Un formidable laboratoire de réinvention du politique : Les agoras libres du hirak

Mustapha Benfodil, El Watan, 22 février 2021

Dès les premières semaines de l’insurrection, des idées ont commencé à germer, avec des propositions concrètes et des plans de sortie de crise.

Je ne suis pas venu à Kherrata pour prendre des selfies. Je suis convaincu que le hirak est la solution. Mais je suis encore plus convaincu que sans organisation, le hirak va disparaître.»

C’est avec ces mots imprimés en arabe et en français sur deux larges feuilles de papier portées en «homme-sandwich», que le journaliste et militant Abdelkrim Zeghileche s’est présenté le 16 février à la grande manifestation de Kherrata. Cette réflexion exprime, il faut le dire, un sentiment partagé par un large secteur au sein du hirak, qui estime qu’il est, en effet, impératif de structurer le mouvement.

Cependant, la question ne fait pas l’unanimité, un autre pan, non moins important, de l’opinion hirakiste considérant que le mouvement du 22 Février doit garder sa forme spontanée et horizontale, qu’il n’a pas besoin de représentants et qu’un leadership pourrait devenir son talon d’Achille.

Au demeurant, le hirak étant par définition un front ouvert, sans contours organiques, réunissant un spectre d’opinions et de courants idéologiques divers, sa structuration sous une direction nationale unifiée s’avère compliquée. Toujours est-il que la question, si elle divise, n’en demeure pas moins l’un des sujets sur lesquels il est crucial, sinon de trancher, au moins de se pencher, alors que le mouvement célèbre aujourd’hui son deuxième anniversaire.

Pour certains, il y va même de l’avenir du hirak et de sa pérennisation, surtout que le contexte a beaucoup évolué depuis 2019, avec notamment l’intronisation de M. Tebboune à la tête de l’Etat, l’adoption d’une nouvelle Constitution et, maintenant, la dissolution imminente de l’APN et les élections législatives anticipées qui se profilent.

Hormis «l’agenda officiel», il faudra tenir compte aussi du contexte sanitaire, qui va encore peser dans la balance quand il faudra décider de la reprise ou non des marches. Et pour la frange dite «radicale», qui ne revendique rien de moins que le «départ du système», le défi sera de s’entendre sur une feuille de route alternative ainsi que les mécanismes et les moyens de lutte à mettre en œuvre pour une refonte totale du système de gouvernance.

Des tentatives d’organisation en quête de consensus

Il convient de souligner que dès les premières semaines de l’insurrection, des idées ont commencé à germer, avec des propositions concrètes et des plans de sortie de crise. L’un des premiers cadres organisationnels à avoir vu le jour est le Collectif des dynamiques de la société civile pour une transition démocratique, qui militait pour un nouveau processus constituant.

A sa naissance, il comptait une trentaine d’associations et d’organisations citoyennes, dont RAJ, la LADDH, CSVM-22 FEV, Mouwatana, Tharwa Fadhma n’Soumer, SOS Disparus, Djazairouna, Réseau Wassila, SOS Culture Bab El Oued, le CNDDC (Comité national pour la défense des droits des chômeurs), le Collectif des jeunes engagés, l’ACDA, le CNES ou encore le Snapap. Dès le 18 mars 2019, un document initié par ce collectif rendait publique une feuille de route détaillée dans laquelle il préconisait l’organisation d’«assises du consensus national regroupant toutes les sensibilités de la société» avec pour tâche de s’entendre sur les «modalités pratiques de mise en place de la Constituante».

La concertation lancée par les Dynamiques de la société civile va s’étendre aux syndicats autonomes regroupés au sein de la Confédération des syndicats algériens (CSA). La démarche s’élargira bientôt au Forum civil pour le changement qui, d’emblée, se disait partisan d’un retour rapide aux élections.

Malgré ces divergences, les trois pôles réussiront le pari de tenir une conférence nationale le 15 juin 2019, au siège du Cnapeste. Ils ont rendu publique une déclaration commune proposant une période de transition de 6 mois à un an, une instance présidentielle ou une personnalité faisant consensus et un gouvernement de compétences nationales.

Autre initiative : celle dite de la «Conférence de Aïn Benian» sous l’égide du Forum pour un dialogue national. La réunion s’est tenue le 6 juillet 2019 à l’Ecole supérieure de l’hôtellerie de Aïn Benian, sous la présidence de Abdelaziz Rahabi.

Le conclave a drainé quelque 80 participants, dont Ali Benflis, Abdallah Djaballah, Abderrazak Makri, Soufiane Djilali, Fatiha Benabbou, Ali Fawzi Rebaïne ou encore Kamel Guemazi. L’option dominante qui s’en dégageait était d’aller au plus vite vers une présidentielle.

