William Leday*: « Israël va poursuivre le développement de son influence en Afrique en s’appuyant sur le parrainage du Maroc »

Assia Bakir, El Watan, 01 janvier 2021

William Leday, spécialiste en relations internationales et enseignant à Sciences Po Paris, revient pour El Watan sur la portée de la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et le Maroc. Il nous propose sa lecture du troc «Sahara Occidental – Palestine» auquel s’est livré Rabat. Au travers une lecture dynamique, il nous donne à voir, comment cette réorientation «diplomatique» redessine les rapports de forces, tout en révélant des changements profonds de la question palestinienne longtemps passés sous silence.

En normalisant ses relations avec Israël, le Maroc emboîte le pas des Emirats arabes unis, du Bahreïn et du Soudan. Quelles sont les conséquences de ces normalisations à la chaîne par des pays arabes avec l’Etat d’Israël ?

Au préalable, notons qu’au final le vrai « deal du siècle » du président Trump ne concernant finalement pas tant les Palestiniens qu’Israël et le Maroc. En deux tweets, avec son style on ne peut plus disruptif, le Président Trump, pourtant délégitimé politiquement par sa défaite électorale, a provoqué deux séismes aux répercussions régionales et internationales dont les contours sont encore difficiles à cerner. Des équilibres complexes sont aujourd’hui rompus et ouvrent la voie à une redistribution des cartes. C’est le cas tant pour la question du Sahara occidental que pour le conflit israélo-palestinien, le président Trump a validé diplomatiquement un rapport de force totalement défavorable tant au Polisario face au Maroc qu’à l’Autorité palestinienne face à l’Etat d’Israël. Rappelons néanmoins que ces deux crises sont toutes deux balisées par les résolutions des Nations unies qui posent les jalons de processus pour lesquels les protagonistes doivent se conformer.

S’agissant de la crise du Sahara occidental, le Conseil de sécurité des Nations Unies a reconduit le 30 octobre dernier (résolution 2548) dans les termes identiques le mandat de la MINURSO tendant à l’organisation d’un référendum (1991, résolution 690). Notons que l’offensive des armées marocaines de novembre dernier dans le Sahara occidental avait suscité une réaction timorée de la part des Nations unies qui se sont limitées à rappeler la position de l’organisation sur ce dossier par le biais du porte-parole. Il est évident que la reconnaissance de la souveraineté du Maroc par les Etats-Unis sur ce territoire, en violation des résolutions des Nations unies, change la donne et valide diplomatiquement un rapport de force militaire désormais très défavorable au Polisario.

L’établissement de relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv est également un tournant majeur qui engendre sa part de résonnance. De par son influence, son épaisseur historique, la stature du roi Mohammed VI, « commandeur des croyants », cette normalisation, qui vaut reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Maroc, surpasse celle de Bahreïn, des Emirats arabes unis et du Soudan sur les plans politiques et symboliques. Elle peut avoir un effet d’entraînement. A cet égard, on peut difficilement imaginer que l’établissement de relations diplomatiques entre les Emirats arabes unis, Bahreïn avec Israël n’aient pas reçu l’aval de Riyad. De fait, on peut tout à fait imaginer que l’Arabie Saoudite, en dépit d’une hostilité interne d’une partie de l’establishment politico-religieux, suivra le mouvement en un temps qui lui appartient de définir.

L’une des explications plausibles s’agissant de cette reconnaissance d’Israël par les Etats du Golfe est lié à la situation sécuritaire dans cette partie du monde. En effet, l’affirmation de l’Iran sur la scène stratégique coïncide avec le retrait depuis quelques années des Etats-Unis du Moyen-Orient, retrait relatif mais perçu comme tangible par les capitales du Golfe. L’indépendance énergétique acquise grâce l’exploitation intensive du gaz et du pétrole de schiste remet en cause le pacte du Quincy conclu entre le président Truman et le roi d’Arabie Saoudite, Ibn Seoud, en 1945. De là à voir une volonté de continuer à bénéficier du soutien des Etats-Unis en contrepartie de la reconnaissance d’Israël, il n’y a qu’un pas.

Le Roi Mohamed VI assure que son engagement envers la Palestine n’est nullement remis en cause par le troc au sujet Sahara Occidental. Pour un « défenseur » de la cause palestinienne, la volte-face est totale. Quelle importance revêt cette normalisation pour les deux parties ?

