Algérie-Iran: Téhéran appelle à «développer les voies du dialogue»

Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 13 février 2021

Téhéran appelle Alger «à développer ensemble les voies du dialogue et de la concertation politique» et attend en parallèle que sa demande de l’ouverture d’une ligne aérienne entre les deux capitales aboutisse rapidement pour booster le volume de leurs échanges commerciaux qui n’est que de 22 millions de dollars.

«On considère que les positions algériennes sont souveraines et non dictées par qui que se soit, c’est pour cela qu’on a toujours œuvré pour entretenir entre nous le dialogue politique et la concertation», a déclaré l’ambassadeur de la République islamique d’Iran à Alger mercredi dernier lors d’une rencontre «amicale» avec des journalistes. En poste depuis août 2019 en remplacement de Reza Ameri, Hossein Mashalchi Zadeh s’est prêté pour la première fois au jeu des questions-réponses avec la presse algérienne. L’occasion, la célébration du 42ème anniversaire de la victoire de la révolution islamique menée par l’Imam Ayatollah Ruhollah Moussavi Khomeiny y compris à parti de son exil forcé à Neauphle-le-Château en France pendant une quinzaine d’années. Après la chute du shah Reza Pahlavi, l’Imam Khomeiny rentre au pays un certain 11 février 1979. «C’est la victoire de la révolution islamique, une révolution, dit l’ambassadeur, qui a chassé le régime Pahlavi qui était inféodé à l’Occident surtout aux Etats-Unis et a permis aux Iraniens d’arracher leur indépendance, leur liberté et d’instaurer la République islamique(…) ».

Interrogé sur les échanges diplomatiques, géopolitiques et autres économiques et commerciaux entre l’Algérie et l’Iran, l’ambassadeur a avoué que «je ne peux pas dire que nos positions sont concordantes, certes certaines sont très rapprochées mais d’autres éloignées».

Au titre de la concordance entre les deux positions, il cite la crise au Yémen au sujet de «laquelle l’Algérie a fait savoir son rejet de l’alliance militaire du Golfe». La crise syrienne rapproche aussi les deux pays parce que, dit l’ambassadeur, «la position algérienne a été très claire contrairement à celle des autres pays arabes, l’Algérie soutient le régime syrien en place, preuve en est l’ambassadeur algérien est toujours en poste». Mais, nuance-t-il, « il y a certaines différences entre nous par rapport à la Syrie comme sur d’autres questions ». Il n’en dit pas plus à ce sujet, réserve diplomatique d’usage oblige.

Les attentes de l’Iran

L’ambassadeur aborde toutefois longuement le dossier du nucléaire iranien. «L’Algérie a, rappelle-t-il, fait savoir au monde son soutien à l’Iran et son droit de bénéficier de l’utilisation de l’uranium à des fins pacifiques, le président algérien d’alors a envoyé en 2015 un message de félicitations à son homologue iranien à l’occasion de la signature de l’accord sur le nucléaire avec les pays occidentaux».

Mashalchi Zadeh convoque l’histoire pour souligner qu’«on reconnaît à l’Algérie son rôle crucial dans le règlement de dossiers régionaux et internationaux», évoque «la médiation du ministre algérien des Affaires étrangères, Mohamed Seddik Benyahia, pour le règlement du conflit Iran-Irak» et lâche «le monde sait comment son avion a été abattu au milieu des missiles de Saddam». L’ambassadeur rebondit et affirme que « l’Iran considère l’Algérie comme un pays très important dont le rôle dans les dossiers régionaux est sérieux, effectif et efficace, quand on doit les aborder, on se fait l’obligation d’en discuter avec elle ». C’est là, dit-il, « un des principes de la politique extérieure de la République islamique iranienne, on s’appuie sur les autorités algériennes, elles sont pour nous une voie de concertation et de dialogue ». Néanmoins, il ne s’en cache pas pour avouer qu’«on attend de nos amis algériens qu’ils développent et renforcent cette voie, on remarque ces dernières années que sur certaines questions, ce dialogue et cette concertation ont diminué».