Le 24 août 2019, les acteurs de la société civile et du mouvement syndical, signataires de la plateforme du 15 juin, se réunissent de nouveau, à la Safex, en présence de plusieurs autres personnalités influentes, dont Me Mostefa Bouchachi, Abdelaziz Rahabi ou encore le sociologue Nacer Djabi.

Ont pris part également à cette conférence de nombreux chefs de parti. Parmi eux, Karim Tabbou, Soufiane Djilali et Abdallah Djaballah. Cette conférence visait, rappelle-t-on, à «rapprocher les points de vue» pour une initiative commune de sortie de crise.

Effervescence d’idées

Dans ce même esprit de recherche d’un cadre de concertation et de réflexion collective, notons l’émergence d’arènes de débat dans l’espace public, qui ont fonctionné comme de véritables agoras, des espaces de «brainstorming» en plein air, à l’image des Débats du lundi sur les marches du TNA, à l’initiative de la comédienne Adila Bendimerad, ou encore les débats du samedi, au parc de la Liberté, à Alger, baptisés «Les Rencontres d’Audin», organisés par le think tank Nabni.

A retenir aussi toutes les discussions, les conférences, les ateliers citoyens, les bouillantes assemblées générales, qui agitaient les campus. A cela s’ajoute l’extraordinaire «littérature hirakienne» qui foisonnait sur les colonnes des journaux, les sites électroniques, les réseaux sociaux, les blogs, sans oublier les colloques, les nombreuses publications universitaires et tous les bouquins, les revues, les numéros spéciaux, toute cette effervescence éditoriale qui est venue injecter elle aussi de la réflexion, de la sociologie, de la distance critique aussi dans le mouvement.

Malheureusement, tous ces efforts de construction, ce fabuleux «hirak intellectuel», ce laboratoire civique ouvert, ce foisonnement d’idées, de propositions, ces tentatives de penser le mouvement, d’y remettre du politique ont été gâchés par le rouleau compresseur autoritaire qui ne supportait plus ces agoras libres, cette autonomie.

Les débats publics sont étroitement surveillés. Les agoras dissoutes. Les vagues d’arrestation dans les milieux du hirak achèveront de porter un coup fatal à ces cercles de discussion.

Entre septembre et octobre 2019, plusieurs figures politiques et citoyennes influentes sont arrêtées et jetées en prison : Karim Tabbou, Samir Benlarbi, Fodil Boumala, Hakim Addad, Abdelouahab Fersaoui… Un climat qui ne favorise guère, il faut le dire, l’émergence d’une réflexion apaisée. D’une certaine manière, ce traitement musclé n’aura fait que pousser à la radicalisation du mouvement, désespérant jusqu’aux voix les plus sages.

Malgré ce climat tendu, irrespirable, d’autres propositions ont continué à fleurir. L’une des plus intéressantes est la plateforme «Nida-22», qui se présente comme une «initiative indépendante, mobilisant des citoyens et acteurs du hirak dans une large concertation nationale autonome intra-hirak, en vue de construire une vision partagée de la transition démocratique».

A l’heure des bilans, il faut garder à l’esprit que l’une des plus belles images du hirak sont celles où l’on voit des Algériens de tous bords défiler côte à côte, se poser sur un trottoir ou un escalier et se parler. Et la parole circulait librement de l’un à l’autre, d’un camp à l’autre. Les Algériens fraternisaient tout en vivant pleinement, tout en célébrant leurs différences.

Aujourd’hui, avec ce verrouillage hermétique des espaces d’expression, avec ces médias fermés, ce JT terne, cette presse saccagée, ces sites bloqués, ces réseaux sociaux fliqués, ces espaces publics quadrillés, cette parole confisquée et ce chapelet d’interdictions qui frappe tout nouveau sigle, site, toute nouvelle publication, toute nouvelle organisation qui essaie de bousculer la hiérarchie, comment espérer une régénérescence de la société ?

Même après les dernières mesures annoncées par M. Tebboune, on voit mal comment changer le visage de l’APN en si peu de temps, si on continue à administrer le champ associatif, politique, médiatique, syndical… avec des procédés complètement anachroniques et des réflexes ataviques.

On ne peut décemment pas reprocher au hirak de ne pas faire l’effort de «s’organiser», de ne pas travailler à l’émergence de nouvelles forces politiques, de nouveaux partis, si on continue à confisquer de façon aussi brutale les libertés individuelles et collectives.

Que l’on soit favorable à l’option électorale immédiate ou partisan d’une transition pacifique raisonnée, il y a certainement de la place pour tout le monde sous le sourire généreux de la «Silmiya». Il faut juste faire confiance aux Algériens. Et au génie patriotique du 22 Février.