Le rapport Stora vu par deux historiens algériens: «La vérité n’est pas là où il y a l’Etat»

Rachida El Azzouzi, Médiapart, 29 janvier 2021

Le rapport de l’historien français Benjamin Stora suscite diverses critiques en France et en Algérie. Deux historiens algériens, Afaf Zekkour et Noureddine Amara, livrent leur point de vue. Ils lui reprochent un « doux révisionnisme », et de vouloir « (re)faire nation avant de faire histoire ».

Benjamin Stora a pris la plume pour défendre lundi 25 janvier dans les colonnes du journal algérien Le Quotidien d’Oran son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie ainsi que ses recommandations pour « réconcilier » les mémoires de part et d’autre de la Méditerranée. Depuis qu’il a remis ses conclusions au président Emmanuel Macron, à l’origine de la commande, l’historien français essuie diverses critiques en France comme en témoigne la colère des harkis mais aussi en Algérie où sa prise de position, écartant des excuses officielles de la France pour ses crimes coloniaux, ne passe pas. 

Les reproches proviennent d’intellectuels, de la société civile, mais pas des autorités qui n’ont toujours pas réagi officiellement, du fait de l’absence du président algérien Abdelmadjid Tebboune de nouveau soigné en Allemagne pour des complications post-Covid. 

Face à une histoire complexe, passionnelle, douloureuse, Benjamin Stora défend « une méthode qui privilégie l’éducation et la connaissance de l’autre » : « Les discours d’excuses ne doivent pas être des mots prononcés un jour pour se débarrasser le lendemain d’un problème si profond. »

Mediapart a sollicité le point de vue de deux jeunes historiens algériens – Afaf Zekkour, professeure à l’université Hassiba Benbouali de Chlef, et Noureddine Amara – sur ce rapport qui, malgré l’enjeu considérable entre les deux rives, ne mobilise guère la classe politique française, ni même le président Emmanuel Macron, lequel ne s’est à ce jour publiquement prononcé sur aucune des propositions concrètes avancées, se contentant de laisser son entourage réagir et applaudir un rapport réduit à un « ni excuses, ni repentance ».

Afaf Zekkour a consacré une thèse aux oulémas dans le département d’Alger entre 1931 et 1956 ; Noureddine Amara, lui, s’est penché sur le droit de la nationalité dans une thèse intitulée « Faire la France en Algérie : émigration algérienne, mésusages du nom et conflits de nationalités dans le monde. De la chute d’Alger aux années 1930 ».

Comment avez-vous accueilli le rapport Stora ? 

Afaf Zekkour : Ce rapport est un bel exemple d’usages politiques du passé. Il reflète une certaine position française dominante, quant à son histoire impériale. Il en ressort quelques orientations conjoncturelles du gouvernement français conjuguées aux convictions de l’historien qui le rédige.

Il s’inscrit dans une politique intérieure française du culte musulman. Et l’absence du rapport algérien, jusqu’à maintenant, démontre que les États ont chacun leur propre agenda politique et des intérêts pas forcément convergents.

Ma crainte est que, dans une stratégie attentiste, la contribution officielle algérienne ne soit plus qu’une réaction et non une force de proposition, une position bien précise de l’État algérien vis-à-vis de cette lourde question.

Noureddine Amara : S’il faut aller vers plus de vérité comme le préconise l’auteur du rapport, je ne suis pas certain qu’il faille la chercher et que nous puissions la trouver là où il y a l’État. La position d’équilibre que Benjamin Stora a voulu tenir entre sa qualité d’historien émérite et une mission commandée ne tient pas. Il veut (re)faire nation avant de faire histoire. Son rapport est un doux révisionnisme, doux puisque sa force de persuasion est adossée à une morale de réconciliation.  

Révisionnisme parce que sans nier les crimes coloniaux, dans son inventaire à la Prévert, l’auteur fouille dans l’histoire, trie et sélectionne, nivelle et hiérarchise. Nous n’en sommes plus tellement à dire ce qui a été mais plutôt à faire valoir ce qui importe pour le présent. Dans ces conditions, chacune des sociétés réglant son droit d’inventaire selon ses propres urgences, pas sûr que nous puissions trouver un terrain d’entente

Vous n’êtes pas à l’aise avec cette notion de « réconciliation » ? Et au final, avec la démarche même entreprise par les deux chefs d’État français et algérien face à ce qui relève du serpent de mer ? 