En référence à la coopération économique et commerciale entre les deux pays, l’ambassadeur iranien fait savoir que «selon les douanes, le volume de leurs échanges commerciaux a été en 2019 de l’ordre de 22 millions de dollars». Il explique qu’ « en raison des sanctions internationales imposées à l’Iran sur décision instruction des Etats-Unis, on ne peut faire du commerce avec aucun pays, mais malgré cela, plusieurs sociétés iraniennes ont réussi à exporter des marchandises vers l’Algérie à travers la Turquie et Dubaï, les Emirats Arabes Unis ». Le diplomate iranien indique que «nous avons discuté avec des chefs d’entreprises algériennes pour renforcer la coopération économique et commerciale mais ils nous ont fait savoir qu’ils étaient obligés de respecter cet embargo». Par contre, «le secteur privé nous a fait part de sa disponibilité à coopérer avec l’Iran et cherche les voies et les moyens pour le faire».

Une liaison aérienne Téhéran-Caracas-Alger ?

Le diplomate iranien apprend aux journalistes que le groupe Khoudrou de construction automobile a signé avec des entreprises algériennes deux accords pour une unité de montage et de production de véhicules en Algérie. Il pense que «les deux pays peuvent très bien coopérer dans la fabrication de pièces détachées parce que l’Iran en est compté parmi les grands fabricants». L’ambassadeur dit « attendre des réponses concrètes des responsables du secteur de l’industrie au sujet de toutes les négociations menées entre les deux pays autour du secteur de l’automobile ». Reste que le dossier le plus important qu’il dit avoir ramené dans ses valises concerne l’ouverture d’une ligne aérienne entre les deux capitales. «Récemment la compagnie iranienne Mahan a proposé à Air Algérie d’assurer une liaison aérienne Téhéran-Caracas-Alger à raison de deux vols par semaine, on est encore en négociation, on espère arriver à un résultat dans de brefs délais ». L’on rappelle que la demande iranienne d’ouverture d’une ligne aérienne directe entre Téhéran et Alger a été formulée en 2018 au temps du président Mahmoud Ahmadinejad. A l’époque, Alger avait précisé que les vols entre les deux capitales devraient faire escale à Moscou en raison de la lourdeur des frais qu’une ligne sans escale pourrait engendrer. La proposition n’a pas été acceptée par les Iraniens.

Hossein Mashalchi Zadeh conclut sa conférence de presse par une note d’optimisme. «L’Iran a fait part de toute sa disponibilité pour coopérer avec l’Algérie dans tous les domaines (y compris le tourisme médical ou la chirurgie esthétique) et à tous les niveaux », dit-il. Il assure que «l’ambassade offre toutes les facilités pour l’octroi du visa». Il affirme alors que «nous avons déclaré nos 50% de disponibilité, reste à l’Algérie de faire part de ses 50% qui nous manquent, on attend».


L’initiative d’Hormuz, la paix et la sécurité des peuples: «Ce monde est injuste, il doit changer»

G. O.

  L’ambassadeur d’Iran en Algérie estime qu’ «on vit dans un monde très difficile, on voit comment sont déclenchées les campagnes médiatiques pour déstabiliser les peuples libres».

