirigeants algériens en vue de sa libération. Ouyahia, lui, comparaît désormais par visioconférence dans tous les procès où il est cité. En janvier dernier, il reconnaissait avoir perçu des cadeaux, des lingots d’or, de riches hommes d’affaires du Moyen-Orient. La stratégie visait à démonter l’accusation de corruption dont il fait l’objet, l’aveu fait l’effet d’une bombe et semble l’enfoncer davantage. Ouyahia n’est pas au bout de ses peines, son audition est programmée dans d’autres procès importants et également liés aux hommes d’affaires.
Il en est de même pour Abdelmalek Sellal. Incarcéré vingt-quatre heures après Ouyahia, il a été conduit à la prison d’El-Harrach aux abords de laquelle l’attendait également une foule déchaînée. Les avocats s’emportent et qualifient le spectacle de moyenâgeux et ne pouvant en rien faire avancer le pays vers la modernité. Des citoyens eux exultent. Des habitants d’El-Harrach filment de nuit la prison d’El-Harrach d’où fusent des cris de joie de prisonniers et l’intervention des matons pour ramener le calme. Comme Ouyahia et d’autres anciens ministres, Sellal est conduit dans une aile retirée de la prison. Quelques jours plus tard, il reprend la route du tribunal de Sidi M’hamed où l’attendent de nombreuses séances d’instruction. Une peine importante, douze ans de prison, est prononcée à son encontre dans l’affaire du montage automobile. Le procès organisé par cassation de la Cour suprême lui permet cependant d’être absous de l’accusation de financement occulte de la campagne pour le cinquième mandat. Dix ans sont prononcés à son encontre dans l’affaire Tahkout, huit ans dans l’affaire Haddad et cinq ans dans le dossier Condor.
À l’inverse d’Ouyahia, Abdelmalek Sellal se dit très souvent fatigué et las de ces comparutions durant les auditions. Plusieurs juges ont d’ailleurs accepté sa demande de ne pas assister aux auditions dans lesquelles il est cité comme témoin. Lorsqu’il prend la parole, Sellal alterne explications techniques et éléments prouvant son rôle d’exécutant d’un programme présidentiel et gouvernemental. Sur un ton ironique que lui connaissent bien les Algériens, il n’a pas hésité à affirmer qu’il n’avait aucun droit de regard sur le ministère de l’Industrie du temps où régnait Abdeslam Bouchouareb ». « J’avais demandé son limogeage mais on ne m’a jamais répondu », annonçait-il aussi lors du procès en appel qui s’est tenu en janvier dernier. L’ironie cède cependant très vite le pas à un ton pathétique, Sellal verse des larmes en voyant son fils Farès menotté tout comme lui en arrivant au tribunal, demande au juge de le laisser « mourir chez lui », de l’absoudre de l’accusation de corruption « pour avoir la conscience tranquille avec Dieu », de le laisser « écouter la prière du muezzin dont il est privé en prison »…
Les magistrats eux écoutent mais ne s’en tiennent qu’aux dossiers qu’ils ont entre les mains. Comme Ouyahia, il est accusé de corruption, mauvaise utilisation de fonction, incitation de fonctionnaires à transgresser les lois, enrichissement illicite, blanchiment d’argent… Les deux anciens Premiers ministres ne sont pas au bout de leur peine. Leurs noms figurent dans d’autres dossiers liés à la corruption en cours.
A. C.