Sofiane Sekhri, politologue: “On ne règle pas une crise politique aussi complexe avec des élections législatives”

Liberté, 16 février 2021

Professeur en sciences politiques à l’université d’Alger, Sofiane Sekhri est également militant politique. Dans cet entretien, il revient sur les consultations que mène actuellement le chef de l’État avec les partis politiques.

Liberté : Depuis son retour au pays, le chef de l’État a reçu des représentants de partis politiques pour des consultations. Quelle lecture en faites-vous ?
Sofiane Sekhri : En principe, après une longue absence, il devait s’adresser, d’abord, aux citoyens. Il sait très bien qu’après le soulèvement populaire du 22 février 2019, le peuple algérien ne fait plus confiance aux partis politiques. Les recevoir ainsi, avant de s’adresser aux Algériens, est une forme de provocation. Outre cet aspect politique, la situation socioéconomique exige du chef de l’État des réponses, des annonces.

Or, il donne l’impression d’ignorer cette réalité. À cela s’ajoutent les crises régionales auxquelles les Algériens attendent des réponses. Mais au lieu de cela, il a préféré s’adresser d’abord aux partis politiques lesquels, aux yeux de la population, s’affichent dans l’optique de participer aux élections législatives où ils espèrent obtenir des quotas.

Le plus problématique est que cela se passe au moment où il y a une volonté de réinvestir la rue. Pis encore, sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de haine sociale qui s’exprime et qui nous éloigne des traditionnelles revendications sociales. Ce sont autant d’ingrédients d’une explosion sociale qui sont réunis et qui démontrent aussi que l’action du chef de l’État n’est pas à la hauteur des enjeux.

Le chef de l’État donne l’impression de poursuivre sa feuille de route…
Cette démarche n’est pas bonne du tout. Abdelmadjid Tebboune sait très bien qu’il est arrivé au pouvoir de manière illégitime, à travers des élections contestées. Il aurait pu se rattraper par la révision de la Constitution en instaurant un contrat social qui fait consensus parmi les Algériens. Or, cela ne s’est pas produit. Pis encore, la nouvelle Constitution n’a pas réglé le problème des équilibres des pouvoirs ; on ne s’est pas éloigné du pouvoir personnel. Bien au contraire.

Avant cela, nous avons assisté à un dialogue à sens unique. Le pouvoir a refusé d’offrir aux Algériens ce contrat social, alors qu’il a compris que le rejet de la population s’est exprimé soit par l’abstention, soit par le “non”. Le chef de l’État aurait pu, encore une fois, saisir cette opportunité en s’abstenant de signer le texte de la nouvelle Constitution, mais il ne l’a pas fait. Or, on ne peut pas aller vers “une Algérie nouvelle” sans prendre compte de la majorité des Algériens. Il y a un fossé entre le peuple et le pouvoir.

Comment appréhendez-vous la suite ?
À mon avis, le processus actuel sera un effet domino d’échecs. Les processus sont interconnectés : dès lors qu’il y a eu échec de la présidentielle, du dialogue et de la révision de la Constitution, les élections législatives et locales seront forcément un échec.

On ne règle pas une crise politique aussi complexe avec des élections législatives qui vont reproduire le même système. Je pense que le processus actuel se poursuivra de la même manière et engendrera les mêmes échecs tout au long du mandat de M. Tebboune.

Absorber la colère populaire avec un changement de gouvernement est une continuation des politiques de bouc émissaire, car l’échec du gouvernement est un échec du système.

La situation actuelle représente une opportunité pour la majorité silencieuse et l’électorat qui ont boycotté et rejeté la Constitution pour s’organiser sous une direction politique non partisane et s’établir comme un front populaire alternatif.

Entretien réalisé par : ALI BOUKHLEF