Le mouvement du 22 février fête son 2e anniversaire : Une profonde aspiration au changement

Madjid Makedhi, El Watan, 22 février 2021

Deux ans après, quels sont les acquis arrachés par les Algériens ? L’espoir est-il permis pour l’avenir ? Le débat sur ces questions est lancé depuis plusieurs mois déjà.

Deux ans. C’est le deuxième anniversaire du mouvement populaire, appelé communément hirak, qui a ébranlé, un certain 22 février 2019, les fondements d’un régime, dont les tenants se croyaient éternels. Ce jour-là, des millions d’Algériens, dans un éveil citoyen qui a ébloui le monde entier, ont déferlé sur les rues du pays pour réclamer un changement radical du système, l’édification d’un Etat de droit et l’instauration d’une véritable démocratie.

Deux ans après, quels sont les acquis arrachés par les Algériens ? L’espoir est-il permis pour l’avenir ? Le débat sur ces questions est lancé depuis plusieurs mois déjà. Il y a d’abord un point qui fait consensus : le hirak a fait barrage à un mandat de trop au profit d’un Président impotent.

En effet, intransigeants et faisant preuve d’un haut degré de maturité politique, les manifestants ont réussi à déjouer les manœuvres du pouvoir de l’époque qui avait tenté de jouer la carte du temps en proposant la prorogation du 4e mandat, avant de suggérer une période de transition.

Peine perdue. Le hirak a maintenu la pression et contraint les tenants du pouvoir à céder. La présidentielle programmée pour le 18 avril de la même année a été annulée et le président Abdelaziz Bouteflika a été poussé à la porte de sortie, après vingt interminables années d’un règne sans partage. Mais ce que les Algériens croyaient être le début d’un processus de démocratisation du pays s’est transformé en un véritable cauchemar. La victoire est tronquée.

Révolution du sourire et machiavélisme du système

Dès la confirmation de la démission du chef de l’Etat, les tenants du vrai pouvoir, comme l’affirment de nombreux acteurs politiques, se sont mis en scène pour tracer leurs propres règles de jeu politique. Faisant fi de toutes les initiatives des partis d’opposition et des organisations de la société civile, ils imposent alors un passage «obligé» par l’élection présidentielle, au nom d’une «solution constitutionnelle».

Et ce n’est pas tout. Malgré le caractère pacifique du mouvement, les tenants du pouvoir n’ont pas hésité à enclencher la machine répressive. On a assisté alors à une vague d’arrestations et d’emprisonnements des militants politiques et des activistes du hirak.

La cible était particulièrement les acteurs les plus en vue : le moudjahid Lakhdar Bouregaa (décédé en 2020 des suites de la Covid-19), Karim Tabbou, Fodil Boumala, des militants de l’association RAJ, Samir Belarbi, et des porteurs de l’emblème amazigh… Des milliers de manifestants ont fait l’objet d’arrestation, et des centaines ont été présentés devant la justice et poursuivis pour divers chefs d’accusation. Ainsi, le hirak qui aspirait à plus de liberté est réduit, des mois durant, à réclamer la libération des détenus d’opinion.

Parallèlement à la campagne répressive, le pouvoir a renforcé son dispositif législatif limitant davantage les espaces de liberté. C’est ainsi que les réunions publiques, la libre expression, les manifestations sont carrément remises en cause. Les médias sont également fermés devant toutes les voix discordantes, revenant ainsi aux anciennes pratiques ayant prévalu par le passé. Et la situation ne fait qu’empirer. Mais l’aspiration au changement est toujours présente. Elle ne fait que se renforcer…


Le 56e vendredi, le dernier d’une longue série

Quand le hirak a décidé d’arrêter les marches pour cause de Covid

Abdelghani Aichoun

Sur le plan politique, le coronavirus a eu des implications directes sur le cours des événements en Algérie. C’est pour cela que plus d’un parmi les militants et activistes contestataires ont estimé que la crise sanitaire a été «bénéfique» pour le pouvoir en place.

