Le hirak continue de mobiliser et réaffirme ses revendications

Intransigeant

Liberté, 13 mars 2021

Pour le troisième vendredi depuis la reprise du Hirak, des dizaines de milliers de citoyens ont marché dans plusieurs villes du pays au rythme d’une Algérie libre et démocratique.

Yamina, 77 ans, fait les cent pas, un peu en boitant, à Bab El-Oued : place des Trois-Horloges. Foulard tricolore, vêtue d’une longue robe confectionnée aux couleurs de l’emblème national, elle ne passe pas inaperçue dans l’un des plus vieux quartiers de la capitale et le plus peuplé. Sur place, quelques éléments des services de sécurité se tiennent un peu à l’écart, discrets mais le regard scrutateur.

Devant la Mosquée En-Nasr, attenante à la Place des Trois-Horloges, Yamina, accompagnée de ses trois amies, n’hésite pas se mêler à de petits groupes de jeunes pendant que la voix du muezzin dit le prêche du vendredi. “Je suis une moudjahida, femme de moudjahid. Je marche chaque vendredi depuis le début du Hirak. Il faut maintenir cette pression. C’est notre seul salut.

C’est même une nécessité, un devoir…”, explique Yamina à deux jeunes qui attendent la fin de la prière pour entamer la marche du Hirak, quatrième vendredi consécutif de mobilisation depuis la reprise du mouvement insurrectionnel, le 22 février 2021. “Je ne peux pas, hélas, marcher trop longtemps. J’ai une vieille blessure au pied. Regardez !”.

La vieille femme soulève un peu sa robe et montre du doigt, un peu tremblant, une cicatrice au tibia. “C’est la cicatrice d’une balle. Je l’ai prise à Paris, en France, au moment où on jetait des Algériens dans la Seine.

C’était lors des manifestations d’Octobre 1961. Je n’avais alors que 16 ans”, raconte-t-elle émue, la gorge nouée et retenant difficilement une larme. “Mazal el-baraka” (vous avez encore de la force), lui lance un jeune, la trentaine, venu de Boumerdès pour marcher. Le visage de Yamina s’éclaircit aussitôt.

Il est 13h20. La vieille femme, assise sur le bord d’un trottoir, tente encore d’expliquer aux deux jeunes sa vision du Hirak quand un premier cri s’élève dans le ciel de Bab El-Oued, annonçant la fin de la prière. “Madaniya machi 3askariya”, “État civil et non militaire”.

Les fidèles, sortant par dizaines de la mosquée, commencent à former un premier carré. Les slogans du Hirak sont repris en chœur par plusieurs personnes. Yamina, avec ses deux amies, se mêle à la foule.

La marche peut maintenant commencer. “Non. Attendons encore un peu pour former un groupe important”, explique un jeune, en tête du cortège. La foule acquiesce et scande sur place, à tue-tête, les slogans antisystème.

“Istiqlal…istiqlal” (indépendance, indépendance), crient les manifestants. “Mavotinach ma3andna rais”, (nous n’avons pas voté et nous n’avons pas de président), scandent-ils encore, en réponse à la convocation du corps électoral, la veille, par le chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, en prévision des élections législatives anticipées du 12 juin prochain.

Vers 14 heures, la foule bruyante, composée d’hommes, de femmes et de nombreux jeunes, s’enfonce dans la rue Colonel Lotfi, pleine à craquer et contenant difficilement les manifestants qui se dirigent vers la Grande-Poste. Pacifique, la procession grossit à mesure qu’elle progresse.

Les femmes, contrairement aux supputations et aux nombreuses polémiques relayées sur les réseaux sociaux, ont investi en grand nombre la rue. Seules, entre femmes, en famille ou accompagnées d’un ami, elles ont marché, de Bab El-Oued jusqu’à la Grande-Poste.

“Ce qui se dit sur les réseaux sociaux ne reflète en rien la réalité”, explique une jeune ingénieure, en arborant une pancarte sur laquelle on pouvait lire : “Pour une Algérie libre et démocratique”.

Pour cette ingénieure, au milieu de la procession arrivée maintenant à la place des Martyrs, le combat du Hirak est aussi celui des femmes.“Il n’en sera pas autrement”, insiste-t-elle. “Nous n’allons pas déserter ce formidable terrain. La rue est aussi à nous. Nous devons maintenir le cap et nous battre ensemble, hommes et femmes, pour la construction d’un État de droit et pour une justice libre”, ajoute-t-elle.

De là, les manifestants, maintenant par milliers, marchent droit sur le boulevard Che-Guevara, longeant le front de mer, ensuite le boulevard Zighoud-Youcef pour remonter, enfin, vers la rue Asselah-Hocine où la procession, galvanisée, a marqué une longue halte pour scander en chœur les slogans du Hirak.

À quelques dizaines de mètres, les manifestants arrivés de Belouizdad, et des quartiers de l’est d’Alger, ont déjà envahi la place de la Grande-Poste. Quand les deux groupes se rejoignent enfin, vers 15 heures, l’image donne des frissons. Une marée humaine scande : “Istiqlal…istiqlal”. Sur les visages des femmes, des hommes et des enfants se lit le rêve d’une autre Algérie, libre et démocratique.

Place Maurice-Audin, des dizaines de personnes, arborant des pancartes, forment une file sur le trottoir. Un groupe de femmes, des féministes, déploient une longue banderole sur laquelle on pouvait lire : “Nos droits, c’est tout temps et c’est partout.” “Pour une Algérie démocratique.

Non à l’islamisme politique, non à la dictature militaire”, indique une autre pancarte, alors qu’en retrait, place Maurice-Audin et le long de la rue Didouche-Mourad, des groupes de personnes devisent, débattent et échangent, comme dans une grande agora à ciel ouvert, de l’avenir du pays.

Karim BENAMAR