Mohamed Achir*: “La crise a aggravé la perte de confiance des déposants et des entreprises”

Liberté, 9 février 2021

Liberté : La monnaie fiduciaire en circulation a connu un mouvement haussier ininterrompu durant au moins les trois dernières années, sur fond de contraction de l’épargne. Comment expliquez-vous ces indicateurs rapportés dans les situations mensuelles de la Banque centrale ?

Mohamed Achir : Effectivement, cette tendance haussière de la circulation fiduciaire est continuelle depuis plusieurs années. On relève, en effet, dans les bilans successifs de la Banque d’Algérie (BA), une constante augmentation de la quantité des billets et pièces de monnaie en circulation. Faisant une comparaison de la situation mensuelle du mois de novembre 2020 publiée par la BA, la quantité des billets et pièces a atteint 6 180 milliards de dinars, alors qu’elle a été de 5 511 milliards de dinars à la même période de 2019, soit une augmentation de 669 milliards de dinars. Ce même poste était à 5 052 milliards de dinars en novembre 2018.

En novembre 2014, les billets et pièces en circulation étaient de l’ordre de 3 739 milliards de dinars pour une masse monétaire de 13 660 milliards de dinars, soit une part de 27%. Ce taux est passé en 2019 à 37% pour une masse monétaire d’environ 16 600 milliards de dinars. On relève également dans la même période de comparaison une baisse du niveau général des liquidités bancaires qui sont établies à 1 138 milliards de dinars en novembre 2014 (avec même une opération de reprise des liquidités de 1 600 milliards de dinars) et seulement 612 milliards de dinars en novembre 2020.

Plus grave encore, le compte courant du Trésor est passé de 4 683 milliards de dinars à seulement 460 milliards de dinars dans la même période de comparaison. Nous pouvons donc constater que l’augmentation de la masse monétaire a plus profité à la circulation de la monnaie fiduciaire. Cela peut être expliqué par plusieurs facteurs, dont, évidemment, le mouvement de retraits des liquides dans le circuit bancaire et leur injection dans les transactions informelles en cash ou pour les besoins de thésaurisation. On pourrait également supposer qu’une partie du financement non conventionnel a contribué à cette hausse, mais fondamentalement, la crise économique du pays a aggravé la perte de confiance des déposants et des entreprises. La thésaurisation et l’informel sont évalués à 45% du PIB. C’est révélateur d’une faible bancarisation de l’économie.

Cette situation s’apparente à un mouvement de sorties de capitaux du circuit bancaire sans y retourner, ce qui serait, n’est-ce pas, en partie à l’origine de la tension sur les liquidités. Quels sont, selon vous, les facteurs essentiels favorisant la hausse de la monnaie fiduciaire en circulation ?

Justement, cette situation explique en partie la tension sur les liquidités, d’autant plus que les avoirs extérieurs nets ont considérablement baissé, mais le problème est avant tout systémique. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas seulement d’un fait conjoncturel. La bancarisation et l’inclusion financière ne sont pas développées. Le ministre des Finances a révélé un ratio de couverture bancaire d’une agence pour 26 000 habitants, alors que les normes, selon lui, tournent autour d’une agence pour 10 000 habitants. Rajoutons à cela des facteurs structurels liés à des faiblesses managériales et organisationnelles du système bancaire et financier algérien (SBFA), le retard flagrant dans la numérisation et la digitalisation des opérations, des carences dans l’agressivité commerciale et le marketing bancaire.

On peut aussi souligner une faiblesse dans la diversification des produits et des opérations de banque et la baisse des taux de rémunération de l’épargne ; leur augmentation étant susceptible d’attirer les clients et d’augmenter le nombre de déposants. Le développement d’un marché secondaire des titres de créances négociables ouvert aux particuliers peut également créer une certaine diversification dans les placements et créer des opportunités même pour les entreprises. En tout cas, tout le monde s’accorde à dire que le système bancaire algérien ne participe pas efficacement à la mobilisation de l’épargne et au financement de l’économie. Les banques commerciales sont très limitées dans leur mission et même les hauts responsables du pays les ont qualifiées de simples comptoirs de dépôt.

Cela ne complique-t-il pas la gestion macroéconomique étant donné qu’elle alimente les anticipations inflationnistes et affaiblit les canaux de transmission de la politique monétaire ?

Justement, la mission principale de la Banque d’Algérie est d’assurer une bonne conduite de la politique monétaire dictée par l’orthodoxie monétaire de surveillance de l’inflation et de stabilisation du système monétaire et bancaire. Cela dit, la Banque d’Algérie ne devrait pas sortir de ses principales attributions en s’occupant plus d’une gestion des artifices comptables visant à amortir conjoncturellement le déficit budgétaire de l’État. Cela n’exclut pas la nécessité d’une coordination de la politique économique du pays et la création d’une cohérence entre les objectifs de la politique monétaire, budgétaire et de change (les réserves internationales de change notamment). Je pense que fondamentalement, il est impératif de réformer le système bancaire algérien (SBA) en commençant par redonner de l’autonomie à la Banque d’Algérie et de libérer la commercialité des banques publiques. La loi 90-10 relative à la monnaie et au crédit, modifiée et complétée par la loi 03-11 de l’année 2003, a instauré une certaine commercialité bancaire et introduit des principes universels de la pratique et de la gestion bancaires, mais les interférences des gouvernements successifs et l’instrumentalisation des banques publiques, en les considérant comme des caisses, ont contribué à les dévier de leurs missions et de l’orthodoxie bancaire.

Propos recueillis par : A. Titouche

 
* Enseignant d’économie à l’Université de Tizi Ouzou