CÉMOC, l’ambition brisée d’une coopération sécuritaire « Algérie-Sahel »

Raouf Farrah, Twala, 29 décembre 2020

Le G5 Sahel est conçu comme un concurrent d’un CÉMOC qui devait incarner une réponse africaine aux problèmes sécuritaires de la région. Or, la France n’a jamais accepté une telle indépendance. Elle a court-circuité le travail du CÉMOC au lieu de le complémenter et le soutenir.

En avril 2010, bien avant la chute du régime Kadhafi (octobre 2011) et la rébellion au nord du Mali (janvier 2012), l’Algérie lance avec le Mali, le Niger et la Mauritanie, trois pays avec lesquels elle partage plus de 2700 kilomètres de frontières, le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CÉMOC).

C’est une initiative de coopération sécuritaire régionale qui vise à lutter contre le terrorisme et le crime organisé et stabiliser le centre de l’espace sahélo-saharien.

À l’époque, ce projet est inédit par son ambition. Le CÉMOC se donne pour mission de mettre en œuvre des réponses aux défis sécuritaires de la région, sans l’intervention de puissances étrangères, en coordonnant, selon sa première déclaration, « des actions et des opérations de recherche, de localisation et de destruction des groupes terroristes et criminels ».

L’originalité de la démarche est dans la mise en œuvre à la fois d’efforts opérationnels et stratégiques par des acteurs de la région.

L’architecture du CÉMOC se base sur quatre cellules : opération, renseignement, logistique et transmissions ainsi qu’un service de partage de renseignements entre les états-majors des quatre armées, dénommé l’Unité de fusion et de liaison (UFL). Il se dit même que l’UFL devait regrouper huit pays d’Afrique du Nord et du Sahel –les pays du CÉMOC ainsi le Burkina Faso, la Libye, le Nigeria et le Tchad–. Mais cet élargissement n’a jamais eu lieu.

Les locaux de l’UFL sont installés à Alger tandis que le quartier général du CÉMOC est à Tamanrasset. Le choix de cette ville du Sahara algérien n’est pas anodin. Tamanrasset est le chef-lieu de la 6e région militaire, et la wilaya éponyme partage des frontières avec le Niger et le Mali. Elle est également à la croisée des circuits marchands, humains et de trafics en tout genre, surtout le long des frontières où l’armée saisit régulièrement des marchandises, de la drogue et des armes.

Le CÉMOC, un projet inédit « made in Algeria »

Il est un secret de polichinelle que cette alliance sécuritaire consacrait d’abord les vœux d’Alger. Même si le CÉMOC a été pensé par l’armée avec l’ambition de construire une réponse régionale et inclusive des pays dits du champ (Mali, Niger, Mauritanie), un tel projet devait servir non seulement à affaiblir les groupes terroristes et criminels dans l’espace sahélo-saharien, mais, de conforter le rôle de l’Algérie en tant qu’acteur sécuritaire majeur dans la région.

La lutte contre le terrorisme en Algérie durant les années 90 oblige plusieurs groupes terroristes liés à Al-Qaida à se réfugier au Sahara, souvent dans les zones limitrophes de l’Algérie comme au Nord-Mali. L’action de l’Armée nationale populaire (ANP) a contribué à faire déborder la menace vers les pays voisins. Le CÉMOC devait ainsi répondre à une menace devenue de plus en plus « extérieure » sans que l’armée ne change véritablement sa doctrine militaire non-interventionniste à l’étranger.

De plus, la fin de la première décennie des années 2000 correspond à la fin d’un cycle de modernisation de l’ANP grâce au budget important alloué au ministère de la Défense. Le lancement du CÉMOC devait donc permettre à l’ANP de confirmer ce statut en « exportant » son « savoir-faire » dans la lutte contre le terrorisme et en renforçant le rôle des armées sahéliennes.

Ainsi, l’ANP déploie un narratif sécuritaire porteur de dividendes à l’intérieur (discours de la menace permanente) et à l’extérieur de l’Algérie (renforcement de la coopération sécuritaire avec les États-Unis notamment).

Les débuts du CÉMOC en 2010 conduisent sur le plan sécuritaire à des résultats positifs. En octobre 2011, l’initiative régionale enregistre sa première opération durant laquelle 26 trafiquants avaient été identifiés grâce au travail de renseignement. Ces trafiquants ont été sous le coup de mandats de recherche dans les quatre pays membres. Une première à l’époque.