Le hirak, né au mois de février de l’année 2019, a subjugué tous les pays du monde de par son pacifisme, mais également son endurance. Avec deux manifestations par semaine, le mardi pour les étudiants en plus des marches du vendredi, la protestation a duré plus d’une année avant qu’elle ne s’arrête en raison de la crise sanitaire mondiale liée à la propagation de la Covid-19. Si le hirak a faibli, à certains moments, il n’en demeure pas moins qu’il a toujours trouvé les ressources nécessaires pour se relancer.

Sur le plan politique, le coronavirus a eu des implications directes sur le cours des événements en Algérie. C’est pour cela que plus d’un parmi les militants et activistes contestataires ont estimé que la crise sanitaire a été «bénéfique» pour le pouvoir en place qui faisait face, depuis février 2019, à une pression de la rue inégalée.

Bien entendu, la cessation des marches ne veut pas dire que la situation politique a avancé dans le bon sens, puisque, lors du référendum sur la Constitution, qui a eu lieu le 1er novembre dernier, seuls 23,7% des électeurs se sont prononcés. Un score historiquement bas qui traduit un profond malaise et indique que même si les manifestations des mardis et vendredis ne sont plus organisées, le sentiment de rejet chez une partie de la population est toujours là.

A cet effet, il faut rappeler que le dernier vendredi du hirak était le «56e», et a eu lieu le 13 mars 2020. Beaucoup de monde était sorti dans les rues de plusieurs villes, notamment la capitale, alors que le premier foyer avait été déjà découvert dans la wilaya de Blida.

Le premier cas avait été signalé à la fin du mois de février, soit le 25 février. C’était un ressortissant italien exerçant dans le sud du pays. Entre-temps, les autorités ont commencé à alerter contre le risque de propagation.

D’ailleurs, quelques jours plus tard, le 21 mars plus précisément, les autorités avaient décidé de prendre les premières mesures de confinement, dont l’interdiction de toute marche ou rassemblement. Par ailleurs, des personnalités, associations et partis politiques, se reconnaissant dans le hirak, avaient commencé à lancer des appels afin d’arrêter «momentanément» les manifestations, et ce, pour des raisons de santé publique.

Ainsi, le vendredi 20 mars 2020, qui devait être le «57e», la marche n’avait pas eu lieu. Les hirakistes avaient décidé, d’eux-mêmes, de ne plus occuper la rue le temps que la crise sanitaire disparaisse. Une crise qui finalement a duré, puisqu’elle a bouclé une année.

Si les manifestations ont cessé, la mobilisation était par contre toujours là, notamment en soutien aux détenus d’opinion. Plusieurs arrestations de militants et d’activistes ont eu lieu alors que le hirak avait mis un terme à ses marches hebdomadaires.

C’est d’ailleurs en partie ce qui a poussé plus d’un à vouloir reprendre ces manifestations. Il y a eu des tentatives durant l’été, notamment en Kabylie. Au mois d’octobre aussi, en commémoration du 5 Octobre 1988. Plusieurs arrestations ont eu lieu d’ailleurs ce jour-là, surtout à Alger.

Mais c’est le 16 février dernier que les Algériens ont renoué avec les grandes marches. Des milliers de personnes, venues même de diverses régions, ont battu le pavé à Kherrata pour «fêter» le deuxième anniversaire du hirak ; les habitants de cette ville avaient marché le 16 février 2019.

Deux jours plus tard, c’était au tour de Khenchela de renouer avec les marches ; des citoyens de cette wilaya s’étaient rassemblés le 19 février devant le siège de l’APC en soutien à Rachid Nekkaz, avant d’enlever le portrait géant de Bouteflika accroché sur la façade de la mairie.

Qu’en sera-t-il aujourd’hui, 22 février 2021 ? Personne ne peut faire de prévisions. Néanmoins, beaucoup d’activistes et de militants ont lancé des appels pour reprendre les marches. D’autant plus que la situation sanitaire semble s’améliorer, les autorités ont levé la majorité des mesures de confinement, même si le risque est toujours là.