Afaf Zekkour : En ce qui concerne la « réconciliation » ou bien « l’apaisement » des mémoires, je considère que, loin d’être réglé par l’écriture d’un rapport, cela relève d’un processus de longue haleine. Si le temps peut faire son œuvre, on doit tout d’abord nommer les choses par leurs noms aussi bien en Algérie qu’en France.

Et il revient à chaque peuple d’écrire son histoire, de faire face à ses blessures. Ces efforts demandent beaucoup de courage et de volonté politique. Pas sûr que nous en trouvions suffisamment dans ce rapport Stora. 

Et puis, la question d’un espace commun de réflexion ne peut se créer dans des conditions sereines et efficaces sans au préalable avoir réglé l’asymétrie des productions de la connaissance historique. Là, notre responsabilité algérienne est entière. Il faut être une force de proposition plutôt que de toujours réagir aux agendas français, qu’ils soient politiques ou historiographiques. 

Au bout du compte, ce rapport est en quelque sorte une clarification d’un point de vue de français – majoritaire ? aux collègues de Stora de répondre. Mais je ne pense pas qu’il puisse parvenir à cette « réconciliation », à cet « apaisement » des mémoires des deux rives voulus par le président Macron.

Noureddine Amara : Le problème de la réconciliation sur ordonnance, c’est qu’elle tente le règlement d’une question philosophique, celle du bien et du mal, du juste et de l’injuste, par les détours de l’histoire. Nous ne pouvons gager le devenir de nos sociétés respectives sur un point de vue personnel donné sous prescription d’autorité. Et les assurances du rapporteur quant à la « porte des controverses citoyennes » restée ouverte n’engagent que lui. Nous ne sommes pas obligés de le croire sur parole. 

Cet impératif de réconciliation est donc problématique tant en son principe qu’en ses probables usages politiques. Il est à craindre que cette opération de pacification des mémoires se traduira en une sorte de morale autoritaire, en ce qu’elle finira par disqualifier ses réfractaires comme des hommes du ressentiment, radicaux des temps présents. Pour ma part, il y a du bon dans le conflit. 

Maîtrisé, il est une force de questionnement plus puissante que la réconciliation, dans le renouvellement de nos historiographies respectives. Si celles-là peuvent être réciproques, elles doivent pouvoir rester divergentes et opposables, sur ce que fut la France en Algérie et sur ce que fut l’Algérie colonisée. De mon point de vue, la morale du rapport Stora interrompt ces procédures parfois heureuses de confrontation.

C’est-à-dire ?

Noureddine Amara : La manière de mettre en discours la réconciliation est trop politique pour que nous devions en faire une motivation des recherches historiques à venir. Se disant attentif à « la querelle des mots », nous attendions de l’auteur une reprise moins naïve et plus critique des tours de phrases de son président. Pour le sens commun, le mot réconciliation est lourd d’un a priori historique qui ne résiste pas aux faits. 

Notre guerre de libération n’a pas rompu un lien d’amitié à la France. Depuis 1830, la France n’était pas l’ami de l’Algérie ; elle en était l’occupant. À moins de comprendre “réconciliation” dans son acception chrétienne – très paulienne même – selon laquelle un pécheur se réconcilie par la confession de ses fautes, ce terme à double entente est trop embarrassé pour que nous puissions l’accepter sans dire mot. Il sous-entend une option française décisive qui, à la justice, préfère la réconciliation. Chacun sa préférence. 

Que pensez-vous, précisément, des différentes mesures concrètes préconisées par Benjamin Stora ? Par exemple sur les deux problématiques majeures que sont la question des archives et celle des disparus ? 

Afaf Zekkour : Sans archives, le métier de l’historien est presque impossible. Avant la fin de la guerre de libération, la puissance coloniale défaite a réalisé une vaste opération de « rapatriement » des archives produites en Algérie, non seulement des archives produites pendant l’occupation française, mais également des archives précoloniales, ottomanes. De ce fait, l’Algérie s’est retrouvée, dès l’indépendance, diminuée d’une grande partie de sa mémoire archivistique.  

Et les chercheurs algériens résidant en Algérie sont obligés de se déplacer en France pour les consulter. Par conséquent, l’accès libre aux archives de l’époque coloniale et de la guerre de libération est un réel enjeu. Le rappeler est une bonne chose. Il est en effet problématique qu’une recherche libre algérienne soit soumise aux politiques françaises de délivrance des visas. 