Les capitales arabes ont toutes depuis longtemps peu ou prou acté la mort du processus de paix israélo-palestinien. De nombreux pays arabes, au-delà de l’Egypte (depuis les accords de camp David) et de la Jordanie (depuis 1994), entretenaient et entretiennent des liens officieux avec l’Etat d’Israël, notamment les pays du Golfe, qui de par leur situation sécuritaire se sentent menacées par l’Iran. Nous sommes donc aux antipodes de l’esprit de Front (contre l’Etat d’Israël) des années 60 et 70 qui voyaient Bagdad, Damas et Le Caire se disputer le leadership en faveur de la libération de la Palestine. Aujourd’hui, il n’y a guère plus que les leaders iraniens, le président Erdoğan, le Hezbollah ou Damas pour brandir le porte-étendard de la cause palestinienne.

Le réalisme et le pragmatisme ont pris le pas sur toute autre considération d’autant que le camp de la paix en Israël tend à disparaître et que l’Autorité palestinienne souffre d’un grave discrédit. Celle-ci n’a pas su se renouveler depuis les élections de 2006 qui ont vu le Hamas ravir le contrôle de Gaza au Fatah, et le Président Abbas est aujourd’hui affaibli faute d’avoir su renouveler sa légitimité et les cadres dirigeants de l’OLP. Pour les Palestiniens, se posent donc aujourd’hui les questions de sa succession mais également de comment celle-ci va s’effectuer, ainsi de la stratégie à adopter face à l’Etat d’Israël où la question de l’annexion fait débat.

En Israël même, le camp de la paix s’est disloqué au point qu’aucun parti politique, en dehors des partis politiques arabes, ne s’aventure à défendre une relance du processus de paix. Seules quelques courageuses ONG, telles Breaking the silence, B’Tselem ou Al Haq continuent à incarner un espoir dans ce sens, sans débouché politique, l’horizon reste fermé. Le rapport de force est devenu tellement déséquilibré comme en témoigne la question des colonies en Cisjordanie, que la solution des deux Etats, l’assise territoriale du futur Etat palestinien, tout comme le retour des réfugiés, deviennent des fictions nourrissant des représentations dépourvues de réalités tangibles. Plus aucune puissance tierce ne se risque aujourd’hui à évoquer une relance du processus de paix initié à Oslo en 1993. On voit bien que le Deal du siècle promis par le présidentTrump aux Palestiniens et aux Israéliens a pris la forme inattendue d’un troc avec Rabat. L’Etat d’Israël sort donc de facto renforcé de cette séquence.

L’intrusion officielle d’Israël en Afrique du Nord, via cette normalisation diplomatique, vient complexifier une configuration géopolitique déjà très tendue de la région. Selon vous quelles sont les répercussions immédiates de cette nouvelle donne entre les pays voisins ? De manière générale, quelles seraient les ambitions d’Israël en Afrique, et au « Maghreb » de manière spécifique ?

La première conséquence est une montée de la tension, déjà élevée, entre Alger, soutien historique du Polisario, et Rabat. Très affaiblie par le leadership évanescent du président algérien Abdelmadjid Tebboune, l’Algérie pourrait être tentée de répliquer par un soutien accru au Polisario.

La seconde conséquence est que cette normalisation et l’insertion d’Israël comme acteur stratégique dans la sous-région et la consolidation du Maroc comme puissance régionale. Historiquement très actif en Afrique subsaharienne, Israël va poursuivre le développement de son influence en s’appuyant sur le parrainage du Maroc. N’oublions pas que depuis l’effondrement de la Jamahiriya libyenne, le Maroc est devenu l’un des premiers investisseurs en Afrique subsaharienne, il ne serait donc pas étonnant qu’Israël et le Maroc travaillent à l’avenir de concert sur le continent dans plusieurs domaines.

Comment voyez-vous l’évolution du paysage géopolitique nord-africain connecté à la fois à ses réalités sahéliennes et méditerranéennes ? Comment analysez-vous l’affaiblissement de la communauté internationale à l’aune des crises qui jalonnent cette partie du monde ?

La porosité stratégique entre ces espaces fait écho à la géographique et donc à la fictivité des frontières. L’Afrique du Nord, la Méditerranée et la bande sahélo-saharienne subissent de plein fouet les conséquences de l’effondrement du régime libyen en 2011 consécutif au non-respect par la coalition internationale de la résolution 1973. Cela a eu deux conséquences. La première est de nature géostratégique, puisque la déstabilisation des Etats sahéliens, et au-delà, est directement liée à l’onde de choc propagée par la dislocation de la Libye. La seconde est une paralysie du système onusien dans sa finalité première, à savoir la sécurité collective, en d’autres termes, la paix dans le monde.

