Stora remettra son rapport sur «les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie» aujourd’hui

A l’épreuve de l’écueil des lobbies mémoriels

Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 20 janvier 2021

La réconciliation des différentes mémoires liées à la colonisation française et à la guerre d’Algérie est un jalon – primordial – à la construction d’un partenariat d’exception voulu par les présidents Tebboune et Macron.

L’historien Benjamin Stora remettra officiellement aujourd’hui au président Emmanuel Macron son rapport sur «Les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie», avec des propositions pour parvenir à «une nécessaire réconciliation» franco-algérienne, a indiqué dimanche l’Elysée.

L’historien français «formule dans son rapport plusieurs recommandations qui visent à parvenir à cette nécessaire réconciliation des mémoires», ajoute l’Elysée.

«Il n’est pas question d’écrire une histoire commune de l’Algérie, mais d’envisager des actions culturelles sur des sujets précis, à déterminer, comme par exemple les archives ou la question des disparus», avait expliqué en août Benjamin Stora.

Les présidents français et algérien ont désigné chacun un expert – Abdelmadjid Chikhi pour l’Algérie – afin de travailler sur ce dossier toujours brûlant, à l’approche du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie (1962).

Benjamin Stora a été chargé le 24 juillet 2020 par Emmanuel Macron de «dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie».

Emmanuel Macron l’a chargé de ce rapport dans le cadre de ses initiatives pour tenter de «finir le travail historique sur la guerre d’Algérie» parce que, a-t-il expliqué en décembre, «nous avons des tas de mémoires de la guerre d’Algérie qui sont autant de blessures». «Je souhaite m’inscrire dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algérien», avait précisé Emmanuel Macron pour lequel «le sujet de la colonisation et de la Guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée». «On a à finir le travail historique sur l’Algérie», avait-il déclaré dans une interview accordée au site en ligne Brut. La France «doit regarder son passé avec les historiens et de manière très réelle».

Le temps d’un apaisement des mémoires est-il venu ? Alors que les obstacles qui parsèment le chemin à parcourir sur ce sentier tracé en vue de favoriser une réconciliation franco-algérienne ne sont pas des moindres.

A peine désigné pour faire ce travail, l’historien a dû essuyer les tirs croisés des nostalgiques de «l’Algérie française». C’est ainsi que l’écrivain Jean Sevilla lui a reproché une vision «partielle donc partiale» à l’égard de la mémoire algérienne de la
colonisation française et de la guerre d’Algérie dans un texte publié sur FigaroVox le 27 juillet.

Réagissant à ces attaques, Stora a rappelé que ses travaux ont porté sur la mémoire des deux camps, y compris grâce à l’étude des archives militaires françaises. «Bien entendu, Jean Sévilla peut être en désaccord avec mes travaux, mais il n’est pas possible d’en nier la pluralité, sur ces questions complexes, depuis plus de quarante ans».

«A travers les archives écrites, la presse, les témoignages et aussi les images… j’ai essayé de comprendre les motivations des Algériens, des musulmans, mais aussi des juifs et des Européens, c’est-à-dire de toutes les communautés. Pas simplement de donner de restituer des visions à partir d’un seul aspect ou d’une seule dimension, mais de croiser les points de vue pour dégager un paysage historique d’ensemble».

«J’ai entrepris ce va-et-vient, sans cesse recommencé, entre ce qui est arrivé dans l’histoire algérienne et ma propre expérience, en éclairant sans cesse l’une par l’autre. Car l’irruption de l’expérience subjective, comme facteur de vérité et non plus comme vecteur d’illusion, fait partie de ma façon d’écrire l’Histoire», affirmait Benjamin Stora lors d’une journée consacrée à son travail, organisée au Mucem de Marseille en 2019.

«Discuter», «dialoguer»

Qu’en est-il du côté algérien? De la mission que lui a confiée le président Tebboune pour mener un travail de «vérité» sur les questions mémorielles entre les deux pays, Abdelmadjid Chikhi, directeur général du Centre national des archives algériennes, devra également rendre compte.

Pour ce faire, M. Chikhi devra selon toute vraisemblance attendre le retour du président Tebboune d’Allemagne où il s’est rendu pour des soins complémentaires pour lui remettre son rapport. Abdelmadjid Chikhi devra lui aussi contourner, voire balayer les tentations de surenchères politiciennes du passé colonial de l’Algérie.

Les deux experts qui ont travaillé chacun de son côté n’ont pas été désignés pour faire un travail commun, mais leurs travaux peuvent fournir des points de convergence sur lesquels s’appuiront les deux chefs d’Etat.

