Omar Berkouk // économiste-Expert Financier: «Pour réussir des privatisations en Algérie, il faut rétablir la confiance entre l’État et les épargnants/investisseurs»

Nadjia Bouaricha, El Watan, 11 janvier 2021

-Décision a été prise d’ouvrir le capital de certaines banques publiques. Que pensez-vous d’une telle option sachant que le marché financier est en crise actuellement ? Les banques trouveront-elles preneurs ?

Pour comprendre cette décision particulière d’ouverture du capital de certaines banques publiques, dans un premier temps, et sa généralisation sûrement au secteur public marchand non financier dans un deuxième temps, il faut regarder dans quel état se trouvent les finances publiques et les ressources disponibles. L’Etat a englouti des milliards de dollars (250) dans les 3 dernières décennies en soutien, subventions et recapitalisations de ses entreprises et de ses banques. Il les a maintenues à flots tant qu’il en avait les moyens pour des objectifs louables pour certains, sauvegarde de l’emploi et maintien d’un certain niveau d’activité, et pour d’autres, l’entretien d’un clientélisme politique ou d’intérêts économiques.

Ces entreprises bancaires et non bancaires, longtemps sous perfusion, ont perdu les notions de performances économiques et d’utilité sociale. Elles posent aujourd’hui la question de leur survie sous forme de moyens financiers et de gouvernance : L’Etat doit-il gérer des entreprises, a-t-il employé efficacement l’argent public en sa qualité d’actionnaire ? N’y a-t-il pas conflit d’intérêts entre les fonctions régaliennes de l’Etat et une gestion économique, financière efficace de ses entreprises (restructurations, faillites, licenciements…) seules garantes de leur pérennité.

Aujourd’hui, cet Etat sous la contrainte d’un double déficit budgétaire et de balance des paiements admet qu’il ne peut plus aider son secteur public, que ses déficits et sa gouvernance défaillante constituent des obstacles sérieux au plan de la relance économique. Engager un processus d’ouverture de certaines banques publiques est un signal fort de volonté de changement et de reformes. Ce processus n’est ni simple ni facile dans ce contexte économique et financier. Les banques ont une fonction vitale dans une économie ; elles sont soit le poumon (oxygène) soit le cœur (sang).

Depuis la crise financière de 2008, les autorités monétaires et financières ont qualifié certaines grandes banques internationales de systémique. Ce qui veut dire qu’elles sont «interdites» de faillite. L’Algérie a 4 banques systémiques pour l’économie nationale : BEA, BNA, CPA, BADR ; lesquelles sont éligibles à une ouverture de capital en termes de valeur et d’intérêt ? Seul un audit externe pourrait le dire. Les investisseurs potentiels dans ces établissements ne seront pas des grandes banques internationales qui sont engagées dans de douloureux plans de restructuration et de remise à plat de leur modèle de développement en raison du surgissement des Fintech et des nouveaux rapports clients/banques.

En revanche, une ouverture de capital sous la forme d’une augmentation du capital dilutive pour l’Etat en Bourse d’Alger pourrait recueillir de l’intérêt si l’Etat renonce à sa gouvernance et s’engage à réduire progressivement sa participation en fonction d’un calendrier préétabli. L’ouverture de capital à ces conditions pourrait jouer le rôle de catalyseur d’une vaste refondation du système financier national avec un marché des capitaux dynamique susceptible de répondre aux besoins de financement de l’économie nationale. Il faut y intéresser les compagnies d’assurance pour la gestion de leurs réserves, la constitution de l’épargne de long terme des caisses de retraite et de l’assurance vie. La valorisation financière absolue de ces actifs ne doit pas être recherchée par l’Etat. Il rendra aux Algériens ce qui leur appartient !

Cette approche avait été celle de l’Etat français dans la vague de privatisations de 1986 quand il a mis en Bourse les fleurons de l’industrie française. L’actionnariat populaire s’est développé durant cette période en France.

-Quels sont les préalables à une privatisation avantageuse à la fois pour le marché financier et les investisseurs ?

Pour réussir des privatisations en Algérie, il faut rétablir la confiance entre l’Etat et les épargnants/investisseurs. Le pays n’a pas d’historique de réussites en la matière. Celles qu’il a réalisées dans le passé n’étaient pas importantes. Elles se sont faites dans l’opacité et le devenir des entreprises privatisées n’a pas été encourageant. Il faudra convaincre les futurs investisseurs que l’Etat laissera se mettre en place dans les entités privatisées une gouvernance professionnelle indépendante des ministères, seule capable de prendre des décisions dans l’intérêt économique et financier de l’entreprise.

Cela ne sera pas facile avec la culture administrative et juridique du pays. L’Algérie, au risque de surprendre quelques-uns, n’a jamais pratiqué l’économie de marché. Tout est administré et contrôlé par l’Etat. Il a laissé au secteur privé juste de quoi «s’amuser» avec le commerce. Les secteurs capitalistiques sont restés sous son contrôle. Il se retrouve aujourd’hui «coincé» par ses contradictions. Les pays socialistes de la sphère d’influence de l’URSS ont tous réussi à transformer leur économie après la chute du mur de Berlin. Il reste à l’Algérie Nouvelle un mur à abattre, celui de la méfiance nationale et internationale, qui la sépare encore des conditions de la normalisation économique. Les valorisations des actifs ne constituent pas un obstacle. Restructurés et mis sous une gouvernance professionnelle, ils seront source de création de valeur dans un vaste marché captif.

-Les banques arriveront-elles ainsi à capter l’épargne ? Que doivent-elles faire pour enfin gagner la confiance des clients ?

