Procès des « quatre » à Blida : les dits et les non-dits

Makhlouf Mehenni, TSA, 05 janvier 2021

L’affaire de la « réunion », qui a jeté en prison de hauts responsables sous Abdelaziz Bouteflika, a connu son épilogue. Le verdict final a été rendu samedi 2 janvier et le dossier est définitivement clos, sans toutefois permettre aux Algériens d’en savoir plus sur cette affaire, intervenue en pleine révolution populaire.

Ces derniers ont été acquittés par le tribunal militaire de Blida, après avoir été lourdement condamnés en première instance et en appel par la même juridiction.

Louisa Hannoune était déjà libre depuis février dernier, le général Toufik a retrouvé la liberté, tandis que Bachir Tartag et Saïd Bouteflika resteront en prison, car poursuivis dans d’autres affaires. Le dernier nommé a été transféré de la prison militaire à celle d’El Harrach.

Il subsiste néanmoins beaucoup de zones d’ombre notamment sur les circonstances dans lesquelles cette affaire a été enclenchée.

Le procès devait permettre de mieux comprendre ce qui s’est passé dans la période trouble et charnière, étalée entre le début de la protestation populaire contre le cinquième mandat du président Bouteflika en février 2019 et l’élection du président Tebboune en décembre.

Mais les prévenus ont soigneusement évité d’en parler, du moins directement et dans le détail. Lors des deux premiers procès en septembre 2019 et février 2020, qui s’étaient tenus quasiment à huis clos, l’opinion n’a retenu que ce que les avocats de la défense ont bien voulu fuiter. Pour ce troisième procès, un nombre très restreint de journalistes ont été autorisés à assister à l’audience et ont rapporté presque intégralement ce qu’a dit chacun des accusés.

Des verdicts antagoniques

Ces derniers ont rejeté en bloc l’accusation, s’en sont offusqué et démontré que leur démarche n’avait rien d’un complot, la fameuse « réunion » de fin mars 2019 s’étant tenue en plein jour, dans un bâtiment appartenant à une institution officielle et en présence d’un conseiller du président de la République.

L’accusation n’a présenté ni témoin ni pièce à conviction et s’est contenté de demander l’application de la loi. La défense a expliqué que si le président voulait provoquer un changement à la tête de l’armée, il pouvait le faire par un simple décret, ce que lui conféraient ses prérogatives constitutionnelles.

Si le verdict final se comprend donc aisément, il est en revanche moins facile de comprendre comment une même juridiction -avec une autre composante, certes- statuant sur la même affaire, ait pu prononcer des verdicts aussi antagoniques.

« Il est difficile de convaincre l’opinion publique car il y a un grand écart entre 15 ans de prison ferme et l’acquittement », reconnait Me Khaled Berghel, avocat du général Athmane Tartag.

Les accusés ont laissé entendre à la barre que ce sont les circonstances qui ont fait qu’ils soient là, sans pour autant aller plus loin concernant le rôle des uns et des autres pendant les derniers jours de la présidence Bouteflika et toute la période trouble qui a suivi sa démission.

Autrement dit, quels étaient les intentions du président et de son cercle immédiat, celles du chef d’état-major de l’ANP, qui décédera quelques mois plus tard, le rôle de celui-ci dans la suite des événements, l’attitude réelle de l’ancien président Liamine Zeroual, sollicité semble-t-il pour diriger une période de transition…

« Epargnez-moi les questions, je ne veux pas blesser »

« Je vous prie de m’épargner les questions, pour ne pas blesser avec mes réponses. Je rejette toutes les accusations. Je suis innocent. Je n’ai pas peur des questions, mais je ne veux pas blesser », a dit Saïd Bouteflika au juge.

« Ce qui m’a amené ici, ce sont des choses dont je ne pourrais parler aujourd’hui, un jour peut-être, mais pas ici », déclare pour sa part le général Toufik. Son successeur à la tête du DRS, Athmane Tartag, ne se montre pas plus prolifique.

« Lorsque j’ai vu les chefs d’accusation, j’ai compris qu’il y avait un complot contre nous. Pourquoi suis-je venu ? Parce que les conditions ne sont plus les mêmes. Elles sont meilleures », répond-il au juge qui lui demandait pourquoi il s’est présenté à la barre cette fois alors qu’il avait refusé de le faire lors des deux premiers procès. Encore Toufik à propos de la proposition faite à Zeroual : « Ce n’est pas l’endroit pour dire s’il a refusé ou accepté. »

Dans leurs déclarations à la presse, les avocats de la défense n’évoquent eux-aussi qu’à demi-mot les dessous politiques de l’affaire. « Les accusations étaient lourdes, le verdict (des deux premiers procès, NDLR) aussi. Il a été dicté par les circonstances traversées par le pays », estime Me Barghel.

« Pensez-vous que ce procès a été plus un règlement de comptes, comme le pensent de nombreux observateurs ? » « Bien sûr qu’il y a des dessous. Nous avons lutté et nous nous sommes battus contre ces dessous et la justice et la vérité viennent de triompher », répond l’avocat Miloud Brahimi à la question de TSA après l’annonce du verdict.

Me Khaled Bourayou, avocat de Said Bouteflika, lui, est allé un peu plus droit au but, mais sans trop s’y étaler : « On a remarqué que le jugement du tribunal et l’arrêt de la Cour (en septembre 2019 et février 2020, NDLR), n’ont pas appliqué la loi mais beaucoup plus les desiderata d’un seul homme. » « Un jour peut-être », pour reprendre le général Toufik, on saura qui a fait quoi dans les derniers jours du long règne de Bouteflika et la transition qui s’en est suivie.