En effet, la crise libyenne de 2011 est l’élément déclencheur de cette crise généralisée que traverse l’ONU et le système de sécurité collective international. En effet, c’est bien parce qu’en 2011 la coalition internationale, menée par la France et le Royaume-Uni, soutenue par l’OTAN et les Etats-Unis, viole l’esprit du mandat conféré par la résolution 1973 de l’ONU que le système dysfonctionne gravement. Dès 2011, j’ai, avec d’autres, dénoncé, dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, que la finalité de cette résolution fondée sur le principe de responsabilité de protéger (les populations) n’était aucunement la chute du régime libyen, mais l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne afin de protéger les populations civiles et inciter les parties à un processus de sortie de crise. Dès le vote de la résolution, la chute du régime a été affichée comme une priorité par le président Sarkozy. Pékin et Moscou, qui s’étaient alors abstenus au moment du vote de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité, se sont sentis ipso facto trahis.

C’est à ce moment que le système onusien est entré dans une crise durable dont il n’est pas sorti depuis lors. En témoigne l’incapacité du Conseil de sécurité des Nations unies à prendre des sanctions à l’endroit du régime de Bachar Al Assad pourtant coupable de crimes contre l’humanité. Echaudés par l’expérience libyenne, Moscou et Pékin opposent systématiquement un veto dès lors que le principe de responsabilité de protéger fonde une résolution. Cette situation de blocage est semblable, tout en étant plus complexe, à celle que les institutions onusiennes ont connues durant la guerre froide. Nous assistons donc à la fin d’un modèle de régulation des conflits dont les Occidentaux ont été à la fois les promoteurs puis, paradoxalement, les fossoyeurs.

La sécurité collective régresse puisque la diplomatie des conférences et des sommets – où les rapports de forces bruts sur le terrain et des intérêts des Etats priment – a résolument pris le pas sur le droit international et les organisations multilatérales. Si l’ONU continue à jouer un rôle comme enceinte, elle se trouve dans l’incapacité de résoudre un conflit internationalisé comme la Syrie ou la Libye. C’est l’une des marques de cette nouvelle ère, mais pas la seule. A l’aune de ce constat, le système onusien doit être réformé en profondeur dans son fonctionnement, et un élargissement du Conseil de sécurité à de nouveaux membres permanents ne suffira pas.

L’ONU se voit déposséder, encore une fois, de ses prérogatives par un de ses membres permanents. N’est-il pas temps pour cette institution de revoir son fonctionnement pour se prémunir de l’imprévisibilité de son noyau dur ?

La réforme de l’ONU est un serpent de mer, les conditions sont drastiques, tant sur le plan juridique que politique. Sur le plan juridique, la Charte dispose dans ses articles 108 et 109 qu’une réforme du Conseil de sécurité suppose de réunir une majorité des deux tiers des membres de l’Assemblée générale mais également l’assentiment des cinq membres permanents. Comment imaginer que les cinq membres permanents renoncent à un affaiblissement de leurs prérogatives ?

Pourtant du point de vue institutionnel, l’ONU a su se réformer pour s’adapter aux réalités des relations internationales. Afin de prendre en compte l’augmentation du nombre d’Etats consécutive aux décolonisations, l’ONU avait accru le nombre de membres non-permanents au sein du Conseil de sécurité (de 6 à 10), et la République de Chine populaire a fini par prendre la place de Taïwan au sein de cette même instance.

Au-delà, une réforme de l’ONU suppose une atténuation du droit de véto dont disposent les cinq membres permanents (le P5) du Conseil de sécurité ou son extension à de nouveaux membres, ce qui suppose d’étendre ce statut de membre permanents afin d’améliorer la représentativité du Conseil de sécurité. Depuis 2005, quatre puissances prétendantes à un statut de membres permanents de ce conseil se sont associées afin de faire bouger les lignes. Il s’agit du Japon, de l’Inde, du Brésil et de l’Allemagne. Constatons d’emblée que l’absence d’une puissance africaine vicie la démarche et vide toute prétention à la représentativité. Au-delà, chacun de ses Etats trouve des détracteurs au sein de son aire géographique : le Japon et l’Inde suscitent évidement l’opposition de la Chine, elle-même membre permanent, l’intégration de l’Allemagne ferait de l’Italie la seule grande puissance européenne non membre du Conseil de sécurité, et la candidature du Brésil est challenger par celle de l’Argentine et du Mexique. Reste que pour l’Afrique, plusieurs candidats potentiels sont en lice, à commencer par le Nigéria et l’Egypte. On voit bien que les conditions pour réforme du Conseil de sécurité qui se trouve être le cœur du système sont loin d’être réunies à ce jour.

* Spécialiste en relations internationales et enseignant à Sciences Po Paris