La harga prend de l’ampleur à Béjaïa : Oued Dass-Palma, la nouvelle route des harraga

Kamel Medjedoub, El Watan, 31 décembre 2020

Le phénomène est nouveau dans son ampleur à Béjaïa. Prendre la mer clandestinement à bord d’une embarcation de fortune pour la rive espagnole à partir d’Oran, de Aïn Témouchent ou de Mostaganem est d’une affligeante «banalité» pour avoir de tout temps engagé des cohortes de jeunes bougiotes, comme d’autres Algériens, qui ont mordu à l’appât de la harga.

Mais le faire de Oued Dass ou de Boulimat, sur la côte ouest de Béjaïa, vers les très lointaines côtes ibériques, c’est la tendance d’une nouvelle aventure folle et suicidaire. Ils s’appellent Rochdine, Abdelghani, Amine, Rachid, Zazi, Atmane, Youba, Daoud… Ils ont l’âge des rêves fous et des horizons bouchés. Ils font de Oued Dass-Palma la nouvelle route migratoire pour des traversées incertaines.

Habituellement, l’hiver est la saison où l’on ne tente pas de se mesurer aux puissances de la mer, faiblement armé d’un «babor louh». Mais, en décembre, ils ont été plus nombreux à guetter le ciel, à s’engouffrer dans la première nuit clémente et prendre le risque de foncer vers la côte ibérique.

Depuis près de trois mois, et à suivre les annonces des départs, ils dépassent allègrement les 100 jeunes à avoir succombé au chant des sirènes de l’émigration clandestine. Les derniers en date à l’avoir fait ont embarqué le 17 décembre dernier, à 5h, à partir de la plage de Oued Dass. Yacine, Djaker, Amine, Abderezzak, Hmanou, Yanis, Imad, Nadir, Boubkeur, Salim, Adel, Sifeddine, Toufik, Mouloud, Halim, Nassim, Samir, Rafik, Hamza, Mahfoud, Sofiane…, ils étaient 23 à s’entasser dans une barque motorisée et traverser vers l’île de Palma de Majorque. Jusqu’à ce jeudi, cela fera exactement deux semaines qu’ils sont partis. Aucune nouvelle d’eux.

Leurs familles meurent d’inquiétude. Au comble du désespoir, le père de l’un d’eux a menacé, lundi dernier, de s’immoler devant le siège de la wilaya, si les autorités ne s’impliquent pas dans leur recherche. Ils sont de Sidi Ahmed, la Cifa, Houma Oubazine, Takliet, Zedma, Beaumarchais…. de vieux quartiers bougiotes où couve, dans la tête des jeunes, le projet de «brûler» vers l’autre rive. Qu’est-il advenu de ces 23 jeunes ? Ont-ils pu fouler le sable espagnol ou ont-ils été pris dans les rets de la haute mer ? Jamais Béjaïa n’a été aussi secouée par ce phénomène. Tout le monde est suspendu aux nouvelles que l’on espère rassurantes. Les informations qui tentent de maintenir l’espoir rappellent qu’au bout de la traversée, les migrants clandestins qui tombent entre les mains de la police espagnole ou la Garde civile sont gardés dans des centres de transit, soumis à des tests PCR et confinés pendant 14 jours, avec confiscation de leurs téléphones portables, d’où l’impossibilité de contacter leurs proches dans le pays. «C’est la procédure», confirment, à partir de l’émigration, certains jeunes bougiotes qui ont vécu l’expérience. Les 14 jours expireront cette fin d’année, ce qui allonge l’insoutenable douleur des familles de ces harraga.

Le plein d’embarcation

Une chose est prioritaire pour les clandestins qui posent pied sur le sol espagnol : s’acheter une puce de téléphone pour donner signe de vie aux leurs. C’est ce qu’ont fait les premiers jeunes, du quartier des 600 Logements à Iheddaden, partis il y a moins d’un mois. Explosion de joie dans le quartier. Leurs camarades ont fêté «l’événement» à coup de feu d’artifice, de klaxons et de chants en pleine nuit. Soulagées, des familles ont distribué «lekhfaf», des beignets maghrébins, symbole de prospérité et d’abondance, pour fêter l’arrivée de leurs enfants, sains et saufs, à l’autre bout de la Méditerranée. C’est généralement par quartier que le voyage s’organise.

