Fermeture des routes à Béjaïa : La curieuse passivité des autorités

La fermeture des routes est devenue un rituel

Djamel Alilat, El Watan, 11 février 2021

Chaque jour, des milliers de citoyens se retrouvent piégés et immobilisés, cherchant désespérément une hypothétique voie de contournement à travers des pistes défoncées ou d’improbables routes de campagne ou de montagne.

Nous sommes passés des faux barrages de la décennie rouge aux faux barrages de la contestation citoyenne», dit avec amertume Mohamed qui fait chaque jour la navette entre Béjaïa, son lieu de résidence, et Akbou où il travaille comme cadre dans une entreprise privée.

«Quand je me lève le matin, avant de m’inquiéter de la météo du jour, je dois d’abord consulter mon fil d’actualité sur Facebook pour voir si la route n’est pas coupée quelque part, auquel cas je dois prendre mes dispositions et trouver un itinéraire de rechange pour rejoindre mon poste de travail. On se téléphone également entre amis pour prévenir quand la route est coupée quelque part», dit son ami Mourad, un néphrologue habitant un village de montagne en haute Soummam et qui doit chaque jour rejoindre son cabinet à El Kseur.

Comme ces deux cadres qui empruntent l’une des principales routes qui desservent la wilaya de Béjaïa, ils sont des milliers de citoyens résidents ou simples passagers à être pris en otages plusieurs fois par semaine ou par mois.

Né aux débuts des années 2000, avec le mouvement des «archs» de Kabylie, le phénomène de la fermeture des routes s’est enraciné, à Béjaïa spécialement, au point qu’il menace gravement l’économie locale et la stabilité sociale. Il semble, désormais, que les comités des villages et diverses catégories sociales et professionnelles ont décidé de faire de ce fâcheux procédé l’ultime moyen de faire parvenir leurs problèmes et leurs doléances jusqu’aux oreilles des responsables.

Par responsable, il faut souvent entendre le wali, autorité régionale suprême et seul vrai détenteur du pouvoir depuis que les élus ont été dépouillés de toutes leurs prérogatives. Tous les problèmes de base et les retards liés au développement local, comme l’eau, le logement, le transport, la santé, les routes ou le gaz de ville, pour ne citer que ceux-là, qui dévalent des montagnes finissent immanquablement par couper la route dans la vallée.

Et quand on connaît l’immense retard de développement de la région, on comprend que l’enfer que vivent les automobilistes de la région de Béjaïa n’est pas près de prendre fin. Il risque de s’éterniser, comme cette pénétrante autoroutière qui doit relier leur chef-lieu de wilaya à l’autoroute Est-Ouest et qui avance à une vitesse moyenne de 8,8 kilomètres par an, digne d’un escargot.

Donc, à l’encombrement des routes saturées qui n’arrivent plus à absorber le flot démentiel des véhicules lourds et légers, s’ajoute la fermeture intempestive et régulière des principaux axes routiers de la wilaya RN 26, 09 et 12. Chaque jour, des milliers de citoyens se retrouvent ainsi piégés et immobilisés, cherchant désespérément une hypothétique voie de contournement à travers des pistes défoncées ou d’improbables routes de campagne ou de montagne.

Les autorités font la sourde oreille

Quand elles ne rejettent pas la responsabilité sur le citoyen coupable de fermer les routes à la circulation et de prendre en otage ses semblables, les autorités locales font la sourde oreille quand on évoque ce phénomène. Oubliant que le problème des troubles de l’ordre public et d’atteinte à la libre circulation des biens et des personnes est de leur ressort exclusif.

Au commandement de la gendarmerie de la wilaya, qui a eu l’amabilité de nous recevoir, contrairement au wali, on nous a fait comprendre que la décision d’intervention pour libérer les routes fermées ne relève pas de leur prérogative. «Nous sommes un service de sécurité et nous n’intervenons que sur réquisition du ministre de l’Intérieur, du wali ou du président d’APC», nous a confié l’un des officiers. La balle est donc renvoyée au niveau de la wilaya et de son premier responsable.

Le député indépendant Braham Bennadji a rencontré tout récemment le wali pour l’interpeller sur ce problème avant d’en rendre compte sur sa page Facebook. «Seul le wali, de par les prérogatives institutionnelles qui sont les siennes, a le droit et le devoirde protéger la liberté de circulation du citoyen et il refuse d’appliquer la loi et fuit ses responsabilités. C’est très grave, puisqu’il dit que c’est aux citoyens eux-mêmes de résoudre ce problème», soutient le député de Sidi Aïch pour lequel «le pouvoir joue la carte du pourrissement pour punir la région de son esprit frondeur et contestataire».

Un ancien journaliste, qui a longtemps travaillé sur la question de fermeture des routes et qui a recueilli l’avis des anciens walis en off, soutient que tous refusent de faire intervenir la gendarmerie pour libérer les axes routiers par crainte d’une escalade de la violence. «La région est ‘‘sensible’’ et toute intervention des services de sécurité pourrait conduire à des émeutes ou à des dérapages inconsidérés», lui ont confié deux des walis qui se sont succédé à la tête de la wilaya ces dernières années.

Il arrive pourtant, exceptionnellement, au wali de réquisitionner la force publique pour libérer la route. Au début de la pandémie de Covid-19, la gendarmerie a eu à intervenir pour faire passer les camions qui livraient de l’oxygène aux hôpitaux et aux dispensaires de santé de la wilaya ou attendaient des malades dont la survie dépendait de respirateurs artificiels.

Sur les réseaux sociaux, chaque blocage de route constaté ou annoncé donne lieu à des commentaires acerbes des internautes de moins en moins enclins à légitimer de tels procédés ou à montrer de la compréhension ou de la sympathie à ceux qui y recourent. «Trop, c’est trop ! Les autorités doivent intervenir et garantir la libre circulation des citoyens», dit Hayet, une employée d’une société du BTP qui peine déjà à rejoindre son poste de travail même quand la route n’est pas coupée.

Cette semaine, une énième fermeture de route au niveau de la localité de Darguina a occasionné des kilomètres de bouchons et de malheureux automobilistes se sont retrouvés prisonniers dans des tunnels enfumés par les gaz d’échappement jusqu’à une heure tardive de la nuit, au risque de succomber à l’asphyxie faute d’oxygène.

Par ailleurs, une vive altercation entre un automobiliste, dont les nerfs avaient lâché, et l’un des citoyens, qui avaient pris la décision de fermer la route, avait dégénéré en pugilat avant de finir à l’hôpital et au commissariat du coin.

Ce n’est nullement la première fois d’ailleurs. Beaucoup de citoyens sont excédés par ces fermetures répétitives et ce ras-le-bol fait craindre le pire. Un jour, ce ne sont pas seulement les noms d’oiseaux qui vont voler dans les airs. Certains, dans un accès de colère, pourraient être amenés à commettre l’irréparable.