Genèse du mouvement du 22 février : Les jours qui ont précédé le soulèvement

Mustapha Benfodil

Si la mobilisation ce jour-là, par son ampleur, sa diversité, sa mixité sociale, son étendue géographique, a été quelque chose d’absolument unique dans l’histoire des mouvements sociaux en Algérie, on aurait tort de croire que c’était le calme plat avant cette date où tout a basculé.

C’est l’histoire d’un fabuleux chant d’espérance qui a fusé un certain 22 février 2019. Les Algériens étaient sortis par millions, aux quatre coins du pays, en ce vendredi historique, crier leur ras-le-bol. Si la mobilisation ce jour-là, par son ampleur, sa diversité, sa mixité sociale, son étendue géographique, a été quelque chose d’absolument unique dans l’histoire des mouvements sociaux en Algérie, on aurait tort de croire que c’était le calme plat avant cette date où tout a basculé.

D’ailleurs, Kherrata est là pour nous rappeler, comme elle l’a fait mardi dernier, qu’il y a eu des stations déterminantes dans la genèse du mouvement. En reprenant le film des événements, il apparaît clairement que l’élément déclencheur a été bien sûr le coup de force (avorté) du 5e mandat alors que le Président sortant était fortement diminué depuis l’AVC qui l’avait terrassé en avril 2013. Déjà, son «élection» pour un 4e mandat avait été vécue comme un passage en force d’une extrême violence.

Le «potentat impotent» avait été crédité d’un score flatteur sans avoir fait une minute de campagne, se faisant ridiculement représenter par un «cadre» dans toutes les cérémonies, si bien qu’on l’affubla sarcastiquement du sobriquet «Abdel Cadre El Mali».

Les Algériens pensaient avoir tout vu avec cette mascarade et voilà que le même carnaval recommençait avec les mêmes guignols. Le 28 octobre 2018, l’inénarrable Djamel Ould Abbès, alors secrétaire général du FLN, met les pieds dans le plat et proclame : «Le candidat du FLN pour l’élection présidentielle est Abdelaziz Bouteflika». Le 1er novembre 2018, le chef de l’Etat se rendait au cimetière El Alia, à Alger, pour la cérémonie rituelle de recueillement à la mémoire des chouhada, au Carré des Martyrs.

Agé de 81 ans à l’époque, M. Bouteflika était apparu une nouvelle fois extrêmement affaibli, hagard. Ça sera sa dernière apparition publique avant son abdication forcée. Malgré l’annonce enthousiaste de M. Ould-Abbès, la candidature de Boutef n’est pas actée. Le régime est dans l’embarras. Dans les coulisses, on commence à parler de report de la présidentielle.

D’autres fredonnent le couplet «continuité-stabilité» que les communicants du sérail useront jusqu’à la corde. Le 18 janvier 2019, le chef de l’Etat met fin au suspense en signant le décret portant convocation du corps électoral. La date de l’élection est fixée au 18 avril 2019. Le 9 février, le FLN, appuyé par ses alliés de l’Alliance présidentielle, organise un grand meeting à la Coupole du 5-Juillet pour lancer officiellement la campagne en faveur du 5e mandat.

Chlef, Bordj, Jijel, Kherrata, Khenchela…

Le 10 février, Abdelaziz Bouteflika fait part officiellement de son intention de briguer un 5e mandat via un message à la nation diffusé par l’APS. Evoquant son état de santé, le fantôme d’El Mouradia avoue : «Bien sûr, je n’ai plus les mêmes forces physiques qu’avant, chose que je n’ai jamais occultée à notre peuple. Mais la volonté inébranlable de servir la patrie ne m’a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé auxquels chacun peut être un jour confronté». Au sein de l’opinion, c’est la stupeur.

C’est la goutte de trop. Sur les réseaux sociaux, les appels à sortir se multiplient. Dès le lendemain de l’annonce de la candidature ubuesque, un vent de colère rugit dans plusieurs villes du pays. A Alger, un groupe de citoyens manifeste devant la place Emir Abdelkader.

