Nacer Djabi. Sociologue : «Le hirak compte sur ce qu’il y a de meilleur en Algérie»

Madjid Makedhi, El Watan, 28 février 2021

Le sociologue Nacer Djabi analyse ici la nouvelle donne induite par le retour du hirak, près d’une année après la suspension des marches en raison de la situation sanitaire. Toujours présent sur le terrain et en tant qu’observateur avisé, il affirme que le système ne sortira pas de cette crise, malgré toutes les manœuvres auxquelles il recourt.

-Le hirak a repris sa mobilisation avec des marches ayant drainé des milliers de personnes. Que signifie, selon vous, ce retour des Algériens dans la rue après près d’une année de suspension des marches en raison de la pandémie de Covid-19 ?

Le retour des marches populaires, qui était prévisible, reflète la détermination des Algériens à défendre leurs revendications. Ils sont convaincus que celles-ci ne sont toujours pas satisfaites. Il faut rappeler ici que ce sont eux qui ont décidé de suspendre les marches en raison de la situation sanitaire difficile qui a prévalu en 2020. Mais ils n’ont pas arrêté de revendiquer leurs droits politiques, même s’ils ont fait preuve de sagesse en changeant leur stratégie de revendication pendant une année. Le retour des marches intervient après l’amélioration de la situation sanitaire, tout en gardant leur caractère pacifique, national et populaire. La nouveauté, cette fois, est qu’à Alger, les marches ont vu la participation de seulement les habitants de la capitale ; nous n’avons pas vu l’arrivée du nombre important de manifestants des autres wilayas, notamment de la Kabylie, qui avait l’habitude de prendre part à ces marches à Alger. En général, les marches ont sauvegardé leur cachet sociologique et démographique reflétant avec fidélité la spécificité de la société algérienne.

Certes, nous avons remarqué moins de présence des familles et de la femme, qui s’explique, peut-être, par la peur de la forte présence sécuritaire et la crainte de la répression, comme cela été le cas à Oran et dans les villes où il n’y a pas eu une forte mobilisation.

L’autre fait marquant de ce retour du hirak est la présence de certaines catégories, dont les jeunes, des vieux et des catégories intermédiaires, ainsi que des résidents de certains quartiers et des groupes politiques organisés qui avaient quitté le hirak avant la suspension des marches. Ces derniers semblent convaincus que les solutions auxquelles ils croyaient ne tiennent plus la route. Certains de ces groupes seraient à l’origine de quelques slogans qui n’ont pas fait consensus chez les hirakistes. Mais globalement, le hirak a maintenu l’âme de ses revendications, appelant à la rupture avec le système, à défendre les libertés politiques, à réclamer l’ouverture du champ audiovisuel et l’indépendance de la justice… Nous sommes donc devant une nouvelle étape qui appelle à un changement de paradigme en vue de cueillir le fruit de cette révolution populaire pour le bien du pays et des Algériens. Car le hirak reste un moment historique qu’il faut exploiter positivement pour fonder un Etat national fort.

-Le pouvoir a joué ces derniers jours la carte de la peur en agitant à la fois l’épouvantail du terrorisme et de la récupération islamistes. Pourquoi cette carte n’a-t-elle pas eu d’effet sur le mouvement ?

Cette carte est trop vieille, elle est dépassée. Elle est vouée à l’échec, comme c’était le cas par le passé, en dépit du fait qu’elle pourrait freiner, pour un moment, la solution attendue et espérée par les Algériens. La même carte a été expérimentée par le régime durant la première année du hirak, en jouant sur les points faibles de la société algérienne, au lieu de valoriser ses points forts. Car toute société dispose de forces et faiblesses. Le régime a exploité le fait que les Algériens ne se connaissent pas suffisamment ainsi que les divisions des élites intellectuelles et politiques. Il a aussi attisé certains signes de régionalisme, qui sont toujours présents dans un pays aussi vaste que l’Algérie. Là aussi, il faut souligner que les Algériens qui ont commencé, avec le temps, à se connaître, en faisant des mariages mixtes, en étudiant et en vivant ensemble, sont en passe de donner naissance à une société moderne grâce à une grande homogénéité démographique et culturelle. Et cela va à contresens de ce que veut le système, qui sème encore les germes de la division pour réaliser ses propres calculs politiques. Cette attitude démontre que ce système devient un danger pour l’Algérie, pour les Algériens et pour l’Etat national lui-même, qui a été reconquis par les Algériens en 1962.

-Deux ans après le 22 février 2019, comment évaluez-vous la situation socio-politique du pays ?

