Kitouni Hosni, historien: “La question de la criminalisation de la colonisation est mal posée”

Liberté, 5 janvier 2021

Kitouni Hosni est chercheur en histoire associé à l’Université Exeter (Angleterre). Il a publié en 2018 chez Casbah Éditions un livre traitant de la thématique “Le désordre colonial, l’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement”.

Liberté : Le conseiller du président de la République chargé des archives et de la mémoire nationales, Abdelmadjid Chikhi, a affirmé que la colonisation a été criminalisée par le peuple algérien et ne nécessite pas un texte de loi. Quelle appréciation faites-vous de ces déclarations ?

Kitouni Hosni : On nage en pleine confusion et M. Chikhi en rajoute une couche d’autant plus que le débat sur cette question n’a jamais eu lieu ! Affirmer, à mon sens, que “le peuple algérien a déjà criminalisé la colonisation” est une formule vide de sens. Que veut dire criminaliser et qu’en est-il de cette question en Algérie ? À observer la scène politique, on constate que depuis une dizaine d’années, la question de la criminalisation de la colonisation a périodiquement été agitée par les députés FLN et une partie de la classe politique à des fins purement politiciennes. Déjà le 7 février 2010, 125 députés avaient déposé un projet de loi visant à “criminaliser le colonialisme français (1830-1962)” et Moussa Abdi, député FLN, soulignait : “Nous envisageons de créer des tribunaux spéciaux pour juger les responsables de crimes coloniaux ou de les poursuivre devant les tribunaux internationaux”… À l’époque, ni le président de la République ni le gouvernement n’avaient réagi immédiatement. C’est ce qui avait rassuré quelque peu la partie française, qui voyait là “une initiative… particulièrement inquiétante et incompréhensible”. “Une charge anti-française aussi outrancière, profondément blessante, insultante pour nos compatriotes rapatriés et pour notre mémoire nationale”, déclarait un ministre. Ce qui inquiétait par-dessus tous les Français, c’est l’idée de “tribunaux d’exception” pour juger des faits de guerre. Pourtant, malgré son apparence de sérieux, l’initiative a fait long feu, enterrée de manière indigne par Bouteflika en personne.

À regarder les choses froidement, jamais depuis 1962, il n’y a eu une intention franche et déterminée de la part des différents pouvoirs algériens de criminaliser la colonisation. On a constamment joué cette carte, sans jamais lui donner un début de concrétisation. Parce que pour criminaliser, il faut vraiment avoir et l’envie et la force morale pour rompre les liens de dépendance avec l’ancien colonisateur et vouloir vraiment en finir avec la colonialité. Pour aller devant des instances internationales, faudrait-il encore avoir des dossiers solidement documentés. Cela suppose qu’on a travaillé la matière historique de manière approfondie, objective, documentée. Lorsque M. Chikhi affirme que la question de la criminalisation de la colonisation a déjà été tranchée, c’est l’aveu d’un échec et la reconnaissance ouverte d’une renonciation. Faisons bref : M. A. Chikhi, quelle que soit sa fonction, n’est pas habilité à trancher cette question ! Il appartient au peuple et à lui seul de le faire à travers ses vrais représentants. Nous en sommes loin.

Faut-il, in fine, criminaliser la colonisation française en Algérie ?

La question de la criminalisation de la colonisation est mal posée ! Cela montre combien nous sommes encore mentalement colonisés et totalement dépendants du savoir, des institutions et du calendrier français. Cette question a surgi chez nous après que le Parlement français a adopté la fameuse loi du “23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés”. Vivement critiquée, cette loi a fini par être abrogée par décret du 15 février 2006. La partie algérienne a vivement réagi à cela, et c’est depuis que des députés FLN, des partis qui leur sont proches et le gouvernement ont commencé à agiter l’idée d’une contre-loi française criminalisant la colonisation. Sur quelle base ? Comment ? À partir de quelle histoire écrite, pour demander quoi, pour obtenir quoi ? On n’en sait rien, le peuple n’est ni informé ni consulté, et tout le monde parle en son nom et au nom d’une histoire confisquée à des fins politiciennes. Faut-il criminaliser la colonisation française en Algérie ou le colonialisme français ? Ce sont deux questions absolument distinctes, et chacune d’elles repose sur une problématique et a une portée différente. Le colonialisme est un phénomène mondial dont ont été victimes de très nombreux peuples sur les quatre continents. Sa criminalisation ne dépend pas seulement de nous et doit nécessairement nous impliquer dans un processus global, comme cela a été le cas pour l’esclavage et la traite négrière. En revanche, s’il s’agit simplement de criminaliser “la colonisation française en Algérie”, faudrait-il encore écrire son histoire de manière à faire ressortir l’objet du crime ? Ses perpétrateurs et ses victimes !

Un travail sur la mémoire commune a été entamé récemment par les historiens Abdelmadjid Chikhi et Benjamin Stora, respectivement représentants des présidents algérien et français. Quelle est l’utilité de ce travail de mémoire pour les deux pays ?

La question de la mémoire est du côté français infiniment plus complexe, plus ardue, plus prégnante que du côté algérien. Nous avons moins de problèmes qu’eux. En France, ce sont des mémoires concurrentes et conflictuelles dont l’impact politique se fait sentir, y compris dans la vie de tous les jours. Ce n’est pas tout à fait le cas pour nous. Quoique la question existe, mais de manière moins urgente. Reste la relation franco-algérienne. On ne peut réconcilier des mémoires aussi opposées que celles du colonisé et du colonisateur sauf à le vouloir vraiment, sincèrement et de manière indiscutable. Cela revient alors pour la partie française à reconnaître la colonisation comme crime contre l’humanité et accepter les réparations qui en découlent, mémorielles et matérielles.

Propos recueillis par : Karim Benamar