Manifestations également à Béjaïa et à Oran où des jeunes scandent : «Bouteflika, ya el Marroki, makache ohda khamssa !» (Bouteflika, le Marocain, pas de 5e mandat, «Marocain» faisant référence au fait que l’ex-président est natif d’Oujda). Le 13 février 2019, des protestations anti-5e mandat éclatent à Chlef. Le 14 février, la population de Bordj Bou Arréridj se soulève. Le vendredi 15 février, au tour de Jijel de s’insurger. Le même jour, à Biskra, une banderole brandie par des supporters fait le buzz.

C’était à l’occasion d’un match US Biskra – JSM Béjaïa. On y lit : «Ikram el meyitti dafnouhou wa layssa intikhabouhou». (On honore un mort en l’inhumant, non en l’élisant). Le slogan fera florès par la suite dans les manifs.

Le samedi 16 février, la protestation franchit encore un palier avec les marches populaires de Kherrata. Le rideau de la peur venait définitivement de tomber. La lame de fond gagnera encore d’autres régions. Le mardi 19 février, une foule compacte massée sur le parvis de l’APC de Khenchela proteste énergiquement contre la «ouhda el khamissa».

Les citoyens de cette ville se rebellent littéralement contre leur maire qui a mis un point d’honneur à empêcher le candidat Rachid Nekkaz de venir y collecter des signatures. Les manifestants obligent la mairie à retirer un portrait géant du président Bouteflika accroché à côté d’un drapeau de même dimension sur la façade du bâtiment municipal.

«Nahi etswira, khalli laâlam !» (Enlève le portrait, laisse le drapeau) s’écrient des hommes excédés. Un autre épisode qui viendra conforter ce désir massif d’en découdre. Pendant ce temps, le mot d’ordre «sortir le 22» est largement répercuté. Le jour «J», c’est toute l’Algérie qui se lève comme un seul homme aux cris de «Makache el khamssa ya Bouteflika…!» Du jamais vu depuis l’indépendance. On en a encore des frissons…


Les grandes stations du hirak populaire

Mustapha Benfodil

C’était une belle journée ensoleillée, un vendredi radieux. Ce mémorable vendredi 22 février 2019. Mais l’ambiance était tendue. Un dispositif de police impressionnant quadrillait la capitale ce jour-là.

Une peur diffuse flottait dans l’air ; à la fois peur de la répression et craintes de débordements violents. Toute la semaine avant ce rendez-vous historique, un mot d’ordre circulait, appelant les Algériens à sortir massivement le 22 février, après la prière d’El Djoumouâa, pour faire barrage à la présidence à vie. Il faut dire que depuis l’annonce faite par M. Bouteflika, le 10 février 2019, de son intention de briguer un 5e mandat consécutif alors que le Président sortant était fortement diminué, les appels à sortir se multipliaient. Des manifestations avaient éclaté déjà dans plusieurs villes du pays, la plus marquante étant celle de Kherrata, le 16 février 2019.

C’était comme une répétition générale avant la grande démonstration. On se souvient qu’une frange de l’opinion avait reçu «l’appel du 22» avec une certaine méfiance, soupçonnant un coup des islamistes. Aussi, pour se démarquer, plusieurs activistes ont-ils choisi de sortir le matin. A Alger, l’action a vite été étouffée dans l’œuf. De nombreuses interpellations ont été opérées dans les rangs de ces frondeurs matinaux.

On se rappelle aussi qu’internet avait été coupé pour empêcher la «contagion» insurrectionnelle. Malgré cela, des images des premiers rassemblements citoyens filtraient, des live Facebook hachés réussissaient vaille que vaille à répercuter le bouillonnement qui gagnait la rue, et petit à petit, les groupes de manifestants se sont mis à grossir et la contestation à s’élargir. Le souffle incandescent fait boule de neige et finit par rompre les digues de l’oppression, brisant fougueusement le mur de la peur. Bientôt, les barrages coercitifs seront débordés par les laves ardentes de la rébellion.