Hossein Mashalchi Zadeh décrit aux journalistes algériens qu’il a rencontrés à sa résidence au Paradou «l’Iran d’aujourd’hui, quatre décennies après la révolution islamique ». Février est le mois de la victoire pour les Iraniens. Victoire soumise à plus de 40 ans d’embargo décidé par l’administration américaine et durci par Trump. «Trump a exercé un terrorisme économique sur l’Iran en lui imposant des sanctions dont les conséquences ont privé notre peuple de médicaments pour se préserver de la Covid-19», affirme l’ambassadeur. Il explique que « l’administration américaine a gelé les ressources financières iraniennes pendant la pandémie de la Covid-19, c’est un crime contre le peuple iranien». Il souligne que «le président battu aux élections de novembre a aussi exercé un terrorisme d’Etat sur l’Iran en faisant assassiner le général Kacem Souleymani, l’un des plus grands chefs militaires iraniens, et un responsable bien connu et très actif dans la lutte contre les groupes terroristes», fait-il savoir. Malgré l’embargo depuis plus d’une quarantaine d’années et le durcissement des pressions et des sanctions internationales, «l’Iran, dit-il, a réussi de grands exploits dans divers domaines, il a aujourd’hui 2.569 centres universitaires, il est classé à la 16ème place au niveau mondial et 1er dans le monde musulman en matière de productions scientifiques, il compte 4,325 millions d’étudiants et 15 millions d’élèves, il est l’un des leaders mondiaux dans le domaine spatial, le nucléaire, la nanotechnologie, l’industrie militaire, la médecine, la fabrication de médicaments et des vaccins y compris celui contre la Covid-19 tout autant que le traitement et les moyens de dépistage, l’industrie automobile, les nouvelles technologies d’information et de communication, l’énergie, les complexes pétrochimiques…».

L’engagement de l’Iran «à sécuriser des voies navigables vitales»

Le diplomate dénonce «les tentatives de déstabilisation et les complots fomentés de l’étranger contre le peuple iranien». Il souligne que «le soutien indéfectible de l’Iran à la cause palestinienne lui vaut d’être vu comme un pays terroriste alors que ceux qui ont normalisé leurs relations avec Israël sont présentés comme ceux qui combattent le terrorisme, c’est terrible comme situation». Pour l’Iran, «le monde doit changer, c’est un monde injuste et inhumain, il doit prendre fin, on veut que les Etats se parlent entre eux, que les peuples aient leurs droits à l’indépendance, à la liberté et à une niveau décente, il faut que l’hégémonie de certaines puissances prenne fin». L’ambassadeur estime que «tous les peuples du monde ont droit à la paix et à la sécurité, il n’est pas normal qu’Israël extermine les Palestiniens sous prétexte qu’il se défend, il faut mettre un terme aux conditions désastreuses dans lesquelles vit le peuple yéménite(…), que l’alliance militaire du Golfe arrête de le massacrer (…)». Les campagnes médiatiques menées de l’étranger contre l’Iran lui font dire que «leurs initiateurs veulent déstabiliser toute la région et au-delà».

Il rappelle que la République islamique a proposé l’année dernière «l’initiative d’Hormuz pour ramener la paix et la sécurité dans la région, les pays voisins doivent en discuter pour les réaliser ensemble, l’Iran est prêt à se concerter avec eux». L’ambassadeur fait savoir que «les pays du golfe Persique ont bien accueilli l’initiative et promettent d’aider à sa mise en œuvre, ne restent que quelques pays qui disent qu’ils continuent à ce jour à l’étudier». Pour expliquer davantage l’esprit de l’initiative qui porte le nom du détroit d’Hormuz jouxtant la mer d’Oman et l’océan Indien et par lequel transitent les flux commerciaux internationaux notamment les énormes quantités du pétrole mondial, il note qu’en 2019, le ministre iranien des Affaires étrangères a affirmé que «l’Iran a depuis longtemps déclaré qu’il était prêt à travailler avec nos voisins pour sécuriser le golfe Persique». Mohammad Javad Zarif a fait savoir alors que «l’initiative de la paix d’Hormuz (HOPE : Hormuz Peace Endeavour) est sur la table en ce moment». Le chef de la diplomatie iranienne a souligné dans ce sens que «nos exercices militaires conjoints en mer d’Oman et en océan Indien avec nos partenaires russes et chinois (menés le 27 décembre dernier ndlr) montrent clairement notre engagement plus large à sécuriser des voies navigables vitales». L’ambassadeur Mashalchi Zadeh estime que «l’Algérie sait de quoi il s’agit quand on parle de paix et de sécurité, sa guerre pour l’indépendance en témoigne, ses nombreux martyrs, tout autant que son soutien aux mouvements de libération africains, à la cause palestinienne, à toutes les causes justes dans le monde, son rôle prépondérant dans le mouvement des non-alignés(…)».