Les jeunes des 600 Logements et de la cité Adrar ont réservé leur propre barque. 30 à 40 millions chacun et on achète une barque et, au minimum, un moteur de 200 ou 220 chevaux. Lorsque l’embarcation fait le plein avec 25 personnes, un seul voyage peut coûter une fortune. Un vrai business pour les passeurs.

Les vidéos des premiers arrivés ont alléché les candidats au départ qui ont fait leurs «sacs à dos». On a même entraîné dans cette ruée vers l’«eldorado» occidental un bébé de 7 mois, filmé pendant la traversée, dans une vidéo virale sur les réseaux sociaux, avec le reste de l’équipage en partance de Boulimat, la nuit d’un mercredi. «C’est tragique !» se sont exclamés beaucoup d’internautes. Père, mère et enfant ont pris place dans une embarcation de fortune. La harga devient dangereusement un projet de famille.

Si tout ce groupe a heureusement échappé aux griffes de la mer, ce n’est malheureusement pas le cas d’une autre équipe qui n’a pas pu aller plus loin que le large de Dellys, à Boumerdès, où son embarcation est tombée en panne. Parmi ses passagers, deux sont portés disparus à ce jour.
La rumeur a enflé sur les circonstances de l’accident : «Une bagarre a éclaté à bord», «la barque a pris feu»… Que s’est-il réellement passé ? Fatah, nous l’appellerons ainsi, est l’un des rescapés. Sous le choc, il n’a pas souhaité répondre directement à nos questions.

Il l’a fait par l’intermédiaire de son ami, Fayçal. «Voilà ce qu’il m’a confié, nous raconte Fayçal, le jour du départ, un mardi, Ghani et Roshdy ont hésité à partir, ils ont fini par monter sur insistance des autres. Nous avons démarré à 6h de Oued Dass, et à 10h, 80 kilomètres plus loin, nous étions au large de Dellys.

La barque était à la merci de la houle avant qu’une vague ne la secoue et fasse tomber Ghani et Roshdy dans l’eau. Un troisième, dans sa chute, s’est accroché au tuyau d’essence et l’a arraché, ce qui a fait couler le moteur en aspirant de l’eau. A seulement dix mètres de la barque, celui-ci a nagé une demi-heure durant pour remonter à bord. Les deux autres n’ont malheureusement pas pu le faire, empêchés par les courants.
Dix minutes plus tard, nous les avons malheureusement perdus de vue. Nous sommes restés longtemps suspendus en pleine mer. Le lendemain, dans un moment d’extrême angoisse, l’un de nos camarades a disjoncté et nous a menacés avec une arme blanche avant de reprendre ses esprits. Plusieurs bateaux sont passés au loin, sans se rapprocher de nous. Nous avons perdu espoir.

Et ce n’est que la nuit de jeudi, après trois jours de notre départ, qu’un navire scientifique algérien, que nous avons alerté en agitant une lampe, nous a renvoyé un feu vert et a pu nous embarquer. C’est alors que le commandant de bord nous a expliqué que notre embarcation a été prise dans le piège d’une zone de courants à risque connue des marins.»

«Quai» d’embarquement

Fatah n’est pas à sa première traversée clandestine, il l’a tenté à plusieurs reprises, comme certainement d’autres camarades d’infortune. A 17 ou 18 ans, il a été jusqu’aux Balkans. «En 1996, on l’a refoulé de la Grèce», témoigne son ami, qui, lui aussi, a tenté l’aventure. Fatah est un blessé du Printemps noir de 2001.

Les frustrations et séquelles héritées de ces événements tragiques sont vivaces dans le corps et l’esprit de ceux qui les ont subies. «Il a été touché d’une balle réelle dans la jambe à la place Ifri.

Lorsque l’APC lui a proposé un chèque d’indemnisation, il l’a refusé. Il est désabusé de tout, surtout depuis les élections du 12 décembre 2019. Il me disait que militer pour la liberté mène en justice et que la justice n’est pas libre», ajoute Fayçal. Pourtant, Fatah a un projet Ansej. «Il est en quête de liberté, il a perdu espoir», précise son ami. A quarante ans révolus, il est toujours célibataire. Il a l’âge des deux disparus, issus du même quartier Qaramane. Leurs familles gardent, malgré tout, espoir de les revoir.

