Dévaluation du dinar : Les mises en garde de l’expert Nour Meddahi

Nadjia Bouaricha, El Watan, 11 janvier 2021

Comme toute monnaie, la valeur du dinar est le reflet de l’état de l’économie nationale. Dévaluation du dinar, libéralisation de la monnaie : quel taux de convertibilité acceptable ? Autant de questions qui ont suscité le débat notamment depuis la publication des cadrages macroéconomiques pour l’exercice 2021 de la Loi de finances. Cette dernière prévoit une valeur moyenne de 142,2 DA pour un dollar en 2021, de 149,31 DA en 2022 et 156,78 DA en 2023. Soit une constante dépréciation de la monnaie nationale pour ces trois années.

Ce cadrage macroéconomique annonçait une forte baisse du dinar en termes nominaux : 11,45% en 2021, 4,9% en 2022 et 4,8% en 2023. En tenant compte des taux d’inflation postulés dans la LF 2021 (4,5% en 2021, 4,05% en 2022 et 4,72% en 2023), et en prenant une inflation de 1,5% pour les partenaires économiques de l’Algérie, nous obtenons une baisse du dinar en termes réels de : 8,25% en 2021, 2,3% en 2022 et 1,5% en 2023», souligne l’expert financier Nour Meddahi dans une contribution que nous avons reçue sur les cadrages macroéconomiques de la Loi de finances 2021.

Nour Meddahi, qui est professeur des universités et spécialiste des questions financières, note dans son analyse que le reproche qui a été fait à la LF 2021 est de prévoir une forte baisse du dinar, une forte baisse d’ailleurs programmée sur plusieurs années et dans une loi de finances, ce qui a pour effet de décourager les investisseurs locaux et étrangers. «Il n’est pas bon de surestimer ou sous-estimer la valeur de sa monnaie dans une LF. La baisse du dinar est très importante en termes nominaux et réels pour 2021, mais elle est faible en termes réels pour 2022 et 2023», indique le professeur.
Pour ce qui est de l’impact d’une telle annonce sur les investisseurs, l’économiste estime que les locaux ne sont pas naïfs et anticipent comme beaucoup d’Algériens la baisse de la valeur du dinar. Ils font face à deux options, la première «étant de renoncer à investir dans des projets qui nécessitent des importations importantes, et investir dans la pierre ou l’agriculture…» La deuxième option consiste à accélérer leurs investissements avant que le dinar ne baisse trop. Quant aux investisseurs étrangers, «ils n’ont pas besoin du cadrage macroéconoique de la LF algérienne pour se faire une bonne idée de l’évolution de l’économie de notre pays», rappelle l’expert en notant qu’ils ont toutes les informations qu’ils veulent auprès d’organismes existant dans leurs pays où via une armada d’experts dont ils disposent travaillent à décortiquer l’évolution de l’économie de leurs partenaires économiques. «Face à une baisse du dinar, nous pouvons observer trois types de comportement des investisseurs étrangers. Les investisseurs qui viendraient produire pour exporter leurs produits, incluant les hydrocarbures, sont insensibles aux variations du taux de change car ils vendront leur production en dollars.»

Une dévaluation graduelle contre une dévaluation brutale aux lourdes conséquences

«Les investisseurs qui viendraient avec leurs machines pour produire pour la consommation locale sans acheter de terrains ou de sociétés sont aussi insensibles aux variations du taux de change. Cependant, un investisseur étranger qui doit acheter un terrain ou une société attendra la baisse du dinar pour que le prix du bien en devise baisse, à moins de pouvoir emprunter auprès des banques algériennes à des taux fixes», explique Nour Meddahi. L’expert estime que la vraie question autour de la valeur du dinar est dans «le timing et la méthode» de la dévaluation. Meddahi se dit favorable à «une dévaluation graduelle et de manière plus générale, pour des ajustements économiques graduels, par exemple dans le cas de la baisse des subventions énergétiques». L’autre approche consiste, comme le préconise le FMI, à dévaluer de manière brutale la monnaie pour éviter que les investisseurs étrangers attendent longtemps pour que la monnaie atteigne sa vraie valeur. «Nous connaissons les conséquences d’une dévaluation brutale du dinar.

En avril 1994, la valeur d’un dollar est passée de 25 à 36 DA, soit une dévaluation du dinar de près de 30% (et une hausse du dollar de 44%). Les taux d’intérêts ont augmenté de manière vertigineuse : le taux de réescompte est passé de 11% à 15%, celui des découverts de 18% à 24% ; tandis que le coût des crédits aux particuliers a, pour reprendre un article du journal Le Monde de l’époque, ‘‘a été laissé à l’appréciation des banques’’. L’inflation a été de 29% en 1994 et 29,8% en 1995. Les entreprises du pays se sont retrouvées dans un état lamentable, surtout celles qui se sont endettées et qui se sont retrouvées avec des taux d’intérêts variables très élevés», avertit Meddahi en notant que la question majeure aujourd’hui est de savoir si les crédits actuels sont à des taux fixes ou variables.

Il rappelle aussi que cette situation a enfanté l’opération «mains propres» lancée contre des centaines de cadres algériens. «Cette opération fabriquée de toutes pièces a démuni le secteur public de ses compétences pour faire face à la nouvelle conjoncture», souligne l’auteur de la contribution pour préciser que ces opérations de dévaluation brutale de la monnaie et la chasse aux cadres algériens, ont facilité la tâche aux prédateurs internes et externes pour s’accaparer des richesses du pays.

Un rappel qui a toute son importance aujourd’hui alors que le pays traverse une crise majeure. «La situation actuelle de notre pays est complexe. D’une part, la pandémie et la récession mondiales incitent à faire l’ajustement brutal dès maintenant, de l’autre, la crise politique incite à retarder l’ajustement brutal. De fait, la situation actuelles favorise plus l’ajustement graduel», préconise l’économiste. L’Algérie se retrouve devant le même choix qu’en 1991 lorsque le gouvernement Hamrouche avait opté pour un ajustement structurel plutôt que brutal. «Leur départ (gouvernement Hamrouche) a retardé cet ajustement de plus près de trois ans. Quitte à faire l’ajustement structurel, il aurait mieux valu le faire en 1991», regrette Meddahi. «Le pays est à la croisée des chemins. Des réformes économiques, impopulaires pour certaines d’entre elles, sont inévitables.

La dévaluation du dinar est inévitable. Il y a trois possibilités qui se présentent : une dévaluation graduelle sur douze à dix-huit mois ; une dévaluation brutale très rapidement ; une dévaluation brutale au moment de l’épuisement des réserves de change. L’avenir nous dira quelle solution aura été choisie.»

> Par Nadjia Bouaricha