Les résidences de luxe de Chakib Khelil

New York, Paris, Côte d’Azur, Dubaï…

Les résidences de luxe de Chakib Khelil

El Watan, 12 mai 2015

En attendant l’issue de l’audience préliminaire qui se tiendra demain au tribunal de Milan, les avocats de l’un des Algériens mis en examen, Omar Habour, ont pris connaissance de l’hypothèse accusatoire des magistrats milanais : une filière de blanchiment d’une partie de l’argent des pots-de-vin versés par Saipem aurait servi à l’acquisition de propriétés immobilières de luxe en France, aux Etats-Unis et à Dubaï.

Deux mois et demi après avoir bouclé les longues investigations sur l’affaire de corruption internationale au détriment de Sonatrach, très peu a filtré sur les conclusions des juges investigateurs. Mais comme la loi italienne le prévoit, le parquet de Milan a notifié la conclusion du volet de l’enquête – qui concerne l’homme d’affaires algérien, Omar Habour, et le magistrat français, Yam Attallah – aux avocats de ces derniers afin de leur permettre de se défendre lors de l’audience préliminaire.

Ainsi on apprend que Habour, accusé de «complicité de corruption», aurait acquis au profit de l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil – grâce aux millions de la corruption déposés sur ses comptes, dont un de 34,3 millions de dollars, à la banque libanaise Audi Saradar de Beyrouth – diverses propriétés immobilières. Les liens étroits entre Habour et Khelil ne sont plus à démontrer, puisque ces deux amis auraient même acquis ensemble une villa dans le Maryland, près de Washington (voir El Watan du 9 juillet 2014). Les juges ont cerné le rôle de Habour, le définissant comme étant l’agent et mandataire de Khelil qui devait gérer les procédures auprès des administrations.

Pour sa part, l’autre mis en cause dans cette affaire – l’avocat français Yam Attallah, qui fait partie d’un cabinet de juristes très connu sur la place parisienne – à qui les juges milanais Fabio De Pasquale, Isidoro Palma et Giordano Baggio ont notifié il y a quelques jours, via ses avocats, la conclusion de l’enquête, est accusé de «blanchiment d’argent». Il est entré dans le collimateur des magistrats à cause de l’achat, en 2010, de trois appartements à New York pour un montant de 54 millions de dollars.

Les enquêteurs suspectent l’homme d’avoir conduit cette opération au profit de l’ancien patron de Sonatrach, Khelil, en utilisant une partie du capital des pots-de-vin de Saipem. Par ailleurs, les magistrats ont pu remonter cette filière et repérer des biens immobiliers, appartements et villas, se trouvant à Paris, en Côte d’Azur et à New York appartenant à Khelil, à ses proches ou à des prête-noms liés à l’ancien ministre. On parle aussi de villas luxueuses acquises à Dubaï.

Toutes ces transactions ont pu voir le jour grâce au système de sociétés-écrans mis en place par Farid Noureddine Bédjaoui, neveu de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Mohamed Bédjaoui. Le pactole distribué par la société italienne Saipem (filiale du groupe pétrolier ENI) aux dirigeants algériens, pour décrocher sept contrats d’exploitation de gaz et de pétrole pour un montant de 11 milliards de dollars, aurait été ainsi disséminé aux quatre coins du monde. Les juges italiens ont pu établir la traçabilité d’une partie des 198 millions de dollars qui aurait transité par les intermédiaires algériens, hommes de confiance de Khelil.

Le juge pour les audiences préliminaires, Alessandra Clemente, devra trancher demain et décider de renvoyer tous les mis en examen devant le tribunal de Milan ou invalider des années d’investigations, d’interrogatoires, de commissions rogatoires à travers plusieurs pays, dont l’Algérie, et classer l’affaire sans suite. Cette audience sera très suivie par l’opinion publique italienne, car de son issue dépendra le sort de l’ancien patron d’ENI, Paolo Scarone, qui pendant une décennie a géré le groupe énergétique italien d’une main de fer, mais aussi, la crédibilité d’ENI.

Difficile de parier sur le verdict du juge Clemente, surtout qu’un grand quotidien italien, Il Messaggero, a publié la semaine dernière un article dont l’auteur, Silvia Barocci, ancien porte-parole de l’ex-ministre de la Justice, Paola Severino, devenue conseillère juridique des grandes multinationales dont ENI, affirmait que toute cette affaire finira par un non-lieu, car ne reposant pas, selon elle, sur des preuves flagrantes. Affaire à suivre.
Nacéra Benali