Le chemin est encore long à ce sujet, une écriture « commune » de l’histoire n’est pas pour demain. Il manque à cette initiative des générations, même si quelques décisions politiques – sur la question des disparus, par exemple – peuvent aider à cela. La politique ne peut pas tout. Et puis la reconnaissance par le président Macron de la responsabilité française quant à la mort de Maurice Audin a suscité une polémique.  

L’Algérie compte des milliers de disparus non encore identifiés et qui eux aussi méritent une reconnaissance. La condamnation d’un système colonial des plus iniques ne se suffit pas d’ « une reconnaissance d’assassinat ».

À quel rythme faudrait-il que s’établissent ces reconnaissances pour que la question de justice soit vidée : une par année pour les 132 ans de colonisation ? 

Noureddine Amara : Pour tout vous dire, elles m’intéressent moins que le récit historique qu’il déploie en justification de celles-ci. L’histoire qu’il nous raconte dans les deux premières parties de son compte-rendu ne passe pas. Benjamin Stora a beau militer pour un approfondissement de la connaissance historique du moment colonial, il manque le profond renouvellement historiographique qui déjà bouleverse notre rapport à ce passé.

Il grossit le fameux monde du contact, hors de proportions historiques, comme si des trajectoires individuelles suffisaient à établir une sociologie historique riche d’enseignements. Il convient de restituer à la marge et aux individus leur juste pertinence sociologique plutôt que de les élever post mortem à la dignité d’une exemplarité. Cette tentation du récit éthique, où la peine de chacun vaut celle de l’autre, est une posture idéologique. Et c’est comme telle que nous devons la discuter. Il ne s’agit pas d’histoire.

On nous dit et répète à tue-tête que le pied-noir n’était pas toujours gros colon. Certes. Aucune sociologie sérieuse ne le contesterait. Mais la modestie d’une condition sociale n’opère pas un rapprochement d’avec les Algériens. Du plus gueux des Français, l’État colonial en fait toujours un nanti vis-à-vis des Algériens.

Il faut admettre l’élargissement de sens que les Algériens font de la catégorie colon. Pour nombre d’Algériens, quand bien même ne serait-il pas propriétaire, le Français d’Algérie est celui sur qui repose le bénéfice de la conquête française, celui qui en jouit préférentiellement. C’est un colon.

Enfin, la thèse de Benjamin Stora selon laquelle la (con)quête algérienne d’une citoyenneté française a travaillé à l’émergence d’un monde du contact est irrecevable. Les lois de nationalité n’ont pas été pensées dans une perspective libérale et progressiste. Elles poursuivent la guerre par d’autres moyens.

Le premier ennemi de la colonie, c’est la démographie. Alors, par une sorte de malthusianisme juridique, le droit de la nationalité cherchera à minorer la majorité indigène et à majorer la minorité dite européenne. Il travaille à une inversion d’autochtonie faisant des derniers arrivés – les migrants européens – les premiers d’entre les hommes, des votants.

« Nous en sommes encore à ce vieux tabou persistant de l’Algérie c’était la France. Non. »

L’instrumentalisation de l’histoire par le pouvoir politique depuis l’indépendance est très prégnante en Algérie. Elle l’est aussi à d’autres échelles en France. Peut-on en sortir ?  

Afaf Zekkour : Pour comprendre la question de l’« instrumentalisation de l’histoire », il est bon de rappeler que celle-ci est à la hauteur de ce que furent les traumatismes de la colonisation et des lourdes conséquences que l’Algérie a eu à affronter à son indépendance. Le mythe a été une nécessité parce qu’il était aussi porteur de libération. Il avait quelque chose de progressiste avant qu’il ne devienne lénifiant. 

Je ne suis pas certaine que, pour la première génération des Algériens libres et indépendants, l’écriture de l’histoire fut une urgence. Il a fallu entamer un lourd et difficile travail de deuil, solder les séquelles d’une douloureuse guerre de libération qui vient clôturer un siècle de privations et de dépossessions.  

On ne peut accuser le pouvoir algérien d’« instrumentaliser l’histoire », sans évaluer un passif colonial ayant lui-même entravé les conditions d’émergence d’une pensée historique algérienne sans entraves. La professionnalisation du champ historique est aussi et d’abord l’œuvre de l’Algérie indépendante.   

Au sujet des relations algéro-françaises depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, touchant tant aux domaines politique, économique et culturel, nous pouvons dire qu’elles étaient, en quelque sorte, un reflet de cette histoire coloniale, faite de défiance et d’accommodements. 

