Des P/APC réagissent au placement des zones d’activités sous leur tutelle : «Une décision prématurée qui doit être précédée par d’autres réformes»

Ramdane Koubabi, El Watan, 02 mars 2021

Créée dans les années 1980, la zone d’activités et de dépôt (ZAD) de cette localité abrite six unités industrielles en activité, alors qu’elle englobe 99 lots de terrains, lesquels ont été attribués à 38 investisseurs.

Décidé avant-hier par le Conseil des ministres, «le placement des zones d’activités sous la tutelle et à disposition des présidents des Assemblées populaires communales (APC)» a été diversement commenté par les élus locaux. La décision a été justifiée par le souci de «définir les besoins de chaque région en termes d’activités et l’ouverture de la voie devant les start-up». Certains parlent «d’une démarche prématurée qui fait abstraction des réalités des communes et de leurs problèmes».

D’autres estiment qu’«il est impossible de booster les investissements au niveau local sans qu’il y ait une réforme globale des institutions et des lois en vigueur». Pour le P/APC de Darguina, Khalef Rachid, dans la wilaya de Béjaïa, «le gouvernement se trompe de priorité et fait dans le populisme». «Ce n’est pas avec une simple décision qu’on va développer le pays. On doit tout changer, à commencer par les codes communal et électoral», plaide-t-il.

La commune compte 16 000 âmes et s’étend sur 82km2. Cependant, elle reçoit les mêmes subventions que celles accordées aux localités de 5000 habitants, dit-il. Et de renchérir : «Nous n’avons pas de foncier. Où va-t-on créer une zone d’activité ? Tous les terrains relèvent du domaine des forêts. L’Etat doit commencer par s’attaquer à la bureaucratie. Un simple dossier d’extraction pour la réalisation d’un petit projet d’utilité publique peut prendre des années.» Le P/APC de Naciria (Boumerdès), Karim Yassa, reproche au gouvernement «de vouloir mettre la charrue avant les bœufs». Il préconise d’abord l’annulation de la loi de 1991 qui confie la gestion des réserves foncières communales aux agences foncières.

Quel rôle pour les P/APC ?

«La décision du Président doit être explicitée. On ne sait pas encore quel sera notre rôle. Aura-t-on le pouvoir de donner un terrain ou ce n’est qu’une simple tâche administrative qui consiste à recevoir les dossiers d’investissement. Si on nous demande de créer des zones d’activités, on doit penser aussi aux moyens financiers pour les viabiliser et assurer leur gestion», a-t-il souligné.

Créée dans les années 1980, la Zone d’activités et de dépôt (ZAD) de cette localité abrite six unités industrielles en activité, alors qu’elle englobe 99 lots de terrains, lesquels ont été attribués à 38 investisseurs. M. Yassa parle de neuf entreprises qui ont mis la clef sous le paillasson, ajoutant que plusieurs investisseurs ont vendu leurs terrains à des spéculateurs fonciers, tandis que d’autres ont érigé des constructions à usage d’habitations sur place. La zone a subi une opération d’extension en 2014 avec la création de 33 lots. Néanmoins, le permis de lotir tarde toujours à être signé pour permettre aux opérateurs de lancer leurs projets.

Les travaux de viabilisation ne sont pas pour demain. Ce genre de problème revient dans la quasi-totalité des ZAD du pays. Pour le P/APC de Si Mustapha, «la dernière décision du Conseil des ministres doit être accompagnée par des outils juridiques pour la rendre applicable». «Il faut commencer par élargir les prérogatives des maires qui, aujourd’hui, ne peuvent rien entreprendre sans l’aval du wali. La bureaucratie ne crée pas de la richesse. Il n’y a pas longtemps, on a proposé la création d’une zone d’activités, mais on a buté sur l’opposition des services agricoles. L’assiette en question s’étend sur 20 ha. Elle est exploitée par une seule personne, alors que si on l’a déclasse, on peut y lancer plusieurs unités industrielles et créer des milliers de postes d’emploi», estime-t-il. Notre interlocuteur affirme que les communes n’ont pas d’encadrement pour étudier les dossiers d’investissement et suivre l’exécution des projets.

Des garde-fous pour éviter le bradage…

Même avis du P/APC de Timizart, dans la wilaya de Tizi Ouzou, qui, lui, estime que ce ne sont pas les organismes de gestion des zones d’activités qui manquent. «Chez nous, quand rien ne marche, on tente de jeter la balle aux élus», soutient-il avant de réclamer la restitution des réserves foncières aux communes.

«Le gouvernement parle de quel foncier ? Qu’il dissolve les agences foncières. Cela fait quatre ans qu’on a créé une ZAD dans notre commune. Elle englobe 17 lots qui s’étendent sur 36 ha. Il nous faut 26 milliards de centimes pour la viabiliser. Les lots ont tous été attribués sans qu’aucun élu soit consulté ni de près ni loin dans le choix des investisseurs. Résultat, 16 parmi eux n’ont pas entamé les travaux. La plupart des projets prévus n’ont rien à voir avec la vocation agricole de notre localité», a-t-il déploré. Hamoud Ibaouni, ancien P/APC et actuellement vice-P/APW de Boumerdès, aborde le fond du problème. «La décision en elle-même est louable, sauf qu’on n’a pas les élus qui puissent relever le défi. On sait tous dans quelles conditions les assemblées actuelles ont été élues et quel est leur bilan. On ne peut pas faire du neuf avec du vieux. Il est impossible de réussir une chose avec le même personnel qui a produit l’échec. Si on ne met pas de garde-fous, cette décision risque d’accentuer le bradage du foncier industriel», a-t-il averti.

Pour lui, l’investissement n’est pas une question de lois uniquement, mais aussi de compétences. «Le peuple doit savoir choisir ses représentants. Or, les conditions ne sont pas réunies pour atteindre cet objectif. Si le peuple ne vote pas, c’est que le jeu politique est pourri. Les compétences ont déserté le terrain, laissant la place aux médiocres et aux affairistes. Pour les attirer, on doit instaurer la démocratie et refaire le code électoral et donner plus de prérogatives aux élus. Sans cela, tout est voué à l’echec.»