Un véritable tsunami populaire dont personne, absolument personne, n’avait prédit l’ampleur. Les Algériens sortiront par milliers, par millions, se levant comme un seul homme aux cris de «Djibou el BRI ou zidou essaîqa/ Makache el khamssa ya Bouteflika !» (Ramenez la BRI et les forces spéciales, pas de 5e mandat M. Bouteflika), «Makache er-Raïs, kayen tswira !» (Il n’y a pas de Président, il y a juste sa photo), «Had echaâb la yourid Bouteflika we Saïd !» (Ce peuple ne veut pas de Bouteflika et (son frère) Saïd)…

Quelques pancartes rudimentaires à base de papier kraft étaient improvisées : «El ohda el khamissa khiyana» (Le 5e mandat est une trahison), «Non à la mascarade», «La lil ohda el khamidja» (Pas de cinquième flétrissure)… Sur plusieurs écriteaux, il y avait juste le chiffre 5 barré comme un sens interdit. Une large banderole à l’orée du boulevard Mohamed Belouizdad, près de la place du 1er Mai, résumait : «Ya troho, ya nroho» (Ou bien vous partez, ou bien on part). Sans oublier bien sûr le magnifique «Silmiya ! Silmiya !» (Pacifique ! Pacifique !) entonné à la moindre velléité d’accrochage avec les forces de l’ordre. Un slogan qui reflétera admirablement l’esprit et la philosophique de cette insurrection citoyenne inédite.

Ce formidable sursaut de dignité allait être conforté deux jours plus tard par une nouvelle manifestation. Le dimanche 24 février 2019, à l’appel du mouvement Mouwatana (appel lancé bien avant les manifs du 22 février), un important rassemblement se tient à Alger contre le 5e mandat. Des centaines de personnes se massent à la place Audin, au cœur de la capitale, encadrées par un imposant dispositif sécuritaire.

A un moment, la police antiémeute actionne des canons à eau pour disperser les manifestants, et des jeunes en furie de scander, hilares : «Zidouna shampooing nwellou labess !» (Ajoutez-nous du shampooing et tout ira bien), une scène qui venait illustrer le caractère résolument pacifique du mouvement populaire. Cette image à elle seule incarnait remarquablement l’état d’esprit de ce qui va être «le hirak», son humour corrosif, son insolence joyeuse, sa subversivité bienveillante, autant d’ingrédients qui feront le succès du mouvement et deviendront sa marque de fabrique.

Le mardi suivant, le 26 février 2019, au tour des étudiants d’entrer en scène. A Alger, les marches de la communauté universitaire draineront des dizaines de milliers d’étudiants affluant de tous les campus algérois. Mêmes scènes de mobilisation dans plusieurs villes du pays où les pôles universitaires ont rejoint en force la contestation. A partir de cette date, et jusqu’à la trêve sanitaire de mars 2020, le pays tout entier vibrera au rythme de deux grandes manifestations par semaine : les marches populaires du vendredi, et les manifs estudiantines du mardi.

Cette mobilisation historique obligera dans un premier temps Bouteflika à renoncer au 5e mandat de la honte. Il jette l’éponge le 11 mars 2019 sans toutefois renoncer au trône. C’était au lendemain de son retour de Genève.

Le coup de sang désormais légendaire du jeune Sofiane Bara Tarki, «Yetnahaw gaâ !», martelé le soir même devant une chaîne de télévision en réaction à ce retrait, devient le slogan phare du hirak. La formule, cinglante, efficace au possible comme une réclame publicitaire, résume le dégagisme à l’algérienne. Le 2 avril 2019, le vieux «monarque» est déposé. Boutef quitte le pouvoir par la petite porte après vingt ans de règne. C’est la première victoire du hirak.

Ténacité révolutionnaire

Malgré le départ du vieil autocrate, malgré l’arrestation de plusieurs figures influentes du régime en place dont Saïd Bouteflika, les anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, le général Toufik, l’autre patron des Services Athmane Tartag, les «oligarques» qui gravitaient autour du sérail (Haddad, Tahkout, les Kouninef…) et une bonne tripotée de ministres, le peuple du hirak continue à descendre dans la rue.

