Ali Yahia abdenour ou le rebelle centenaire: L’avocat de la dignité humaine

Liberté, 19 janvier 2021

Son nom est intimement lié aux périodes qui ont jalonné le long chemin de l’Algérie combattante. Du mouvement national à la lutte armée jusqu’aux combats pour les libertés, la démocratie et les droits de l’Homme. Maître Ali Yahia Abdenour, qui célèbre son centenaire, a traversé le siècle en rebelle. Sa fidélité aux principes de liberté et d’égalité, sa rectitude morale, son itinéraire font de lui un Algérien d’exception.

Le vétéran défenseur des droits de l’Homme ne connaît pas de répit dans son engagement. C’est sa raison d’être, la source dont il puise son énergie pour résister aux épreuves. Celles de la dictature et du temps qui passe. Sa fille Samia, qui veille sur lui, s’assure chaque matin à lui faire la revue de presse. Une manière pour lui de rester “collé à la page”, lui qui a grandement contribué à écrire les plus belles pages de l’histoire de l’Algérie. À cent ans, Me Ali Yahia Abdenour continue de suivre de près ce qui agite son pays, de s’informer de la jeunesse de Février et de sa fabuleuse révolution. Cette jeunesse qui voit en lui un symbole vivant de la résistance, de la rébellion et surtout de la dignité humaine. Sur les réseaux sociaux, cette jeunesse l’a célébré, hier, à l’occasion de son centième anniversaire. Dans son salon qu’il ne quitte plus, Dda Abdenour était heureux d’apprendre que son siècle de combat a porté ses fruits. Ces petites-filles et petits-fils suivent le sillon des libertés qu’il a creusé…

Il continuera, sans doute longtemps, à forcer le respect et l’admiration des siens pour lesquels, il constitue une autorité morale incontestable.
De par son long et désintéressé combat pour les droits humains, son engagement profond pour faire régner le droit et la justice, son honnêteté et sa modestie, cet avocat et infatigable militant des droits de l’Homme, que de nombreux militants de la démocratie aiment à qualifier ironiquement de “l’avocat de toutes les causes perdues d’avance”, a fini par s’imposer comme une véritable icône du militantisme et un exemple de loyauté envers ses convictions et envers les autres. Si à l’occasion de ses 100 ans, les réseaux sociaux enregistrent un tel déferlement d’hommages et de marques de sympathie envers cet homme, c’est que son long parcours a laissé peu de place à l’indifférence. Alors qu’il donnait, à l’occasion de son 95e anniversaire, le premier coup de manivelle du film Aux origines de la question berbère, Saïd Sadi disait de lui, convaincu, qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes qui ont eu, comme lui, la chance d’avoir, en fin de parcours, leur bilan comme héritage. “Ce que je retiens de ce personnage et de cet homme, c’est sa fonction de militant qu’il continue à assumer encore aujourd’hui avec une ferveur, avec une verdeur et avec une constance que peu d’hommes politiques algériens peuvent revendiquer, et ils sont très peu à avoir rassemblé les opinions, les générations et les régions d’Algérie”, disait-il d’Ali Yahia Abdenour.

À travers ces propos, le Dr Sadi ne faisait, à vrai dire, que mettre des mots sur ce que tout le monde pensait du fils de Tala Nath Yahia De 1945, lorsqu’il a adhéré au PPA-MTLD, jusqu’à décembre 2019, lorsqu’il a signé avec 18 autres personnalités nationales dont Benbitour, Rahabi, Ibrahimi, un appel à ne pas empêcher ceux qui voulaient voter de le faire, passant par son combat durant la Révolution qui lui a valu de passer par les prisons coloniales, son engagement dans la rébellion initiée par Aït Ahmed en 1963, son farouche militantisme au sein de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme, (Laddh), et son implication dans le soulèvement étouffé dans l’œuf en 2011, il n’y a pas eu d’événement majeur sur la scène nationale pour lequel ce vieux routier de la défense des droits humains n’a pas pris position.