Durant les deux années suivantes, l’Unité de fusion et de liaison (UFL) identifie plus d’une centaine de terroristes et de trafiquants et lance des opérations de recherche menée par les armées nationales sur la base des renseignements partagés. Dès 2012, les pays du CÉMOC se sont même autorisés à organiser des poursuites de terroristes de part et d’autre de leurs frontières respectives, surtout le long de la frontière mauritano-malienne, sans pour autant formaliser un tel engagement.

Le travail du CÉMOC en matière de coordination entre les armées contribue à renforcer les liens entre les états-majors, souvent dans la discrétion la plus totale. Les ambitions opérationnelles aux débuts étaient tellement grandes, que le nombre des militaires impliquées directement dans le travail du CÉMOC devait tripler en quelques années, pour passer d’environ 20 000 à 75 000 soldats. Chaque pays devait prendre des dispositions qui allaient dans ce sens.

En matière de recherche, l’unité de renseignements (UFL) collabore dès 2004 avec le Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme (CAÉRT) –centre de l’Union africaine basé à Alger– afin d’alimenter ses notes d’analyse. Cette collaboration a enrichi le travail des deux institutions.

Déclin du CÉMOC

La circulation massive d’armes et la prolifération de groupes armés suite à l’effondrement de la Libye et de l’insurrection au nord-Mali auraient dû renforcer la coopération sécuritaire et multilatérale au sein du CÉMOC.

Cependant, ce projet ambitieux connait un long déclin dû à des difficultés mineures propres au CÉMOC lui-même, mais surtout, à l’émergence d’un projet sécuritaire concurrent, le G5 Sahel, qui va briser son élan.

Au niveau du CÉMOC, bien que les États-majors aient réalisé un important travail d’harmonisation, de coordination et de partage d’informations, Alger soutient une vision « exclusiviste » de cette coopération. Alger est profondément attaché à l’idée que cette initiative reste véritablement africaine et indépendante des puissances étrangères comme la France ou l’Union européenne.

Selon le chercheur algérien Aomar Baghzouz, les Européens auraient voulu se joindre à l’effort sécuritaire du CÉMOC et l’UE savait que « c’est l’Algérie qui possède la capacité, l’expertise et les moyens financiers nécessaires pour obtenir les meilleurs résultats en la matière ». Mais selon Bruxelles, Alger « espère tout contrôler ». À l’inverse, les pays du Sahel, du moins au niveau politique, étaient beaucoup moins réticents à s’ouvrir aux soutiens étrangers et ne partageaient pas sa vision exclusiviste pour le CÉMOC.

D’autres difficultés étaient indépassables : faible capacité opérationnelle des armées des pays du Sahel, faible contrôle des territoires limitrophes avec l’Algérie, manque de confiance entre des élites politiques ayant une faible adhésion populaire et soumise aux dictats des puissances étrangères.

Certes, les politiques sont préoccupés par l’instabilité et l’insécurité régionale, mais ils instrumentalisent ces enjeux à des fins privées. Ce constat est vrai pour les quatre pays.

De plus, le CÉMOC n’a pas un pendant politique qui traduit les vrais problèmes de développement et complémente le travail sécuritaire. La coopération sécuritaire est très mal insérée dans le cadre du Processus de Nouakchott dont l’objectif consistait justement à articuler l’action africaine dans les domaines de la sécurité, de la gouvernance, de la décentralisation et du développement des pays du Sahel.

À la suite de l’attaque du site gazier de Tiguentourine en Algérie en janvier 2013, l’ANP va réévaluer son agenda sécuritaire. L’Algérie reste pleinement engagée pour la réussite du CÉMOC, mais elle se recroqueville davantage sur elle-même afin d’assurer sa sécurité nationale avec notamment la construction de digues de sable le long des frontières sud.

Depuis la création du G5 Sahel, la situation sécuritaire dans les pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) s’est fortement dégradée.

Elle revient à une stratégie antérieure : sécuriser l’intérieur et repousser la menace au-delà de ses frontières. L’Algérie n’est pas le seul pays à « militariser » ses zones sensibles. Dès 2018, la Mauritanie déclare son Adrar (Tiris Zemmour), sa région la plus septentrionale, une zone militaire afin de lutter contre le terrorisme et le trafic dans ce corridor stratégique qui connecte le Maroc et le Sahara occidental au Mali.

Alger tente à maintes reprises de « réanimer » le CEMOC entre 2014 et 2019, sans résultat probant. Les ambitions opérationnelles sont nettement revues à la baisse au point où l’initiative ressemble davantage à une coquille vide.