Une centaine de kilomètres et deux heures de route séparent Oued Dass de Dellys. Il en faut encore plus du double pour atteindre l’île de Palma de Majorque. Avant que naisse cette nouvelle route migratoire bougiote, c’est de Dellys qu’on embarquait vers l’île espagnole, comme on le fait pour la Sardaigne à partir des plages de Annaba, d’El Tarf ou de Skikda, et pour Alméria en partance des plages de l’extrême Ouest algérien. Oran-Alméria est une traversée de pas moins de 15 heures. Il faut une bonne dizaine d’heures de plus pour Oued-Dass-Palma. Un groupe de jeunes a pris 27 heures pour arriver, après que leur boussole leur ait fait défaut.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes Bougiotes à une telle aventure risquée à partir des plages de la côte ouest ? «Il est devenu difficile et risqué d’embarquer à partir de l’ouest vers l’Espagne, ce n’est pas comme avant, les voies sont surveillées», croit savoir une source au fait du phénomène. Raison plausible, mais d’autres sources nous évoquent l’argument d’une tarification qui diffère à la faveur d’une concurrence des passeurs.

Tour de vis ou tarifs, ce qui est certain, c’est que la piste bougiote est une réalité et elle recrute des candidats qui viennent même d’ailleurs pour tenter une équipée. La preuve ? Jeudi 24 décembre, un groupe de quatre jeunes Algérois, âgés entre 26 et 33 ans, était sur le point de prendre la mer à bord d’une barque de pêcheur, longue de 6,20 mètres, de type Yamaha et dotée d’un moteur de 200 chevaux. Les gendarmes de Toudja ont avorté leur tentative.

Le groupe s’apprêtait, probablement avec d’autres jeunes, à traverser vers l’Espagne à partir de la plage de Tirdemt, sur la côte ouest de Béjaïa, qui veut s’imposer ainsi comme nouveau «quai» d’embarquement des harraga.

En témoignent les plans de fabrication de barques que les gendarmes ont découverts dans une maison à Tighremt qu’ils ont perquisitionnée, à la suite de l’enquête qui a suivi l’arrestation des quatre jeunes Algérois.

 

 

 

 

    4 personnes sous Mandat de dépôt

    L’équipage du navire scientifique algérien Grine Belkacem a secouru 18 clandestins à 60 miles de Dellys et les a remis à la Gendarmerie nationale qui les a présentés devant la justice. Double malheur, quatre d’entre eux ont été mis sous mandat de dépôt et les autres remis en liberté. Selon une source locale, à Boumerdès, le groupe a comparu lundi dernier au tribunal de Dellys, où le procureur a requis une peine de 10 ans de prison ferme contre les quatre mis sous mandat de dépôt sous le chef d’accusation d’«organisation d’émigration clandestine». Quatre autres ont été mis sous contrôle judiciaire par le juge d’instruction près le tribunal de Béjaïa pour, selon un avocat de l’un d’eux, une autre affaire liée à une plainte d’un cambiste de la ville de Béjaïa à qui on a volé une importante somme d’argent en devises tout juste la veille de la traversée vers l’Espagne.

    

    

    Le CIPIMD espagnol nous répond

    Dans notre quête de nouvelles sur les disparus bougiotes, nous avons saisi par courriel le CIPIMD, le Centre international pour l’identification des migrants disparus basé à Malaga, au sud de l’ Espagne. «Après avoir regroupé un certain nombre d’informations, nous vous communiquons que, malheureusement, le canot parti le 17/18 décembre de Béjaïa (Algérie) n’est pas arrivé sur les côtes espagnoles. Par conséquent, tant que nous n’aurons pas d’autres nouvelles sur ce dernier, cette embarcation est considérée comme ‘‘disparue’’ tout en espérant qu’elle a pris une autre destination et que donc aucun des passagers n’a pu contacter la famille», nous a répondu, mercredi dernier, l’ONG espagnole.
    Les côtes sud de l’Espagne font rêver de plus en plus nos harraga qui font partie des milliers d’Africains qui sont nombreux à prendre la mer clandestinement. En 2018, et selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), quelque 56 480 migrants et réfugiés africains sont arrivés en Espagne en traversant la Méditerranée. 769 ont péri au cours du trajet pendant cette année-là, beaucoup plus qu’avant. Nombreux ont disparu en mer. En 2016, l’Europe s’est dotée d’une agence de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex). En visant «à mieux surveiller l’activité des passeurs», Frontex a aussi la mission de «soulager l’Italie ou l’Espagne, parfois démunies face aux arrivées». Selon cette agence, la route migratoire de la Méditerranée a concentré à elle seule, en 2018, le gros des voies de passage vers l’Europe. Le CIPIMD est né dans le creux de ce phénomène avec la mission de «rechercher et d’identifier les personnes disparues».