« On ne peut parler d’une Algérie nouvelle avec des détenus d’opinion, des lois liberticides… »

Younès Djama, TSA, 6 janvier 2021

Le politologue Cherif Driss donne sa lecture du bilan politique depuis l’élection du 12 décembre 2019 et se projette sur les défis politiques pour cette nouvelle année 2021. Il regrette la persistance des restrictions contre les médias et la fermeture des médias lourds à toutes les « voix discordantes ».

L’affaire dite de la « réunion » a connu son épilogue samedi 2 janvier avec l’acquittement des généraux Toufik et Tartag, de Saïd Bouteflika et de Louisa Hanoune. Beaucoup de lectures en ont été faites. Quelle est la vôtre ?

Il ne m’appartient pas de commenter une décision de la justice. Cependant, force est de reconnaître qu’au moment où on libère 4 personnes, d’autres sont maintenues en prison, je parle des détenus d’opinion.

Dans le prolongement des chantiers politiques pour 2021, il faut ajouter que des détenus d’opinion attendent toujours un procès équitable. Et on ne peut parler d’une Algérie nouvelle avec des détenus d’opinion, avec des lois liberticides mais aussi une fermeture du champ médiatique qu’on a surtout ressentie pendant la campagne pour le référendum (sur la Constitution du 1er novembre 2020).

Il y a encore des réflexes qui ont la peau dure, en témoigne la fermeture des médias publics, qui est toujours de mise, pour les voix discordantes. On est toujours dans un discours linéaire distillé par des appareils de propagande. Ce sont des questions pendantes qui ne dénotent pas d’une réelle volonté d’aller vers de vraies réformes.

Le président Tebboune s’est engagé dans son discours d’investiture à lancer certains chantiers. Mais dans la réalité des choses, peu de choses ont été réalisées. Certes, la pandémie est passée par là et constitue une contrainte économique et sanitaire certaine, faut-il le souligner objectivement. Toutefois, il faut reconnaître aussi la persistance de certaines pratiques nuisibles qui témoignent d’une volonté de résistance à tout vrai changement démocratique.

Ce qui s’est produit lors du référendum sur la constitution en est un indicateur parlant : les médias publics ont été fermés aux autres voix discordantes, aussi bien celles qui ont manifesté leur rejet de ce texte de la constitution, que celles qui ont appelé au boycott du scrutin.

La crise sanitaire et sa gestion risquent-elles de bousculer l’agenda politique de l’Exécutif ?

Bien entendu, si la pandémie va s’installer dans la durée, il est clair qu’elle aura un impact sur les échéances politiques à venir. Il va y avoir une remise aux calendes grecques de tous les projets politiques, notamment l’organisation d’élections législatives et locales. Mais, il y a un point structurel qu’est la Constitution en elle-même.

Nous avons devant nous un texte de constitution qui a été rejeté massivement par les Algériens, chose qui s’est manifestée aussi bien par le taux élevé du boycott qu’au niveau du taux d’adhésion à ce texte : tout au plus 15 % de la population. Cela revient à dire que nous avons une constitution au rabais. C’est la première fois qu’on assiste à un tel cas de figure.

De ce fait, est-ce que le président de la République a les coudées franches, en dépit du fait que ladite constitution lui accorde, soit dit en passant, des pouvoirs très importants ? Nous sommes dans une Constitution qui consacre le caractère hyperprésidentialiste du régime par excellence.

Mais du point de la légitimité populaire que le président de la République veut acquérir, la situation est pour le moins bancale. Même s’il a promis de procéder à des réformes et de lancer son propre projet politique, la question qui se pose est : pourra-t-il le faire avec une Constitution qui a été rejetée par une majorité d’Algériens ?

Au plan politique, comment s’annonce l’année 2021 en Algérie ?

Il convient tout d’abord de dire qu’on ne peut parler d’une nouvelle feuille de route, aussi bien dans ses aspects politique, économique, sécuritaire, social et autre, alors que les obstacles à sa concrétisation persistent. Un : certaines lois liberticides. Deux : les restrictions à l’encontre des médias (alors que la Constitution consacre la liberté d’expression et la liberté de conscience, on assiste à tout autre chose.). Trois : des inégalités sociales qui se creusent de jour en jour. Quatre : une crise de confiance structurelle.

On ne peut objectivement parler d’une feuille de route politique pour aller vers des élections sans créer les conditions préalables. Autrement dit, si élections il doit y avoir, ces dernières restent tributaires de certains préalables : abrogation des lois liberticides, ouverture du champ médiatique, libération des détenus d’opinion et l’entame d’un vrai dialogue entre le pouvoir et les partis politiques et la société civile, et non pas avec la clientèle du régime.

Autrement, on finira par reproduire le même schéma politique qui a prévalu durant les vingt dernières années, pour ne pas dire depuis des décennies.

Comment jugez-vous la gestion de la crise sanitaire ?

La pandémie a démontré la complexité d’une gestion qui à la fois dépasse l’aspect médical, avec ses implications économiques, et même politiques. Dans le cas d’espèce, on éprouve des difficultés, comme partout à travers le monde, pour enrayer les effets dévastateurs de cette pandémie.

Il est vrai que certains pays se sont montrés résilients sur le plan économique, car disposant à la fois de capacités financières et technologiques qui leur permettent de résister.

Pour ce qui est de l’Algérie, la pandémie a clairement démontré certaines failles dans le système de santé, même s’il faut reconnaître que la pandémie de la Covid n’a épargné aucun pays au monde, et cela en dépit de certaines mesures qui ont été prises par le gouvernement et des efforts entrepris, mais avec des résultats qu’on pourrait qualifier de mitigés.

Il reste que les conséquences de cette pandémie sur les plans économique et social commencent à se faire de plus en plus sentir.

Que doit faire le gouvernement pour répondre au défi que pose la pandémie à l’Algérie ?

Même si les chiffres des contaminations annoncés quotidiennement ont amorcé une tendance baissière, la pandémie a révélé, et c’est l’avis des spécialistes, le dysfonctionnement du système de santé algérien : surcharge, manque de moyens, etc. Et les spécialistes ont, à juste titre, pointé ces failles. D’où la nécessité impérieuse de revoir ce système de santé afin qu’il soit en phase avec les exigences de la vie moderne.

Pour 2021, il va falloir trouver des solutions notamment sur le plan sanitaire avec l’acquisition du vaccin contre la Covid, une question que l’Etat a promis de prendre en charge.

Aussi, il y a lieu de prendre en charge les conséquences économiques de cette pandémie, notamment le chômage, à cause de la Covid. Ce problème a, d’ailleurs, été pointé du doigt aussi bien par les spécialistes, les opérateurs économiques que les syndicats.

L’Etat doit trouver des réponses dans un contexte marqué par la diminution des revenus. On reste braqué sur le prix du pétrole, ce qui démontre bien une gestion « courtermiste ».