L’« instrumentalisation » est donc non seulement réciproque mais relative aux intérêts de chaque État. Je ne pense donc pas que cette « instrumentalisation de l’histoire » s’arrêtera un jour. Je suis par contre convaincue que la publication des travaux des historiens rendra les sociétés plus conscientes, et moins sujettes aux surenchères mémorielles. Le rapport de l’État algérien avec l’histoire n’est en rien exceptionnel ; il est semblable à celui des autres États. 

Noureddine Amara : Il est dommageable que la France croie devoir se réaliser en prenant comme escomptées les mémoires algériennes de la conquête et de l’occupation françaises. La mémoire n’est pas un effet de commerce. Ce n’est pas la mémoire qui règle les rapports entre États mais l’intérêt. Elle n’a jamais été un empêchement à la signature d’accords commerciaux, comme le rappelle justement Benjamin Stora. Alors pourquoi, maintenant, forcer à une mémoire commune ?  

Parce que dans notre géopolitique méditerranéenne et sahélienne heurtée, l’Algérie est redevenue une frontière utile à la France. C’est le triptyque migrants-terrorisme-énergies fossiles/renouvelables mis en avant par Benjamin Stora à la fin de son rapport. Si nous comprenons le présupposé utilitariste de la réconciliation et la promesse d’un bénéfice commun, la mémoire ne saurait être avancée comme concession de bon voisinage. L’Algérie n’a pas à payer le prix fort d’une situation pour laquelle, depuis l’affaire libyenne, la responsabilité française est largement engagée.  

Nul besoin de mémoire ni d’histoire commune pour réfléchir ensemble à une relation gagnant/gagnant dans l’intérêt des États, au service de leurs peuples respectifs, il s’entend. Surtout qu’elle s’accompagne toujours d’une rengaine intempestive, bien française, qui justifie une prétendue destinée politique au nom d’un « passé commun de 132 ans ». Et quel passé ! 

Il faudrait que l’on m’explique ce tour de force philosophique par lequel les Algériens sont aujourd’hui cordialement sommés de marcher pas à pas avec la France parce que celle-ci, 132 années durant, après les violences meurtrières de la guerre de conquête, a réglé leur rattachement étatique à la France sous l’implacable loi de la dépossession, de la discrimination et des humiliations.

C’est d’abord et surtout cela la France en Algérie. Et les trajectoires individuelles de quelques Français libéraux engagés aux côtés des Algériens est une décharge post mortem, autrement dit trop facile.                                                          

L’Élysée se félicite que le rapport de Benjamin Stora ne prône ni « repentance », ni « excuses » ? Pour Benjamin Stora, la repentance est un « piège politique », tendu par l’extrême droite, qui empêche d’avancer concrètement et de passer aux actes. Quel est votre point de vue ? 

Noureddine Amara : Il est légitime de se demander : pour qui la mémoire est-elle une question, un problème ? Et qui a le plus à gagner dans un règlement amical de ces mémoires traumatiques ? Le raisonnement de Benjamin Stora pèche par une conception trop pathologique de la mémoire quand, appelant Ricœur en renfort, il nous administre, à bonne dose, oubli et pardon comme un affranchissement bienvenu. 

La posologie est peu rigoureuse tant il semble confondre les usages politiques du passé et ce qu’en retiennent les Algériens. Nos mémoires ne sont pas que « déformation ou fantasmes ». Nos traumatismes ne sont pas qu’imaginaires de guerre mystifiés par l’appareil FLN. Ils participent de notre condition historique. Ils agissent aussi telle une vigie contre les formes actuelles de domination, pour la défense des justes et des opprimés.

La récupération nationaliste ne retire rien à la grandeur de cette mémoire traumatique qu’il faudrait aussi penser comme une puissance d’agir pour soi et dans le monde. Comme le disait Nietzsche, le ressentiment, à comprendre comme ces retours dans la mémoire des malheurs bien réels des temps passés, est déjà une révolte. 

De cette thérapeutique par la mémoire que nous propose Benjamin Stora, il ressort une forte impression d’équilibre des peines et des traumatismes. C’est comme dire que tout se vaut puisque tous étaient – au même titre ? – habitants de l’Algérie. Nous en sommes encore à ce vieux tabou persistant de l’Algérie c’était la France. Non. Au moment où éclate novembre 1954, l’Algérie ce n’était pas la France ; ou du moins c’était la France, peut-être pas sans les Algériens, mais sûrement contre eux. 

En expulsant les « excuses », en les mélangeant à la “repentance”, mot cher à l’extrême droite, ne risque-t-on pas de neutraliser le problème de fond et de dépolitiser la question coloniale qui fédère mais aussi fracture comme jamais en France où les mouvements décoloniaux sont pointés du doigt comme vecteurs de victimisation identitaire et communautariste par une grande partie de la classe politique, y compris à gauche ? 

