Nouvelles hausses des prix: Le pouvoir d’achat des Algériens s’effondre

Sofiane M., Le Quotidien d’Oran, 6 janvier 2021

Les ménages, déjà éprouvés par de longs mois de confinement, de chômage forcé et des dépenses de la rentrée scolaire, font face aujourd’hui à une hausse soutenue et brutale de presque tous les prix des biens de consommation et de services.

Presque aucun produit de consommation n’a échappé à cette énième envolée des prix : produits alimentaires, informatique électroménagers, téléphones portables, cosmétiques, quincailleries, etc. Certes 2020 a été une année difficile pour les ménages en raison du confinement et du chômage forcé, mais cette année 2021 s’annonce encore plus sombre que les précédentes sur le plan économique. Les majorations sur les prix de biens de consommation et de services ont atteint pour certains produits les 50% et avec la nouvelle dépréciation de la monnaie nationale, les prix risquent de s’envoler davantage. Cette hausse des prix des biens de consommation et de services n’est pour de nombreux économistes que la partie apparente de l’iceberg. L’envolée des prix est provoquée par l’inflation importée ou inflation par les coûts, selon le jargon des économistes.

Cette inflation à facteurs externes dominants est essentiellement causée par une dépréciation de la valeur de la monnaie nationale. Plus le dinar perd de sa valeur plus le coût des importations est élevé. L’Algérie, qui importe une bonne partie de ces biens de consommation, est fragile face à cette inflation importée qui a des répercussions sur le pouvoir d’achat de millions de ménages. Les dernières promesses du ministre des Finances qui a assuré que «notre monnaie gagnera de la valeur dans les années à venir, grâce à l’application du plan de relance du président de la République qui touchera tous les domaines, industriel, agricole, commercial…», ne changeront rien à la donne économique. Le ministre avait même promis des surprises en 2021 en ce qui concerne l’autosuffisance. Certainement il y aura des surprises en 2021, mais pour de nombreux experts économiques, elles ne seront pas bonnes. L’Algérie n’a jamais été aussi vulnérable face à cette inflation importée en raison de nombreux facteurs internes et externes. Le pays, qui s’est adossé sur les réserves de change durant ces dernières années difficiles, ne dispose plus de grandes marges de manœuvre.

Les réserves de change tiendront au maximum 16 mois d’importation, les prix des hydrocarbures demeurent à un taux jugé «faible» (l’Algérie a besoin d’un baril à plus de 150 dollars pour équilibrer son budget) et la fiscalité ordinaire est en recul à cause du confinement sanitaire. Cette baisse des revenus de l’Etat intervient dans une mauvaise conjoncture en raison de la progression soutenue des dépenses. «La crise qui se profile sera plus difficile que celle de 1986 qui avait été provoquée par un effondrement subit des cours du pétrole. La principale difficulté est la progression des dépenses du pays en raison de nombreux facteurs : croissance démographique, changement des habitudes de consommation des Algériens, hausse du budget de fonctionnement et progression des charges ou frais incommensurables», avertit cet économiste.

La population algérienne a quasiment doublé en 20 ans, les Algériens sont devenus des consommateurs, de plus en plus, exigeants et les dépenses financières de l’Etat et des citoyens ne cessent de progresser. Le gouvernement semble impuissant face à cette inflation importée. Ce constat est confirmé par les chiffres officiels de l’Office national des Statistiques (ONS). L’Office prévoit un taux d’inflation officiel de 5% pour l’année 2021 soit plus que du double de celui de l’année écoulée qui était de 2,3%. La Loi de finances 2021 prévoit un taux d’inflation de 4,5% durant cette année. Ces prévisions officielles sont confirmées par le Fonds monétaire international (FMI) qui anticipe un taux d’inflation de 5,9%. L’inflation importée sera alimentée dans les 3 prochaines années par une chute à un rythme annuel de 5% de la valeur de la monnaie nationale.