Les rapports à l’histoire coloniale et aux mémoires de la colonisation française de l’Algérie sont différents d’une rive à l’autre. Les deux historiens l’ont dit. «Il s’agit de voir comment amener les deux pays à gérer leurs mémoires. Si mon collègue, mon partenaire ou mon vis-à-vis, Benjamin Stora, a une vision qui est la vision française en matière des problèmes de mémoire, nous aussi nous avons la nôtre. Donc, il s’agit de confronter, de discuter», déclarait Abdelmadjid Chikhi à l’AFP.

Le conseiller du président de la République pour les Archives et la Mémoire nationales a souligné par ailleurs : «Nous avons subi 132 ans d’une colonisation qui a été atroce, très destructrice. La société algérienne a été désarticulée. Nous sommes en train d’essayer de la remettre sur pied, et les problèmes de mémoire se posent. Comment les gérer ? En ce qui nous concerne, nous faisons le travail. Il faut que le même travail soit fait de l’autre côté, et nous pourrons confronter nos idées et peut-être arriver à une vision qui ne soit pas trop contradictoire, ni une vision à sens unique, car le développement des deux pays a suivi des cours différents. Donc, nous voulons des rapports sereins dans le respect mutuel et également dans l’exploitation des problèmes de mémoire selon les circonstances de chaque pays.»

«Avancer vers une relative paix des mémoires»

«L’histoire de la décolonisation et de la colonisation fabrique du nationalisme des deux côtés, c’est-à-dire le nationalisme impérial, colonial, du côté français, pendant très longtemps, et naturellement le nationalisme de libération nationale de l’autre côté de la Méditerranée.

Ce sont des points de vue qui sont naturellement différents d’une rive à l’autre», déclarait Benjamin Stora dans une interview à RFI (23 juillet 2020). «Chaque pays, chaque groupe possède ses mémoires, fabrique une identité à partir d’une mémoire particulière (…). On ne peut jamais définitivement réconcilier des mémoires. Mais je crois qu’il faut avancer vers une relative paix des mémoires pour précisément affronter les défis de l’avenir, pour ne pas rester prisonniers tout le temps du passé, parce que l’Algérie et la France ont besoin l’une de l’autre…» (interview diffusée le 23 juillet).

«L’histoire en Algérie comme en France est une histoire à enjeux. On a effectivement, de part et d’autre de la Méditerranée, à essayer d’approcher au plus près possible une histoire qui soit celle des faits eux-mêmes et qui ne soit pas une histoire idéologisée en permanence, ou instrumentalisée en permanence», a souligné l’historien français dans la même interview.

Le 22 décembre sur les ondes de la Radio algérienne chaîne 1, Abdelmadjid Chikhi répétait «qu’il n’est pas possible de tourner la page du passé, car le dossier de la mémoire fait partie intégrante de l’histoire de l’Algérie et que le dialogue est la solution la plus adéquate pour calmer les esprits, surtout si des canaux appropriés sont utilisés pour faire aboutir les négociations».

En marge d’un hommage à la défunte Gisèle Halimi, il a rappelé les déclarations du chef de l’Etat, Abdelmadjid Tebboune, où il disait que «l’Algérie ne peut renoncer à son histoire, mais elle peut œuvrer avec l’autre partie à construire des relations équilibrées, ce qui est primordial dans les relations internationales. Néanmoins, l’histoire appartient au peuple
algérien qui a le droit de savoir ce qui s’est passé».

Dans un entretien accordé au journal Le Monde, et à une question à propos de la mission que lui a confiée Emmanuel Macron, Benjamin Stora déclarait : «C’est un pas positif, une grande première. Cette mission s’inscrit dans un contexte global où la France et l’Algérie ont intérêt à se rapprocher, d’abord par rapport à la conjoncture politique internationale. Il y a ce qui se passe en Libye, l’immigration, l’islam en France, le terrorisme, le Sahel. L’Algérie est un partenaire essentiel pour la France, en réalité.

C’est une dimension du présent qu’il faut garder à l’esprit quand on traite de la relation avec l’Algérie.» (Le Monde du 29 juillet).

Ecrire et dire l’histoire est l’affaire des historiens. A partir d’archives et autres sources libres et accessibles. Leur travail est de rendre lisibles et intelligibles des faits, des événements. En toute indépendance et impartialité. Aux dirigeants des deux pays de s’en saisir pour un rapprochement mutuellement bénéfique.