Des positions qui lui ont valu parfois de se faire des ennemis, comme lors du contrat de Rome en 1995 et lorsqu’il n’a pas hésité à s’ériger en avocat des anciens du FIS, mais qui n’ont jamais entamé sa notoriété. Cette notoriété qui s’est transformée en autorité morale au gré de son implication à chaque fois que les libertés et les droits sont mis à mal. Mais pas seulement. Son obstination à en découdre avec le système jusqu’au crépuscule de sa vie a achevé de faire de lui un sanctuaire du militantisme démocratique. Cette obstination, Ali Yahia ne cesse, à vrai dire, d’en faire montre depuis qu’il a démissionné, en 1968, du gouvernement de Boumediene, où il a occupé successivement les postes de ministre des Travaux publics et des Transports, puis celui de ministre de l’Agriculture et de la Réforme agraire. Il l’a montré encore davantage durant les années 80 non sans lui coûter d’être jeté en prison.

Ce fut également le cas tout le long des années 90 et 2000 durant lesquelles, il n’a eu de cesse de dénoncer la fraude électorale et la corruption. “La seule constante de la pratique politique que le pouvoir maîtrise parfaitement est la fraude électorale”, répétait-il souvent, non sans appeler à chaque fois à “abolir la fraude qui déforme le suffrage universel et la vérité électorale”. En 2017, il a été l’homme qui a mis le plus à mal le cercle proche de Bouteflika en appelant, conjointement avec Taleb Ibrahimi et Rachid Benyellès, à déclarer l’état d’incapacité du président qui avait disparu des radars depuis son AVC. Un épisode qui lui a valu les attaques les plus acerbes des thuriféraires du régime, mais qui l’ont laissé imperturbable. Ali Yahia était convaincu du bien-fondé de sa démarche et le temps a bien fini par lui donner raison avec le soulèvement populaire du 22 Février 2019.

Au début de ce soulèvement justement, bien que son corps l’ait trahi, il a, néanmoins, adressé un message au peuple l’assurant de son soutien. “À 98 ans, il m’est difficile de marcher avec vous. Pourtant, vous savez que je suis un grand marcheur pour les libertés. Je suis heureux de voir le peuple se soulever contre ce pouvoir totalitaire et contre ce système politique qui a mis l’Algérie dans l’état où elle se trouve. Je suis avec vous d’esprit et de cœur. Vive l’Algérie démocratique”, a-t-il écrit dans son message. Ayant reçu le 17 août à son domicile, à Alger, les membres du panel conduit par Karim Younès, cet homme qui compte parmi les derniers doyens du mouvement national a prévenu que “la situation du pays relève de l’urgence et les revendications populaires portées depuis plusieurs mois pour la mise en place d’un système politique démocratique et légitime s’imposent”.

Ce fut là l’une des toutes dernières déclarations publiques faites par cet homme au long souffle pour qui, même à l’approche de ses 100 ans, l’avenir et le devenir du pays continuent de le préoccuper. Si, aujourd’hui, l’homme n’est pas dans les bonnes grâces du pouvoir qui a, de toute évidence, pris pour habitude de n’honorer les héros du peuple qu’une fois morts, au sein du peuple, il n’y a pas de doute qu’Ali Yahia Abdenour constitue, aux côtés des Aït Ahmed, Hafidh Yaha et de tous les autres, une école où l’on peut s’abreuver en engagement, en constance dans les positions et en sacrifice désintéressé pour ses convictions. C’est, en tout cas, ce qui ressort des milliers de messages qui défilent sur les réseaux sociaux à l’occasion de ce centenaire d’Ali Yahia Abdenour.

De par son long et désintéressé combat pour les droits humains, son engagement profond pour faire régner le droit et la justice, cet avocat et infatigable défenseur des droits de la personne humaine, a fini par s’imposer comme une véritable icône du militantisme et un repère majeur dans le long combat pour la dignité humaine dans une Algérie libre et heureuse.

Par : Samir Leslous