Presque tous les produits concernés

Les prix des denrées alimentaires sont bel et bien repartis à la hausse. Cette flambée concerne presque tous les produits de large consommation à commencer par les légumes secs, les fruits et légumes, les boissons, les viandes rouges et blanches, les œufs, etc. Certains produits qui n’ont pas connu des hausses signifiantes depuis de nombreuses années ont vu leurs prix, du jour au lendemain, s’envoler à de dizaines de dinars. Pour les légumes secs, le pois-chiche est cédé entre 250 et 400 DA le kilo, les haricots sont proposés à 330 DA et les lentilles à 260 DA. Les prix des confiseries et des chocolats ne cessent de progresser. Une petite barre de chocolat Snikers est cédée à 100 DA. La tablette Milka est proposée entre 240 et 330 DA. Les prix des produits cosmétiques importés ont été les plus affectés par les nouvelles hausses des prix. Ainsi certains shampoings ont vu leur prix progresser entre 30 et 40%. Un shampoing ‘Mixa bébé’ qui coûtait à peine 320 DA est désormais à 450 DA, alors qu’un flacon ‘Johnson’ qui était cédé à 230 DA coûte actuellement 290 DA. Les gels douches espagnols qui coûtaient entre 250 et 300 DA sont aujourd’hui proposés à plus de 400 DA. Les crèmes pour visage qui étaient proposées entre 300 et 400 DA sont cédées entre 900 et 1.000 DA. La crème pour visage ‘Diadermine’ atteint même le prix de 1.600 DA. Les crèmes épilatoires françaises sont négociées à pas moins de 1.200 DA. «Les prix des produits cosmétiques ont flambé. On ne peut plus se permettre ces produits importés. Personnellement je ne les achète plus. Il existe des produits alternatifs algériens, cependant je ne fais pas confiance à ces produits (…) Mais bon, je n’ai apparemment plus le choix», témoigne cette femme. Un propriétaire d’une boutique de produits cosmétiques, interrogé, estime que cette flambée des prix est causée par la dépréciation du dinar sur le marché parallèle. «Le dinar est en chute libre. Un euro s’échange à près de 210 DA. La situation devra empirer avec le déconfinement total et la reprise de tous les vols et traversées vers l’Europe. L’euro va sûrement atteindre les 240 DA», avertit, non sans amertume, ce jeune commerçant. Cette flambée des prix n’affecte pas seulement les consommateurs, mais les commerçants sont également touchés par les contrecoups de cette inflation importée. Le chiffre d’affaires des commerçants est en chute libre, en raison du recul de la consommation des ménages. Les commerces au détail et certains secteurs de services subissent le ralentissement de l‘activité économique. La confiance des consommateurs est en berne et les acheteurs sont devenus regardant et plus économe. Les consommateurs se contentent, désormais, de l’essentiel c’est-à-dire du budget alimentaire et même dans ce secteur la concurrence est des plus rudes. Les petits commerces de détail restent les plus vulnérables à ce changement des habitudes des consommateurs. Certaines supérettes qui proposent des prix attractifs raflent toute la clientèle des petits commerces de détail. L’inflation touche également les prix des téléphones portables et tous les accessoires informatiques. Les smartphones, même ceux d’origine chinoise à l’exemple de Redmi et Realme, sont inabordables pour le commun des Algériens. Leurs prix varient entre 33.000 et 62.000 DA. L’inflation importée n’explique pas toutefois, à elle seule, le renchérissement des prix des smartphones et des prix des biens de consommation.

Il y a d’autres facteurs à l’origine de la hausse des prix en particulier celle des taxes douanières et la TVA, les restrictions de déplacements et de transport des marchandises entre l’Algérie et l’étranger et les contraintes rencontrées par les importateurs, dans les banques et autres administrations. Pour donner un exemple concret, un smartphone Realme 7 qui coûte seulement 179 euros (37.590 DA, à un taux de 210 DA pour 1 euro) au détail en Europe est proposé à 48.000 DA en Algérie. La version professionnelle ou Realme 7 pro qui est cédée 270 euros (56.700 DA) est actuellement négociée à 62.000 DA. Ce constat concerne presque tous les biens de consommation. La différence entre les prix au détail à l’étranger et ceux appliqués en Algérie dépasse souvent les 50%.