34,7% de la masse monétaire hors du circuit bancaire : L’informel dicte sa loi

Khelifa Litamine, El Watan, 02 mars 2021

La Banque d’Algérie a divulgué, dimanche soir, les derniers chiffres de la situation monétaire dans le pays, en révélant la hausse conséquente de la masse monétaire circulant en dehors du circuit bancaire, qui a atteint 6140,7 milliards de dinars (près de 60 milliards de dollars) à la fin de l’année 2020. Soit une hausse de 12,93% durant une seule année.

L’argent thésaurisé et qui alimente le secteur de l’informel a atteint ainsi 34,73% de la masse monétaire M2 fin 2020, contre 32,94% fin 2019. Une situation qui indique que la politique appliquée jusque-là par les pouvoir publics peine à réaliser ses objectifs en termes de bancarisation de l’argent hors circuit bancaire.

Dans une note de la Banque d’Algérie sur l’évolution des situations monétaires et prudentielles pour la fin de l’année 2020, il est indiqué une «expansion» de la masse monétaire 2, qui a enregistré une hausse de 7,12% à la fin de 2020 par rapport à la fin 2019, «cumulant ainsi un montant de 17 682,7 milliards de dinars contre 16 506,6 milliards de dinars à fin 2019».

Selon le Dr Farouk Nemouchi, ancien enseignant à l’université de Constantine, «l’ampleur du phénomène des fuites monétaires est une catastrophe pour le système financier». Il a estimé que la pénurie de liquidités aggrave le sentiment de désaffection des citoyens vis-à-vis des institutions financières. l faut savoir que lorsque la monnaie fiduciaire augmente, la liquidité diminue et les banques sont contraintes de solliciter la BA. On est dans un cercle vicieux préjudiciable.

L’Etat est resté dans l’expectative

Pour sa part, le consultant en management Mohmed Saïd Kahoul a estimé que «la croissance de la masse monétaire circulant en dehors du circuit bancaire est logique par la nature du marché dominé par l’économie informelle». «Chaque fois que l’Etat injecte de l’argent dans le marché, une partie va renforcer l’informel», a-t-il expliqué. Un autre élément va encore renforcer ce phénomène, à savoir la baisse du «Taux des réserves obligatoires (TRO) à 2%, qui va aussi voir une partie rejoindre l’informel, parce qu’il libère une partie des réserves».

Donnant plus d’explication, le consultant en management a rappelé qu’en en 2010, «la masse en banque était de 2500 milliards de dinars avec un taux de réserves obligatoires de 9%. En 10 ans, le TRO a chuté de 7% pour être réduit à 2% et une masse de 612 mds de DA en banque, en notant au passage que l’Etat a imprimé dans le cadre du financement non conventionnel, près de 6000 milliards de DA». «Une situation de dégradation devant laquelle l’Etat est resté dans l’expectative», a-t-il encore souligné.

Par contre, il a considéré qu’on «ne peut pas dire que l’Etat a échoué à domestiquer l’économie informelle, mais plutôt il n’a rien fait pour bancariser la grande partie de l’informel». M. Kahoul a estimé encore que «l’inflation et l’érosion du pouvoir d’achat des ménages accéléreront la pression sur les banques et les CCP par les besoins des ménages qui verront leur épargne se réduire». Toutefois, il a expliqué que «ce n’est pas avec la dépréciation du dinar, la baisse du TRO, l’élargissement de l’assiette fiscale et une hypothétique appréciation du prix du baril qu’on arrivera à des solutions pérennes».

Car «on élargit l’assiette fiscale ou on augmente les taux, quand tous les instruments fiscaux existants sont épuisés par une bonne collecte. Or ce n’est pas le cas, puisque la BA donne le chiffre de plus de 6000 milliards de dinars en dehors du circuit bancaire», a-t-il fait savoir. Toutefois, il a considéré que «la solution pérenne est de trouver une issue à l’économie informelle qui a une corrélation élevée avec la corruption pour la réduire à un niveau marginal».