Loin de se contenter de ce qu’il tenait pour un changement cosmétique, le mouvement populaire exige une refondation totale du système de gouvernance. Un bras de fer s’engage avec le défunt Ahmed Gaïd Salah, la nouvelle cible des manifestants ; une rupture aggravée par la vague d’arrestations qui s’abat sur les hirakistes et autres icônes du mouvement. AGS finit par imposer sa feuille de route consistant en un retour rapide aux urnes pour élire un nouveau Président.

Le 15 septembre 2019, Abdelkader Bensalah convoque de nouveau le corps électoral après l’annulation des élections présidentielles du 18 avril et du 4 juillet. Le vote est fixé cette fois pour le 12 décembre 2019. L’élection présidentielle se tient dans des conditions chaotiques.

Les électeurs, boudant massivement les urnes, occupent rageusement les places publiques, bravant la répression, pour exprimer leur rejet de l’élection. Le «vote réel» se passait ainsi dans la rue, du jamais vu au cours d’une consultation électorale. Malgré ce climat explosif, les autorités maintiennent le scrutin. Abdelmadjid Tebboune succède à Abdelaziz Bouteflika. Il est crédité de 58,13% des voix.

Le taux de participation officiel enregistré est de 41,07%. Le lundi 23 décembre 2019, coup de tonnerre : quatre jours à peine après l’investiture de M. Tebboune, le chef d’état-major de l’ANP Ahmed Gaïd Salah décède brutalement des suites d’une crise cardiaque. Il aura été l’homme fort du régime depuis la destitution de M. Bouteflika.

Comme il fallait s’y attendre, l’élection de M. Tebboune n’éteindra pas la flamme de la contestation. Semaine après semaine, le hirak se réinventait, maintenant la cadence des marches contre vents et marées. Le 2 janvier 2020, la nouvelle année est étrennée de fort belle manière : le moudjahid Lakhdar Bouregaâ est libéré, de même que 75 détenus d’opinion. Les Algériens espéraient que ce geste d’apaisement ouvrirait la voie à un début de changement. Il n’en sera rien.

La répression va continuer à s’abattre sur les militants de l’opposition, les activistes, les manifestants, les journalistes… En dépit de ce harcèlement sécuritaire et judiciaire féroce, les marches bihébdomadaires ne se sont à aucun moment interrompues, certes avec des niveaux de mobilisation inégaux. Mais l’irruption de la pandémie de la Covid va tout chambouler, poussant le mouvement à observer une trêve sanitaire et suspendre ses actions de rue.

A Alger, la dernière grande manifestation populaire remonte exactement au 13 mars 2020. C’était le 56e acte de la «Silmiya». Il a fallu attendre le 16 février 2021, à Kherrata, pour renouer avec les déferlantes fiévreuses du hirak et ses foules impressionnantes. Des images qui prouvent, si besoin est, que le mouvement du 22 Février est loin d’avoir dit son dernier mot.


Les interpellations des manifestants ne se sont jamais arrêtées

Au moins 1000 poursuites en justice depuis le début du hirak

Iddir Nadir

Les interpellations des manifestants du hirak n’ont jamais cessé depuis le début du mouvement en février 2019. Elles s’étaient même intensifiées à partir de juin 2019, après le discours très dur de l’ancien chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, qui a dénoncé «la tentative d’infiltrer les marches et de porter d’autres emblèmes que notre emblème national par une infime minorité».

Les institutions de l’Etat, particulièrement le ministère de la Justice, ont toutefois rarement communiqué sur les cas d’interpellation et de détention. Ils le feront avec parcimonie lors des premiers vendredis (communiqué de la DG sur les «casseurs» du Saint-Georges), et ces derniers jours pour expliquer la décision du président Tebboune de «gracier» des détenus accusés de «crimes liés aux technologies de l’information et de la communication».

