Nacer Mehal (Ancien ministre, journaliste, témoin de la nationalisation du 24 Février 1971) : «Chez les Français, c’était la stupeur ce jour-là !»

Nawal Imès, Le Soir d’Algérie, 25 février 2021

Témoin privilégié de la nationalisation des hydrocarbures, Nacer Mehal, journaliste, se souvient encore de cette «épopée». Il rend hommage aux travailleurs de la base de production de Hassi Messaoud qui avaient pris le relais un certain 24 février 1971, mais également aux négociateurs qui avaient permis de concrétiser un projet qui figurait parmi «les objectifs absolus». Il se confiait, hier mercredi, à «LSA direct», l’émission diffusée sur le net par Le Soir d’Algérie.

Nawal Imès – Alger (Le Soir) – A l’occasion de la commémoration du cinquantième anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures, «LSA direct» recevait hier Nacer Mehal, journaliste qui se souvient encore de ce 24 février 1971. Il raconte, en effet, que la veille, il avait été informé par son employeur, l’agence de presse officielle, qu’il devait se déplacer à Hassi Messaoud pour couvrir «un événement». Rien n’avait filtré sur la nature de ce dernier.
En compagnie de son confrère d’El Moudjahid, c’est à bord d’un vol spécial que les deux journalistes devaient rejoindre Hassi Messaoud. Nacer Mehal raconte avec beaucoup d’humour que l’avion qui devait décoller d’Alger, le Nord Atlas 262 de la STA, était surnommé le «cercueil volant». Sur place, raconte-t-il, il dit se souvenir d’un jeune ingénieur algérien âgé de 25-30 ans qui s’appelait Dib, et dont «l’enthousiasme extraordinaire» était communicatif, mais également d’un jeune ingénieur français qui rentrait de vacances en Tunisie et qu’il avait surnommé «le dernier des Mohicans». Mehal raconte que les jeunes ingénieurs devaient travailler H/24 avant même la proclamation officielle de la nationalisation.
Ces derniers, dit-il, faisaient preuve de «beaucoup de volonté et d’enthousiasme, ce qui a fait que ce qui semblait impossible soit devenu possible». Surtout «qu’à l’époque, les Français, lorsqu’ils se sont retirés, avaient décrété que le pétrole algérien était devenu rouge». Il rend d’ailleurs un vibrant hommage à la première équipe chargée de reprendre les rênes de Hassi Messaoud, comme il avait fait en rédigeant sa dépêche intitulée «Les torchères brûlent toujours», pour expliquer que malgré les menaces françaises, l’Algérie continuait à gérer et produire son pétrole. Une dépêche reprise par El Moudjahid. L’information avait évidemment fait le tour du monde et «les dépêches ont crépité un peu partout, et chez les Français, c’était la stupeur». L’invité de «LSA direct» se souvient que la décision de nationaliser les hydrocarbures avait été prise après une série d’événements et de négociations sur le prix de référence menées par Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, Ferhat Lounès, Sid Ahmed Ghozali, et Aït el Hocine.
Rendant hommage à ces derniers, Mehal affirme que «les négociateurs algériens étaient au courant des intentions de leurs homologues français», ajoutant que cet épisode constituait «l’une des plus belles pages de l’histoire de l’Algérie et une épopée». A l’époque, dit-il, «on n’entendait pas parler de Chakib Khelil». Il assure également qu’«on se doit de rendre un hommage aux travailleurs. Cela a permis à l’Algérie de franchir un nouveau pas dans son indépendance économique. On est rentré dans un processus de parachèvement de la souveraineté nationale à l’époque».
Quels effets cette nationalisation avait-elle eus ? Nacer Mehal répond qu’«il fallait attendre la phase le plus importante, mobiliser l’ensemble des pays pétroliers et l’activisme de l’Algérie était à ce moment réduit. Il fallait réinsuffler une nouvelle dynamique à l’Opep. Il aura fallu attendre le sommet de 1975 où il fallait réunir les extrêmes. Il fallait mettre fin au conflit Iran-Irak, puis il fallait associer à cet effort l’Arabie Saoudite qui était le principal pays producteur.
Le roi Fayçal avait été amené à Arzew par Boumediène, pour lui montrer ce que les jeunes Algériens pouvaient faire. Je me souviens que le roi saoudien était ébahi par les capacités de l’Algérie». Evoquant la nationalisation des hydrocarbures, il a estimé que « c’était un objectif essentiel. Il faut s’imaginer tout le travail accompli dans le cadre du non-alignement : on n’a pas totalement réussi mais pas totalement échoué. Il faut dire que lorsque Boumediène est parti en avril 1974 défendre le point de vue des non-alignés après le Sommet d’Alger de 1973, la principale revendication, c’est comment les pays sous-développés devaient avoir le contrôle de toutes les matières premières. Le combat continue d’ailleurs aujourd’hui encore».
Quel regard porte-t-il sur l’Algérie d’aujourd’hui ? Nacer Mehal estime qu’«on a entamé le premier plan de développement de l’Algérie en 1966. Il y avait une vision du développement, mais on a raté le coche, par la suite. On n’a pas très bien pensé la restructuration de l’industrie. L’intention, ce n’était pas d’installer une économie de rente que je condamne avec la plus grande vigueur, parce que l’ère des prédateurs, on en paye le prix et on risque de le payer dans l’avenir.
Ce que je souhaite, c’est qu’on continue de défendre les intérêts suprêmes d’un pays qui a beaucoup subi».
N. I.