Afaf Zekkour : L’enjeu le plus important, à mon avis, autant pour la société française qu’algérienne, n’est pas la mémoire mais l’écriture de l’histoire. Et nos questionnements proprement algériens peuvent aider à un renouvellement de ce qui se raconte en France. Encore faut-il nous écouter.  Les questions des « excuses » ou bien « la victimisation identitaire et communautaire » sont toujours et encore des instruments de la classe politique, toutes tendances confondues, de part et d’autre des deux rives. 

Nourredine Amara : La communautarisation des mémoires est inévitable sans qu’il faille s’en inquiéter. Elle est la réplique exacte des expériences historiques dissociées selon les communautés auxquelles appartenaient les individus. Dans la colonie, il n’y a pas de “en même temps” qui tienne entre Français et Algériens. Et les convivialités accumulées de part et d’autre de ces deux blocs n’annulent pas le choc de ce grand partage. Car tel le voulait la loi. 

Et la minutie de Benjamin Stora à dresser des vies en parallèle – Camus-Feraoun, Ricœur-Kateb Yacine, Marie Cardinal-Leïla Sebbar – à la recherche d’un entre-deux, est un présentisme discutable. Elle trahit la recherche désespérée de cette troisième voie qui, impossible à trouver pendant la guerre de libération, est appelée à régler aujourd’hui la postcolonie France. Elle explique la recherche désespérée de cet homme-trait d’union que la partie française croit découvrir en la personne de l’émir Abdelkader. 

Ce dernier n’est honorable en ce qu’il est, pour la France, un perdant magnifique, sorte de figure vieillie de l’ennemi déradicalisé. Il est certain que ce que la France entend célébrer en ce personnage emblématique ne fasse pas écho à nos propres questionnements. Viendra le temps, pour nous autres Algériens, d’interroger le désengagement algérien de l’émir suite à sa reddition. Et, pour ma part, l’argument humaniste de sa retraite damascène est un cache-sexe. Enfin, les liaisons paresseuses faites entre les derniers attentats ayant endeuillé la France et cette transaction mémorielle qui nous est proposée ne peuvent faire l’économie d’une démonstration, à moins de ne considérer cette mémoire voulue commune comme un dispositif disciplinaire à l’adresse de la composante musulmane de la société française. Rien n’est dit des ressorts coloniaux réactualisés par la classe politique française dans son offensive de mise en ordre du culte musulman et de contrôle des populations qui professent cette religion. 

Si l’on veut disqualifier les violences, sonner le terme de la compétition victimaire, il faudrait aux politiques français l’audace de s’attaquer une fois pour toutes à la question des discriminations et des violences policières qui affectent préférentiellement les porteurs d’une mémoire algérienne de la colonisation française. Pas besoin donc d’une OPA sur la mémoire, surtout que la conscience historique que les Algériens de France peuvent avoir de notre passé traumatique n’est pas un chemin tout tracé vers l’identitarisme ou vers l’impasse intégriste. 

Que préconisez-vous alors ? 

Nourredine Amara : Dans cette question de mémoire, la justice est toujours en retenue. On nous exhorte à de la pondération, au pardon facile, au sobre ressentiment, parce qu’il y aurait eu une égalité des peines et des souffrances. On invente, à présent, une égalité dans le malheur quand, à l’époque, la France n’a pas su ni voulu la réaliser en droit, faisant des Algériens les premiers des damnés sur leur terre dépossédée.

Elle se défausse trop facilement sur notre compte. C’est comme si, dans un souci d’économie des rancœurs françaises, elle nous désintéressait d’une exigence de justice que nous sommes en droit de réclamer au nom d’un principe bien connu et pourtant absent de ce rapport : la continuité de l’État.

Tout en rappelant « la brutalisation de la société indigène », le rapport en minimise la prise en charge politique à un effet de discours. Quid de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité ? Les possibilités de traitement judiciaire de ce crime reconnu contre l’humanité sont tout simplement manquantes. Qui ordonne alors une concurrence des victimes quand, à certaines d’entre elles, une juste mémoire est préférée à une exigence de justice ?

Aussi, cet emprunt à Ricœur se lit comme une solennité érudite qui chercherait à cacher le cadavre de la conquête après l’avoir à peine exhibé. La vérité première devant régler les rapports d’entre les hommes est la justice, non la mémoire commune.