Aucun chiffre officiel n’est donc disponible permettant de recenser ces différents cas, ni même les chefs d’inculpation pour lesquels des centaines de manifestants avaient été poursuivis devant les juridictions du pays.

Des activistes, des avocats et mais surtout le très régulier Comité national pour la libération des détenus (CNLD) rendent publics périodiquement des bilans de ces interpellations, sans que les chiffres soient confirmés ou infirmés par différents ministères (Intérieur, Justice) chargés de la gestion sécuritaire des actions de protestation.

«On n’a pas un chiffre exact sur le nombre d’interpellations et de poursuites. Mais on a pu tout de même recenser pas moins de 350 détenus d’opinion depuis février 2019. Les interpellations, elles, ont dépassé les 5000 durant les mois de juin et juillet 2019, et particulièrement en novembre et décembre 2019. Pour la seule journée du 19 juin 2019, il y avait eu pas moins de 600 interpellations, à travers plusieurs wilayas. Il y a une précision à faire : le mot ‘‘interpellation’’ concerne les personnes arrêtées en pleine marche et conduites vers des commissariats, où elles ont signé des PV mais sans qu’il y ait placement sous mandat de dépôt», précise Zaki Hannache, militant du hirak, qui s’est fait fort de recenser quotidiennement les cas d’interpellation.

Pour Hannache, plus de 1000 personnes ont été poursuivies devant les tribunaux à travers le territoire national. «Toutes les wilayas étaient concernées, à l’exception de la wilaya de Tindouf. Ces poursuites ont concerné toutes les catégories sociales : des médecins, des journalistes, des enseignants de lycée, des universitaires, etc., lesquels ont perdu leur emploi en raison de ces poursuites, qui ont aussi touché tous les âges : de 17 à 86 ans. Il y a par exemple le jeune interpellé pour port de l’emblème amazigh, et le défunt commandant Lakhdar Bouregaâ. Le nombre reste énorme. Lorsque l’on sait que les interpellations intervenaient avant, pendant et après les marches et les rassemblements. On ne peut pas tout compter», estime l’activiste.

Une trentaine de détenus d’opinion encore en prison

Les chefs d’inculpation pour lesquels les activistes sont interpellés et parfois présentés devant les magistrats ont concerné l’«atteinte à la sécurité de l’Etat», «atteinte au moral de l’armée», «publication pouvant porter atteinte à l’unité nationale»…

Si durant l’année 2019, les arrestations n’avaient presque jamais cessé, un geste d’apaisement est intervenu début 2020 par la libération de 76 détenus d’opinion, dont le moudjahid Lakhdar Bouregaâ, des militants du RAJ et le général à la retraite Hocine Benhadid. Les arrestations reprendront néanmoins de plus belle.

Elles avaient concerné l’«offense» à l’islam et au président de la République, etc., à travers des publications sur les réseaux sociaux. Parmi les personnes interpellées, figurent le journaliste Khaled Drareni (7 mars 2020) et le jeune étudiant Walid Kechida.

L’arrêt des marches pour cause de pandémie n’a pas empêché d’autres arrestations. Une histoire a retenu toutes les attentions : le jeune étudiant Walid Nekkiche, arrêté le mardi 26 novembre, et dont le procès émouvant s’est déroulé devant le tribunal criminel de Dar El Beïda (Alger).

Sa dénonciation de la torture et du viol subis a ému l’opinion. Les pouvoirs publics semblent vouloir réagir autrement ces derniers jours : Tebboune annonce une «grâce» au profit des détenus du hirak. «En tout, entre 55 et 60 personnes rejoindront leurs familles à partir de ce soir ou demain», signale-t-il.

Trente-trois personnes ont été libérées vendredi 19 février et une vingtaine le lendemain, à quelques jours du deuxième anniversaire du début du hirak. «Il reste une trentaine de détenus du hirak en prison», indique Zaki Hannache, faisant écho aux appels pour la libération d’autres militants en vue, tels que Mohad Gasmi, Noureddine Tounsi, Abdallah Benaoum ou encore Mohamed Baba Nadjar.