Si les banques à ce jour n’ont pas réussi à capter tous les flux et les stocks financiers de l’économie nationale, elles n’en sont pas entièrement responsables. Leur tutelle les a cantonnées dans un rôle de guichet et de soutien aux entreprises publiques. Cette consanguinité a été nuisible à leur évolution. Leur propriétaire n’a ni cherché leur sophistication ni demandé qu’elles fassent preuve d’imagination et d’ingénierie financière. Par ailleurs, il a laissé se développer une vaste économie informelle échappant à la bancarisation et à l’impôt, justifiée, nous dit-on, par la prégnance du fait culturel et religieux réfractaire aux banques.

Privatiser les banques et améliorer leur offre de produits et de services sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes pour capter les flux financiers en dehors de la sphère bancaire. L’Etat doit assumer ses responsabilités et exercer ses prérogatives en matière de détermination des moyens de paiement possibles et de régularisation de l’activité économique qui échappe à l’assiette de l’impôt. Il faut bien comprendre que la sphère informelle ne craint pas Dieu, mais les taxes, l’impôt et les charges sociales. Sur Terre, Dieu, c’est l’Etat !

-Le ministre des Finances a parié sur l’éradication du marché parallèle de la devise en quelques mois. Est-ce possible dans le contexte économique que nous connaissons (baisse des réserves de change, dévaluation du dinar etc.) ?

Les marchés des changes officiels et officieux sont l’effet miroir des activités économiques formelles et informelles. L’une et l’autre avaient besoin pour prospérer du double taux de change avec l’accord implicite des autorités monétaires et de la justice. Les taux de change du marché officiel étaient surévalués, tandis que ceux du marché officieux correspondaient mieux aux fondamentaux de l’économie nationale. La surévaluation du DZD a détruit avec le tout-import le peu de production nationale et le marché informel a nourri la surfacturation et la spéculation.

La décision d’une dévaluation programmée du DZD est la stratégie adoptée par le gouvernement pour faire converger le taux de change officiel vers le taux de change officieux autour de 1 euro = 200 DZD. A ce niveau, les autorités monétaires pourraient envisager une convertibilité du DZD et rendre caduc le marché officieux. C’est peut-être de cette surprise dont a voulu parler le ministre des Finances devant l’Assemblée nationale.

Les effets de cette dévaluation seront dévastateurs sur les prix et le pouvoir d’achat des Algériens. L’Etat reprendra tout le pouvoir d’achat artificiel distribué pendant les 20 glorieuses. Cette stratégie aura des conséquences positives sur le commerce extérieur du pays et augmentera par effet de change les recettes fiscales de l’Etat sur les hydrocarbures mais sans réformes de structure et plan de développement coordonné. Il n’y aura que misère et pauvreté. Pour tirer profit d’une dévaluation, il faut «muscler» son économie.

-En décembre dernier, les pouvoirs publics ont ordonné un plafonnement des taux d’intérêt au niveau des banques. Dans ce contexte de crise, où l’on parle pourtant d’aider les PME à mieux résister, n’est-ce pas là une démarche contradictoire, puisque les banques ne prêteront qu’aux entreprises solvables et pénaliseront ainsi les PME ?

Rappelons que la Banque d’Algérie a pris des mesures de politique monétaire très importantes pour améliorer la liquidité bancaire et faciliter la distribution du crédit :

– taux des réserves obligatoires réduit à 3% ;
– taux directeur réduit à 3%. C’est le taux de base des crédits accordés par les banques commerciales auquel elles rajoutent leur marge de crédit !! ;
– opérations de refinancement à l’Open Market.

A ces facilités monétaires se sont rajoutées les injonctions du gouvernement aux banques pour accorder des délais de remboursement des crédits anciens et pour accepter des restructurations de prêts. Tous ces efforts sont demandés à des institutions déjà malmenées par les différentes crises et l’accumulation de crédits défaillants. L’offre de nouvelles facilités de crédit en réponse à ces injonctions se sont faites à des conditions de taux d’intérêt exorbitantes. On a vu des crédits de trésorerie à 12%, quand le taux directeur est à 3% !

Par cette offre, certaines banques ont vu une opportunité d’améliorer leurs marges de crédit et pour les autres une façon de dire qu’elles ne veulent pas prêter.

Le métier de banquier est le financement d’entreprises et/ou de projets viables indépendamment de leurs tailles. La solvabilité des entreprises dépend de la santé que montrent leur bilan et leur situation patrimoniale nette. Quant aux projets, ils seront «bancables» si le calcul économique en appui est crédible. Ce que révèlent les différentes crises que traverse le pays et leurs effets cumulés, c’est que l’économie nationale n’a pas de point d’appui pour faire levier ! L’essentiel est à reconstruire.

-Quelles sont les perspectives pour l’année en cours sur le plan financier ? Comment éviter le chaos ?

En dehors de la Chine, l’économie mondiale ne va pas se reprendre comme les instituts internationaux (FMI, Banque mondiale, OCDE) l’avaient anticipé au 3e trimestre de 2020. Les re-confinements successifs et les difficultés à accélérer la vaccination des populations vont peser sur l’activité économique. Malgré les aides budgétaires et l’action des Banques centrales, on s’attend à de nombreuses faillites et leurs cortèges de licenciements à la fin du 1er trimestre 2021.

Cet environnement mondial «déprimé» concerne l’Algérie, même si l’on a vu une reprise des cours du pétrole en fin d’année 2020. L’Algérie doit faire vite et compter sur elle-même pour éviter le chaos.

Elle doit agir très vite sur tout ce qui dépend d’elle. Le pays aura du mal à réaliser les 2 objectifs chiffrés en matière de gestion :

– réduire de 10 milliards de dollars les importations ;
– exporter pour 5 milliards de dollars de produits hors hydrocarbures.

La structure de son économie ne le permet pas sans réformes préalables. En conséquence, l’année 2021 sera aussi difficile que 2020.