En octobre 2019, lors de la dernière session du CÉMOC, le Général-Major Zerrad Cherif avait insisté sur « l’attachement du Haut commandement de l’ANP préserver ce cadre de coopération (…) qui a été mis en place pour assurer la sécurité de notre sous-région ». Mais le CÉMOC s’essouffle, même si l’armée algérienne qui continue de soutenir les armées sahéliennes, surtout celles du Niger et du Mali, rappelle régulièrement l’importance de cette coopération, et que l’unité de renseignement (UFL) poursuit son travail.

L’Algérie « fauchée » par le G5 Sahel « made in France »

Ce qui a véritablement affaibli le CÉMOC, c’est la création de du G5 Sahel sous le parrainage de la France.

En février 2014, Paris sponsorise, finance et soutient par ses moyens diplomatiques la naissance du G5 Sahel comme cadre institutionnel de coopération régionale en matière de développement et de sécurité dans la région.

Les trois pays sahéliens du CÉMOC (Mauritanie, Mali, Niger) sont cooptés dans ce projet ainsi que le Burkina Faso et le Tchad. Le G5 Sahel contient notamment la Force conjointe du G5 Sahel, une force militaire régionale composée de bataillons des armées sahéliennes pour lutter contre le terrorisme et le crime organisé. C’est une sorte de duplicata du CÉMOC avec des moyens financiers et matériels majeurs.

S’il ne faut nier les difficultés propres au CÉMOC, le G5 Sahel est conçu directement comme un concurrent d’un CÉMOC qui devait incarner une réponse africaine aux problèmes de la région. Paris n’a jamais accepté une telle indépendance. Elle a court-circuité son travail au lieu de le complémenter et de le soutenir.

L’Algérie dispose de trois frontières avec les pays du G5 Sahel, mais n’en a jamais voulu faire partie, car l’armée algérienne n’a jamais accepté que Paris lui coupe l’herbe sous le pied. Elle est pourtant directement concernée par les enjeux sécuritaires au Sahel.
Insécurité et prolifération de forces et d’initiatives sécuritaires au Sahel

Depuis la création du G5 Sahel, la situation sécuritaire dans les pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) s’est fortement dégradée.

Il y a notamment la progression de la menace terroriste des groupes Jamāʿat nusrat al-islām wal-muslimīn et de l’État islamique au Grand Sahara et les attaques contre les forces de sécurité, la circulation d’armes, l’instabilité et le banditisme au nord, le trafic humain, les violences intercommunautaires, notamment dans la région des Trois frontières. Ceci a causé plus de 6 000 morts en 2020, soit une augmentation de plus de 50 % par rapport à l’année dernière selon le projet ACLED, ainsi que le déplacement de plus d’un million de personnes depuis juillet 2019.

L’inflation d’opérations sécuritaires, de forces étrangères et onusiennes (MINUSMA, Opération Barkhane, Force conjointes, Takuba, EUCAP Mali, EUCAP Niger) n’arrive pas pour l’instant à obtenir des résultats durables.

La coopération sécuritaire régionale demeure fragmentée et les résultats opérationnels sont limités comparativement aux nombres de victimes et aux ressources déployées. À titre d’exemple, la MINUSMA et l’Opération française Barkhane combinent plus de 20 000 personnes et un budget de plus de 1,4 milliard d’euros (400 millions pour le Force conjointe et 1 milliard pour Barkhane).

De son côté, la Force conjointe du G5 Sahel peine à se financer. « L’UA et l’ONU doivent conjuguer leurs efforts pour mettre en place une solution pérenne de financement pour la force conjointe du G5 Sahel », a déclaré le président nigérien sortant Mahamadou Issoufou lors d’une rencontre récente entre l’ONU et l’Union africaine.

Paris soutient l’intégration du G5 Sahel au financement onusien en plaçant l’action de cette force sous le chapitre VII de la Charte des Nations Unies, tandis que les États-Unis y sont opposés ces dernières années à cause de la corruption et du manque de transparence dans les pays membres du G5 Sahel.

La pérennisation du budget de la Force conjointe du G5 Sahel rappelle que des économies d’échelle auraient pu être réalisées si le CÉMOC avait été soutenu par la communauté internationale. Ceci montre aussi que la prolifération des acteurs sécuritaires au Sahel obéit davantage à des agendas géopolitiques extrarégionaux qu’aux intérêts des populations et du développement de la région.

Le CÉMOC aurait pu incarner l’exemple d’une initiative réussie de coopération sécuritaire Sud-Sud, intra-africaine, mais, la France en a voulu autrement.