Mme Maya, ses Liens supposés avec Bouteflika et les affaires: Le visage caché d’une arnaque

Liberté, 30 décembre 2020

Pendant presque vingt ans, l’existence de la fille cachée d’Abdelaziz Bouteflika n’était qu’une simple rumeur, une banale usurpation d’identité. Confortée par le silence du président de la République qui avait des liens réels avec Mme Maya, cette prétendue filiation a pris la dimension d’un grand scandale de corruption.

e suis une femme d’affaires.” C’est en ces termes que Zoulikha Chafika Nachinachi, née le 14 novembre 1958, s’est présentée à la présidente de la chambre pénale près la cour de Tipasa, le samedi 26 décembre. Vêtue de noir, les cheveux teints, parfaitement coiffés et coquettement couverts d’un châle Monogram Louis Vuitton marron aux contours dorés (sans doute original), elle garde, à la barre pendant presque une heure, une attitude stoïque et dédaigneuse. Elle se montre autrement que lors de son procès au tribunal de Chéraga, où, portant une djellaba, elle est apparue beaucoup moins arrogante.

Devant la juge de siège, elle s’exprime avec éloquence et assurance, donnant des réponses précises et étudiées, comme si elle les avait apprises. De temps à autre, un de ses avocats ou sa fille Farah lui soufflent discrètement ce qu’elle doit dire. Au bout de la troisième intervention, la magistrate les interpelle : “Éloignez-vous d’elle. N’intervenez plus dans l’audition. Je répéterai autant de fois qu’il le faudra la question pour qu’elle la comprenne. Pour le moment, elle se débrouille très bien.” Paradoxalement, la prévenue privilégie l’usage de l’arabe sans trop châtier la langue qu’elle prétendait ne pas maîtriser.

À l’issue de l’interrogatoire, elle rejoint le banc des accusés, le visage figé, sans sourire, ni crispation. Il s’illumine furtivement par les regards tendres, échangés avec ses deux filles, Imène et Farah, condamnées en première instance à cinq ans de prison ferme sans mandat de dépôt. “Elle a une relation fusionnelle et protectrice avec ses deux filles.

Elle a mis des biens à leur nom pour qu’elles soient à l’abri, quand les médecins lui ont donné une espérance de vie de six mois”, nous confie Me Abdelaziz Medjdouba, avocat de la famille. Mme Nachinachi a démenti les pronostics pessimistes du corps médical, en gagnant sa bataille contre un cancer invasif. Elle est, toutefois, rattrapée par la fatalité. Actuellement, elle est atteinte d’un mélanome, selon des membres du collectif de sa défense. Ses jours sont à nouveau comptés.

“Elle a été diabolisée. Pourtant c’est une femme très généreuse”, atteste le bâtonnier de la région de Blida. “Elle offrait souvent des omras à des personnes démunies. Elle a financé le transfert à l’étranger pour soins d’un malade atteint d’un cancer. Une partie de l’argent trouvée chez elle était destinée à la construction d’une mosquée”, poursuit-il, tentant d’enlever à sa mandante la réputation de dame cupide, calculatrice et manipulatrice.

“On l’appelle la princesse de Moretti, la sulfureuse Maya… Elle n’est qu’une mère de famille qui paie pour sa proximité avec le président déchu”, insiste notre interlocuteur. Connaissait-elle réellement l’ancien chef de l’État Abdelaziz Bouteflika ? “Oui, elle faisait partie de son milieu familial. Le président a fait un transfert d’affection sur ses filles. Les trois femmes lui rendaient souvent visite pendant sa maladie”, atteste-t-il. Il anticipe sur l’incontournable question : “Elle n’est pas la fille biologique de Bouteflika. L’année de sa naissance, il était à Oujda. Sa mère n’a jamais quitté le territoire national. Une union entre eux était impossible.”

Le père de Zoulikha Nachinachi a combattu au maquis aux côtés de de Houari Boumediène durant la guerre de Libération nationale, affirment différents témoins. Il aurait, par son entremise, connu Abdelaziz Bouteflika, à l’époque où ce dernier avait en charge le ministère d es Affaires étrangères (1963-1979). Entre les deux hommes se tisse une amitié solide, soutient Imène Benachi, lors du procès en appel. Ce lien s’avèrera providentiel pour sa fille Zoulikha, plus de vingt ans plus tard. Dans l’intermède, elle se marie, met au monde deux filles en 1984 et 1987, divorce, travaille dans la confection, puis tente sa chance dans l’importation.

A-t-elle fréquenté assidument les Bouteflika pendant toutes ces années ? Les uns disent oui, les autres sont plutôt circonspects. Une certitude, néanmoins, ses affaires se heurtent à des entraves et des refus. En 2004, elle décide de solliciter l’aide du chef de l’État pour pouvoir concrétiser un projet de rénovation d’un parc d’attractions dans la wilaya de Chlef.

Elle est reçue au Palais d’El-Mouradia par le premier magistrat du pays, lequel charge son secrétaire particulier, Mohamed Rougab, de l’assister dans ses démarches. Ce dernier la confie aussitôt au wali de Chlef, Mohamed Ghazi, en tant que “Mme Maya”, membre de la famille du président de la République.

La légende de la fille présumée d’Abdelaziz Bouteflika est née à ce moment-là. Ce n’était qu’une simple rumeur, une banale usurpation d’identité. Confortée par le silence suggestif de la plus haute hiérarchie institutionnelle, cette prétendue filiation prend la dimension d’un secret d’État. De mère célibataire, femme d’affaires sans succès, Zoulikha Chafika Nachinachi devient la cheffe (mâalma), adulée par de hauts responsables de l’État et courtisée par des entrepreneurs et des investisseurs en quête d’intermédiaires stratégiquement placés dans la sphère des décideurs.

Son cercle d’influence étendu lui permet de bâtir une fortune immense : un parc d’attractions à Chlef, un terrain de 5 000 m2, acquis à 5 millions de dinars revendu deux fois son prix, des villas dans des quartiers huppés de la capitale (Hydra, Ben-Akoun, Moretti…), des appartements à Paris, à Palma et à Barcelone, des voitures de luxe… et des comptes bancaires en dinars et en monnaie étrangère… Elle inscrit de nombreux biens au nom de ses filles, à peine sorties de l’adolescence. Les trois femmes, qui habitaient jusqu’en 2009 un appartement au Télemly, à en croire l’avocat du fiancé d’Imène, intègrent la nomenklatura riche, puissante et intouchable.

Mme Maya a failli perdre ce statut en 2017, à la faveur d’une information judiciaire, ouverte sur la foi d’une saisie de 95 millions de dinars, 270 000 euros, 30 000 dollars américains et 17 kg de bijoux dans sa villa jumelée de Moretti. L’enquête des services de la sécurité intérieure est bloquée brutalement. La sexagénaire retrouve son faste, sans se douter que deux ans plus tard, elle sera rattrapée par sa concupiscence et ses accointances avec un président déchu.

“Le seul crime de Zoulikha Nachinachi est sa relation avec l’ancien chef de l’État”, martèle à l’audience, lors du procès en appel, Me Medjdouba, invoquant “un délit provoqué”. Il justifie les biens qu’elle possède par un héritage, un capital constitué par des transactions immobilières fructueuses et les recettes du parc d’attractions.

A-t-il convaincu, autant que ses confrères, la présidente de la chambre pénale et ses assesseurs ? On le saura le 31 décembre, jour où sera rendu le verdict. En première instance, sa cliente avait été condamnée à douze ans de réclusion criminelle.

Souhila HAMMADI