Sauver Oued Amizour

Dr Abderrezak Bouchama(*), Le Soir d’Algérie, 3 février 2021

Dans une dépêche datée du 13 juillet 2020, l’APS annonçait le feu vert donné à l’exploitation de tous les gisements miniers existants dans le pays, incluant le gisement de zinc et de plomb de Oued Amizour(1). Cette décision, a priori anodine, prise en été et en pleine pandémie de Covid-19, est en fait de portée considérable. Elle peut potentiellement mener notre pays à une catastrophe environnementale, sociale et humaine de grande envergure. Le gisement de zinc de Tala Hamza est situé dans une zone de Oued Amizour d’une surface de 125 kilomètres carrés, à 15 km de la ville de Béjaïa. En plus du zinc, le gisement est riche en plomb et en cuivre(2). Selon Terramin, une compagnie minière australienne en charge de son exploitation, l’objectif serait de produire un concentré de zinc et de plomb de première qualité pour des fonderies européennes.  En plus de Terramin (et son partenaire chinois), acquéreuse de la majorité des parts de la joint-venture et qui détient le permis d’exploitation, le projet implique deux partenaires algériens. La compagnie indique également que le permis d’exploitation est global et comporte un certain nombre d’autres gisements, sans autre précision. Mais elle compte les mettre rapidement en exploitation, dès la mise en activité du projet Tala Hamza.  Par conséquent, la zone concernée sera soumise à une grande activité minière d’extraction pour une période minimale de 20 ans, soit la durée de vie estimée du gisement de Tala Hamza mais elle sera probablement beaucoup plus longue.

