8 mois après sa désignation, chikhi n’a pas remis son rapport sur la mémoire

Mystérieuse histoire
 
Liberté, 10 février 2021

Au  moment  où  le  rapport  Stora  continue  de  susciter  débats  et polémiques, la partie algérienne, représentée par Abdelmadjid Chikhi, n’a toujours pas rendu sa copie. L’idée du rapport commandé par Tebboune a-t-elle été abandonnée ? Mystère…

Trois semaines après la remise du rapport de l’historien français au président Emmanuel Macron, rien ne filtre du côté algérien sur l’existence même d’un éventuel document ou du moins d’un travail sur la mémoire dont la mission a été confiée à Abdelmadjid Chikhi, directeur des archives nationales.

Les présidents algérien et français, faut-il le rappeler, se sont entendus sur la nécessité d’engager ce chantier qui, in fine, devrait permettre d’explorer les voies apaisées pour un dialogue mémoriel qui reste à ouvrir, loin des remous et des tumultes de la passion que soulève habituellement le dossier de l’histoire commune et de la colonisation.

On le sait, entre Alger et Paris, les fâcheries diplomatiques s’installent vite dès qu’il s’agit de la question inhérente à la mémoire et au passé colonial de la France en Algérie. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, les Algériens qui se sont largement exprimés, en réaction au rapport Stora, n’ont pas manqué de s’interroger, à juste titre, sur la mission qui devait être menée par la partie algérienne.

Contacté, Abdelmadjid Chikhi, conseiller également du Président Tebboune sur la question mémorielle, s’est refusé à tout commentaire sur, entre autres, l’existence d’une prétendue “commission” en charge d’établir un document qui refléterait le point de vue algérien, parallèlement au travail fourni par M. Stora. “Je n’ai rien à vous dire. Il n’y a aucune commission (…)”, a-t-il répondu sèchement au téléphone.

En l’absence de communication officielle, d’aucuns vont jusqu’à douter de l’entame même, par la partie algérienne, d’un quelconque travail sur la mémoire, comme cela avait été prévu depuis plusieurs mois.

Incompréhension

Un historien, ayant requis l’anonymat, assure que rien n’a été fait jusqu’ici. “Et rien ne se fera, prédit-il, maintenant que nos officiels ont pu consulter, comme tout le monde, le rapport Stora.” Résultat : en plus de subir les termes d’un débat organisé et imposé, et c’est le cas de le dire, par le rapport de l’historien français, les voies restent grandes ouvertes à toutes les interprétations, alimentant parfois les polémiques les plus farfelues.  Pour l’historien Kitouni Hosni, toute cette situation reflète en fait l’usure du discours nationaliste.

“Le silence assourdissant, abyssal, des officiels algériens suscite une grande incompréhension, d’autant qu’ils avaient eux-mêmes annoncé travailler sur ce chantier de la mémoire avec la partie française ! Certes, il y a, à leur décharge, l’absence du Président qui paralyse toute initiative, mais cela n’explique pas tout. Je crois que sur la question de la mémoire et de l’histoire, le pouvoir est coincé, d’abord en raison de l’usure du discours nationaliste mis à mal par la corruption généralisée de ceux qui l’ont jusque-là porté.

Ensuite, confronté à la montée d’une pensée critique libérée par le Hirak, le pouvoir, ses ‘intellectuels’ et ses alliés ne peuvent sortir de la matrice nationaliste sans, du même coup, démonétiser leur discours”, analyse-t-il. Il en veut pour preuve, le flou entourant la mission d’Abdelmadjid Chikhi. Chargé de cette mission par le président de la République, M. Chikhi, en sa qualité de directeur général des archives nationales devait mener ce travail, comme cela a été le cas avec l’historien Benjamin Stora.

Sauf que rien n’a été entrepris à ce jour, en dépit de la volonté affichée, au départ, par M. Chikhi lui-même. Ce dernier avait annoncé, faut-il sans doute le rappeler, œuvrer avec l’historien Stora pour mener ce travail, avec l’espoir, disait-il, de permettre aux peuples algérien et français de pouvoir se regarder en face “sans s’entretuer”. Invité par la télévision nationale en octobre dernier, Abdelmadjid Chikhi avait, en effet, affirmé que “ce travail qui nous est demandé, à monsieur Stora et à moi, n’est pas un travail d’histoire”.

“C’est un travail de mémoire, c’est-à-dire comment amener nos deux peuples à se regarder en face sans s’entretuer”, précise-t-il. Il était alors question, affirme notre source, de mettre sur pied une sorte de “commission” composée d’historiens et de chercheurs dont la mission serait de se pencher sur ce dossier.

“On était en droit de s’attendre à un document qui reflète le point de vue de l’Algérie. Je ne sais pas s’il a été explicitement demandé à M. Chikhi  de produire un rapport. Mais, ayant été chargé par le président de la République et désigné comme le vis-à-vis de M. Stora, tout concourait donc à ce que l’Algérie produise, comme la France, un document. Il se trouve que depuis plusieurs mois rien n’a été fait, et l’équipe en charge de ce dossier ne s’est tout simplement jamais réunie…”, affirme la même source.

Que s’est-il passé ? “M. Chikhi m’a approché en octobre 2020. Il m’a informé qu’il souhaiterait que je contribue à ce travail sur la mémoire. Depuis cette date, silence radio. Abdelmadjid Chikhi ne m’a jamais rappelé”, dit encore notre source qui décrit un homme taciturne et qui préfère toujours faire cavalier seul.

La commission a-t-elle alors jamais existé ? “Commission ou pas, appelez-là comme vous le voulez. Là n’est pas le plus important. Théoriquement, ce travail devait être mené par une équipe de chercheurs et d’historiens.

Abdelmadjid Chikhi a été mandaté par le président de la République comme cela a été le cas, avec l’historien Benjamin Stora, pour la partie française. Mais, depuis, cette fameuse ‘commission’ n’a jamais siégé.

On m’avait informé que j’étais moi-même membre mais je ne connais pas à ce jour les autres membres”, avoue encore notre source. D’autres sources bien informées évoquent une réunion d’un “Conseil scientifique” qu’Abdelmadjid Chikhi présiderait lui-même.

Ladite réunion s’est tenue la semaine dernière. “Il s’agit d’un Conseil scientifique dont la mission est de mener le travail sur la mémoire”, nous-confie-t-on. “Le hic, ajoute cette source, plus de deux mois après la création de ce Conseil scientifique, on en est encore à se réunir pour élaborer un règlement intérieur !”
 

Karim BENAMAR