La baisse des dépôts bancaires se poursuit

Le même document de la Banque centrale a précisé que les dépôts bancaires pour l’année 2020 ont poursuivi leur baisse, mais avec un rythme moins important. Les dépôts à vue ont diminué de 3,22%, contre -19% à la fin 2019, passant ainsi de 4351,2 milliards de dinars fin 2019 à 4211 milliards de dinars fin 2020. Quant aux dépôts à terme, ils ont enregistré une croissance positive de 3,98% pour l’année 2020 contre une hausse de 5,71% une année auparavant.

Le secteur privé a été le plus dynamique en termes des dépôts, puisque il a réalisé une hausse de 10,62% pour les entreprises privées et 9,01% pour les ménages en termes des dépôts à vue. Contrairement au secteur public où les dépôts ont fortement baissé de 17,80% à fin 2020. De même, pour les dépôts à terme collectés auprès du secteur privé, entreprises et des ménages qui ont enregistré «une hausse respective de 30,53% et 2,70%», alors que ceux du secteur public «ont connu une baisse de 7,86%» précise encore le document de la Banque centrale.

Légère hausse des crédits accordés à l’économie

Les crédits accordés à l’économie affichent une croissance de 3,05% en 2020, ils ont été moins que ceux accordés en 2021 contre 8,84 % en 2019, a précisé la Banque d’Algérie. Donnant plus de détails, elle explique que «les crédits encours sont passés de 10 857,8 milliards de dinars fin 2019 à 11 188,6 milliards de dinars fin 2020». Parallèlement, le secteur public a eu la part du lion en termes de crédits accordés à l’économie en 2020 avec 51,67 % du total, alors que les crédits accordés au secteur privé représentent 48% dont 8,20 % sont accordés aux ménages.

S’agissant de la liquidité bancaire, la Banque d’Algérie a souligné une légère amélioration des montants de la liquidité au cours du dernier trimestre de 2020, sous l’effet des mesures de politique monétaire décidées par la Banque d’Algérie en matière de baisse du taux des réserves obligatoires.

En effet, après une baisse de la liquidité globale des banques, qui est passée de 1100,8 milliards de dinars, à la fin 2019, à 461,8 milliards de dinars à la fin de septembre 2020, impactée par le déficit courant de la balance des paiements et aux impacts économiques de la pandémie Covid-19, la liquidité a repris lentement en atteignant 632,3 milliards de dinars fin 2020.

Une amélioration qui s’explique, selon la BA, par les mesures qu’elle a prises concernant la «baisse du taux des réserves obligatoires, l’augmentation des seuils de refinancement des titres publics négociables, l’allongement de la durée du refinancement de 7 jours à un mois et de la satisfaction totale des demandes de refinancement des banques».

En termes de respect des règles prudentielles sur les indicateurs de solidité financière, la Banque centrale a affirmé qu’au neuvième mois de l’année 2020, le système bancaire «laisse apparaître, un coefficient de solvabilité global de 18% et un coefficient de fonds propres de base de 14%, des niveaux largement supérieurs aux minima réglementaires exigés, à savoir au moins 7% pour le coefficient des fonds propres de base et 9,5% pour le coefficient de solvabilité, calculé sur la base des fonds propres réglementaires».

Par ailleurs, il est noter qu’au 31 décembre 2020, 95% des banques, dont les six banques publiques, ainsi que 90% des établissements financiers se sont déjà largement conformés aux nouvelles exigences du capital minimum requis et qui est de 20 milliards de dinars.

Toutefois, il est à signaler que la Banque d’Algérie n’a rien communiqué sur le niveau des réserves de change, ni sur d’autres paramètres macroéconomiques, comme elle a l’habitude de faire dans les anciennes notes de conjoncture qu’elle ne publie plus depuis 2018. En outre, cette année, même le rapport annuel n’est pas présenté par le gouverneur de la Banque d’Algérie devant l’Assemblée populaire (APN).

Selon le Dr Nemouchi, l’intervention devant l’APN, est obligatoire et elle prévue dans l’ordonnance relative à la monnaie et le crédit. «C’est un signe qu’il ne reste pas grand-chose de l’indépendance de la BA largement admise dans la LMC de 1990», a-t-il regretté.