Tala Hamza est une commune de 12 000 âmes, située à la périphérie de Béjaïa, à 18 km du Parc national de Gouraya, une région de grande densité de population. Elle donne sur la vallée mythique de la Soummam, très fortement peuplée aussi. Ce parc, classé par l’Unesco parmi les «réserves de la biosphère mondiale», abrite une biodiversité exceptionnelle et rare d’espèces végétales et animales dont certaines endémiques, aussi bien terrestres qu’aquatiques(3).
Le ministre en charge des Mines a justifié le développement du secteur et l’exploitation des richesses minières du pays par la diversification de l’économie nationale et la création d’opportunités d’emploi(4).  Au-delà de ces intentions louables se posent des questions de fond et d’importance primordiale  : l’emplacement de la mine est-il compatible à son exploitation ? Les richesses et le nombre d’emplois créés justifieraient-ils le risque de polluer gravement ce merveilleux et délicat écosystème, patrimoine des Algériens et, au-delà, de l’humanité, annihilant ainsi tout développement durable (agriculture, pêche, tourisme) et mettant gravement en péril l’état de santé de milliers d’habitants ? Dans un article paru dans le Quotidien d’Oran, daté de 2008 et intitulé «Mine de plomb et de zinc de Oued Amizour : chronique d’une catastrophe écologique et sanitaire annoncée», l’opinion publique nationale était alertée sur la problématique du cas précis de la mine de Tala Hamza(5). Un article bien documenté et récent sur ce même projet apporte un éclairage pertinent.(6) 
Il souligne l’abandon progressif des mesures de protection de l’environnement et de la population proposées par une société nord-américaine, en raison de leur coût considéré trop élevé. Il indique aussi la dangerosité de l’exploitation de ce gisement et son potentiel à générer d’énormes déchets miniers toxiques, ainsi que l’incapacité objective des services de l’Etat, en crise profonde, à surveiller l’application des règlements et des engagements par les partenaires étrangers, australien et chinois, soucieux de leur seul intérêt.
De nombreuses études ont démontré depuis des décennies que le plomb, le zinc et les complexes de métaux lourds ont de graves effets sur la santé des populations exposées, comme le seront inévitablement les habitants de Tala Hamza et de la région dont probablement Béjaïa(7). Par la mobilité de ses formes solubles, le plomb contamine tous les milieux : les eaux de rivière et les nappes phréatiques. Il contamine toute la faune et la flore aquatiques, les sols, les animaux et s’insère et se concentre dans toute la chaîne alimentaire. Il pénètre facilement l’organisme humain par contact direct avec la peau, les yeux, ou après ingestion ou inhalation, entraînant des lésions de presque tous les organes de l’organisme.
 Les enfants sont particulièrement vulnérables, avec un impact négatif majeur sur leur développement neurologique. Le plomb affecte le développement moteur et les fonctions supérieures comme la mémoire, le comportement et l’intelligence.
Une étude australienne, justement et parmi tant d’autres, a démontré une baisse catastrophique des performances scolaires d’enfants vivant à proximité d’une mine, comparativement aux enfants vivant au loin.(8) L’histoire est jalonnée d’exemples de conséquences néfastes de l’exploitation minière à travers tous les continents, parce qu’ils sont structurellement inhérents à cette activité. C’est le cas, par exemple, du désastre survenu le 25 avril 1998 dans la mine de plomb et de zinc dite Aznalcollar près de la ville espagnole de Séville(9).
 La ville de Séville est de situation relativement similaire à Béjaïa avec le même niveau d’habitants, adossée également à un parc naturel et dont le tourisme et l’agriculture constituaient aussi les ressources majeures. La ville a failli être submergée après un désastre minier majeur dû à un glissement de terrain qui a rompu une digue d’un bassin de stockage de plus de 3 millions de mètres cubes d’eaux résiduelles de la mine, saturées de zinc, de plomb, de cadmium et de cuivre. Des milliers d’hectares de terres agricoles furent polluées sur 60 km, le long de la rivière de Guadiamar, et stérilisées pour des décennies. Avec au final un écosystème détruit, les réserves d’eau contaminées et menaçant même gravement l’approvisionnement en eau potable de la ville. Tous les poissons, crustacés et autres formes de vie des cours d’eau alentour ont été décimés sans exception et jusqu’aux amphibiens, aux mammifères et aux oiseaux. Les activités touristiques et agricoles furent bien sûr compromises, engendrant une véritable tragédie sociale et environnementale sans précédent.
La catastrophe a été d’une telle ampleur que le Parlement européen a aussitôt voté une résolution d’interdiction de toute activité minière dans les zones de risque grave pour la population ou pour l’écosystème en général. Malgré des efforts énormes, un investissement étatique de plus de 300 millions d’euros et l’utilisation de techniques de remédiation et d’assainissement des plus avancées, la contamination des sols persiste à ce jour et certainement pour très longtemps encore.(10)
Les métaux étant des composés chimiques élémentaires, ils sont  indestructibles, avec pour seule issue de dépollution leur extraction des milieux pollués. Cet exemple édifiant est loin d’être unique, il est constaté dans de nombreux pays miniers. Il devrait faire méditer tous les décideurs sur le choix du site de la mine de Tala Hamza.  Devant ce péril humain et environnemental considérable, il est urgent d’instaurer immédiatement un moratoire à ce projet, manifestement porteur de gros risques, afin d’épargner à Oued Amizour et à la région une éventuelle tragédie. De même  qu’il est objectivement nécessaire de donner une information réelle, complète et transparente sur tous les aspects de ce projet et de demander l’avis des Algériens, particulièrement ceux de la région concernée, avant de poursuivre ce qui pourrait devenir une catastrophe humaine et environnementale nationale sans précédent.
A. B.
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(*) Réanimateur & Chercheur

1. https://www.aps.dz/economie/107326-reserves– energetiques-le-president-tebboune-ordonne-l-exploitation-de-tous-les-gisements
2. https: //www.terramin.com.au/project/tala-hamza-project/
3. https://en.unesco.org/bios phere /arab-states/gouraya
4. https :// www. aps. dz/ economie/108557-les-projets-miniers-une-opportunite-pour-diversifier-l-economie-et-creer-des-emplois)
5. Hacène Bousseboua  & Abderrezak Bouchama : «Mine de plomb et de zinc de Oued Amizour : chronique d’une catastrophe écologique et sanitaire annoncée». Le Quotidien d’Oran ;  28/04/2008.
6. Hicham Rouibah. «Exploitation du gisement minier d’Oued Amizour: alerte écologique et économique» https:/ /maghrebemergent.net/exploitation-du-gisement-minier-doued-amizour-alerte-ecologique-et-economique-contribution/
7. «Mine Wastes and Human Health. Elements». 2011
8. «Environmental contamination in an Australian mining community and potential influences on early childhood health and behavioral outcomes. Environmental pollution». 2015
9. «The mine tailing accident in Aznalcollar». Science of The Total Environment. 1999
10. «Soil-Plant relationships and contamination by trace elements : A review of twenty years of experimentation and monitoring after the Aznalcóllar (SW Spain) mine accident». Science of The Total Environnent. 2018