Le hirak est-il en train de se lézarder ?

Le mouvement marqué par plusieurs controverses

Abdelghani Aichoun, El Watan, 14 mars 2021

Faut-il se contenter des manifestations de rue des mardis pour les étudiants et des vendredis, ou n’est-il pas temps de réfléchir à la manière avec laquelle il faudrait traduire politiquement les slogans scandés afin d’arriver à concrétiser les attentes ?

Le hirak est revenu en force, depuis le 22 février, deuxième anniversaire de ce mouvement né en 2019, défiant ainsi les pronostics de ceux qui avaient parié sur sa fin après un arrêt, «volontaire» faut-il le souligner, de près de dix mois à cause de la pandémie de coronavirus. Si son retour a été salué par bon nombre de personnes s’y identifiant, il a aussi provoqué certaines polémiques relatives à la nature de ses slogans et à leur supposée portée politique, à la nature des projets de société défendus par les uns et les autres et, par extension, à la logique qui doit prévaloir pour la suite des événements.

Faut-il se contenter des manifestations de rue des mardis pour les étudiants et des vendredis, ou n’est-il pas temps de réfléchir à la manière avec laquelle il faudrait traduire politiquement les slogans scandés afin d’arriver à concrétiser les attentes ? Le questionnement est présent chez bon nombre de hirakistes, même si les choses ne sont pas aussi simples bien entendu, le hirak étant un mouvement populaire composé de personnes de tous bords politiques, ainsi que des «apolitiques», même si les slogans scandés ou inscrits sur des pancartes et banderoles sont purement politiques.

D’ailleurs, les récentes polémiques traduisent parfaitement cette «pluralité» qui, pour les uns fait sa force, et pour d’autres, pourrait constituer une contrainte qui le freinerait dans son élan. Les slogans apparus récemment s’en prenant aux «services» ont été contestés par certains, y voyant la «main» de l’organisation Rachad, alors que d’autres les ont justifiés puisque survenus à la suite des déclarations sur la torture faites au tribunal par le détenu Walid Nekkiche.

C’est dans ce sens que le constitutionnaliste Reda Daghbar, qui a exprimé son désaccord avec ces slogans, a été au centre d’une polémique, certains l’ayant soutenu et d’autres critiqué, allant même jusqu’à proférer des accusations à son encontre. Le 8 mars aussi, des «divergences» ont été constatées lors de la marche des femmes à Alger, les manifestantes du carré des féministes ayant été, à certains moments, «apostrophées» par d’autres participantes à cette marche, celles-ci ayant jugé qu’il ne fallait scander que les slogans du hirak.

«Désaccords»

Bien entendu, ces «désaccords» ne datent pas d’hier, puisque le débat était présent dès les premières semaines de la naissance de ce mouvement populaire, même si ce n’était pas avec la même ampleur. Ainsi, au fur et à mesure que le hirak avance, les débats autour du projet de société souhaité par les uns et les autres deviennent de plus en plus «passionnés».

Le mouvement est-il donc dominé par le «courant» islamiste, comme présenté par certains et même la télévision publique qui y a vu, au premier vendredi de son retour, des «slogans qui rappellent ceux scandés par l’ex-FIS au début des années 1990» ? Plusieurs partis et militants démocratiques, qui sont toujours dans le hirak et qui sont à l’opposé de ce courant, disent le contraire.

Si certains craignent que la persistance de ce «débat» risque d’affaiblir la mobilisation, d’autres tiennent à rappeler que seuls la démocratie et l’Etat de droit peuvent régler ces questions doctrinales ou idéologiques.

«Sommes-nous convaincus qu’aucune des questions posées ne peut trouver de réponse en dehors du cadre démocratique authentique et effectif, que l’urgence est de bâtir ce cadre du vivre-ensemble dans la démocratie et la diversité pour, d’abord exister et puis cohabiter, n’est-ce pas le défit et la priorité ?» s’est demandé, à cet effet, Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), qui plaide pour «un nouveau contrat national politique et démocratique» et la construction d’un «espace commun (la conférence nationale) qui sauvegarde la cohésion et renforce le rapport de force politique en faveur du hirak dans le cadre de l’unité d’action et le respect de l’identité et de l’autonomie de chaque sensibilité, en vue d’imposer une transition démocratique pacifique vers l’Etat de droit démocratique et social». Et c’est justement l’autre question essentielle de l’heure dans le hirak.

Que faire pour la suite des événements ? Faut-il juste poursuivre les manifestations de rue ou tenter, par exemple, de s’organiser sur le terrain pour une plus grande efficacité et pouvoir, à terme, ressortir avec une proposition concrète pour le passage vers un Etat de droit ?

Il faut dire que le débat se pose avec acuité entre différents activistes et militants. D’autant plus que le pouvoir en place semble ne pas s’écarter de sa feuille de route, qui a commencé par l’organisation du référendum sur la Constitution, le 1er novembre dernier, et qui devra se poursuivre avec les législatives qui devraient se tenir au mois de juin prochain. Les questionnements sont multiples. Mais la constante est la mobilisation de la rue qui est toujours là, et ce, après près de dix mois d’arrêt volontaire…