La situation économique et sociale, compte tenu de nombreux indicateurs, en particulier la situation financière et la logique rentière, risque de connaître encore des difficultés sur le court et le moyen termes. Je dirai dans deux à trois ans au plus tard. De ce fait, l’enjeu social est susceptible de devenir encore plus présent au niveau du hirak qui vient d’inaugurer sa troisième année, à l’image de ce qui s’est produit dans de nombreuses expériences arabes, dont la Tunisie, le Liban, l’Irak, etc. L’émergence de l’enjeu social peut peser sur la sociologie des marches et influer sur la nature des slogans et l’intensité des manifestations, surtout avec l’arrivée de nouvelles catégories et groupes sociaux qui ont rejoint le hirak au niveau national. Pour le pouvoir, la gestion des affaires publiques risque d’être plus compliquée, car elle est toujours fondée sur la logique rentière au moment où les ressources financières se raréfient. Malgré ce fait, le pouvoir garde la même culture, comme si la rente est toujours présente. Au moment où le mouvement croit encore que le début de la solution – le bout du fil, comme on dit – se situe au niveau politique et au niveau du système rentier au sein duquel se chevauchent le politique et l’économique. Jusque-là, le hirak, tout en mettant en avant ses revendications politiques, prenait aussi en compte la situation économique et sociale, qui se détériore davantage en l’absence quasi totale de solutions sérieuses.

-Certains pensent que le système a réussi à dépasser le «choc» provoqué par le hirak du 22 février 2019 et a pu se maintenir. Est-ce vraiment le cas ?

Je ne pense pas que cette idée soit correcte. On constate exactement le contraire. Le régime n’est pas encore sorti de la crise provoquée par le mouvement populaire. De mon point de vue, il n’en sortira pas. Après la réussite du hirak à rejeter le 5e mandat et le démantèlement de l’élite politique officielle suite à la mise à l’écart de Bouteflika, la crise du système s’est aggravée. Elle s’est manifestée aux plus hauts niveaux politique et institutionnel – cela est prouvé par la situation des partis au pouvoir, du Parlement et de nombreuses institutions, y compris la Présidence – ainsi qu’au niveau du discours et les élites politiques dont la légitimité est complètement remise en cause. Cette situation a amené de nombreux centres de décision à chercher le renouvellement de ces élites et à les remplacer par d’autres. Mais sans succès jusqu’à présent. De mon point de vue, le hirak a mis fin à la légitimité de tout le système politique que nous connaissons depuis 1962. Il a porté un dernier coup à ce système qui est en train de chanceler, avant de tomber. Ce processus pourrait perdurer et provoquer des désastres si on n’arrive pas enterrer ce système rapidement, pour en construire un nouveau. Il est, en tout cas, dans l’intérêt des Algériens de s’accorder sur sa rapide édification, compte tenu des circonstances internationales et régionales instables. L’occasion est historique pour les Algériens afin de mettre en place des institutions civiles que réclame le peuple et éviter tous les dangers qui guettent le pays. Ce hirak est un point de rupture avec le processus historique, qu’il faut exploiter pour faire un saut qualitatif en comptant sur les compétences existantes au sein de la société que le régime a rejetées des années durant. Ce même système a mis en place des institutions fermées qui ont conduit finalement à son étouffement. Elles risquent désormais d’étouffer tout le pays.

-Quels sont, selon vous, les points forts et les points faibles du hirak ?

Le mouvement est un moment historique important dans la vie de l’Algérie et des Algériens, sur lequel il faut s’appuyer pour réaliser un départ vers un avenir meilleur et rompre avec les nombreux aspects négatifs du passé. Et cela aux niveaux intellectuel, idéologique, institutionnel et sociologique. Le hirak a compté sur ce qu’il y a de meilleur en Algérie : la jeunesse, les classes moyennes formées, les femmes instruites et qualifiées, comme l’indiquent les dernières statistiques évoquant le pourcentage de femmes ingénieurs en Algérie, des citadins devenus majoritaires sur le plan démographique et de la diaspora. En revanche, le régime tente toujours d’exploiter les faiblesses de la société, dont des poches d’analphabétisme chez les personnes âgées et chez certaines personnes des zones rurales, qui n’ont pas bénéficié des transformations profondes réalisées par l’Etat national que le système politique n’a pas pu gérer positivement, etc. Certains courants populistes et d’extrême droite apparaissent par moment pour se dresser devant ces transformations réalisées par l’Algérie et exprimées par le hirak. Ces mouvements essaient de revenir à une lecture ethnique de l’histoire et de se concentrer sur nos faiblesses en tant que société. La réussite du mouvement populaire en se focalisant sur ces forces et en les valorisant et sa capacité à les gérer avec une intelligence collective en mesure de résoudre ces problèmes et d’aider l’Algérie à sortir de la situation actuelle.

-Comment imaginez-vous la suite des événements en Algérie après le retour de la pression populaire ?

Le régime, avec sa gestion, sa culture politique et ses élites corrompues et incompétentes, peut freiner les solutions réclamées par les Algériens. Nous risquons de payer le prix fort de cet entêtement. Mais le hirak gagnera, car il fonctionne selon la logique de l’histoire, grâce à la jeunesse, le savoir, de la qualification et de l’ouverture qui sont fortement présentes chez les Algériens, comme nous le constatons sur le terrain.