Avec une gestion au gré des orientations politico-administratives : Les entreprises publiques dans la tourmente

Samira Imadalou, El Watan, 21 décembre 2020

Le 13 décembre dernier, le ministre des Finances, Aymen Benaderrahmane, a conditionné l’accompagnement financier par l’Etat des entreprises publiques par la modernisation du mode de gestion. Ce sera dans le cadre d’un cahier des charges à élaborer par les banques publiques et les entreprises publiques industrielles. «Nous serons très regardants sur le mode de gouvernance et sur le management de ces entreprises», a affirmé le ministre à ce sujet reconnaissant dans le même sillage l’échec des opérations d’assainissement menées dans le passé. «Il y a eu des entreprises nationales qui ont bénéficié d’un fonds d’assainissement qui dépassait les mille milliards de dinars depuis une dizaine d’années, mais leur situation actuelle n’est pas reluisante», a-t-il donné comme exemple.

L’Etat veut donc rattraper le coup et changer de stratégie dans l’accompagnement financier des entreprises. Mais, après quoi ? Après avoir dépensé à outrance pendant de longues années sans pour autant avoir de résultats. Autrement dit, sans réaliser l’objectif de la diversification économique tant prôné dans les discours politiques. En effet, la redynamisation du Secteur public marchand industriel (SPMI) dans le cadre des mesures du plan de relance adopté en 2010 a coûté cher au Trésor public.

Les chiffres du ministère de l’Industrie le montrent clairement. Pour l’assainissement des dettes des entreprises publiques, l’Etat a mobilisé depuis 2010 un montant de 415,418 milliards de dinars. Ajoutons à cela une allocation de crédits pour l’investissement à des taux bonifiés pour 633,813 milliards de dinars à travers des plans de développement, en plus de dotations financières de 1 milliard de dinars pour ramener les effectifs aux normes. Parallèlement, depuis 2010, seulement une trentaine de projets de partenariat ont été conclus conformément à la règle 51/49 régissant l’investissement étranger en Algérie. Ces projets ont été réalisés entre autres dans la mécanique, les textiles, la chimie-pharmacie, la construction métallique, l’électronique-électroménager et la sidérurgie.

Des reconfigurations sans résultats

Ces données ont été présentées par le représentant du ministère de l’Industrie, Mohamed El Mahdi Cherifi, à l’occasion de la rencontre intitulée «Organisation et système de fonctionnement des entreprises publiques algériennes ; Réalités et perspectives» organisée à l’initiative de l’Institut national d’études de stratégie globale (INESG) les 15 et 16 décembre.

Des données qui reflètent l’importance des dépenses engagées jusque-là. Mais sans grands résultats. La reconfiguration du SPMI mise en œuvre le 23 février 2015 (en application de la résolution du CPE) en instaurant les groupes industriels comme mode de management des entreprises publiques n’a également pas eu d’effet. La flexibilité souhaitée dans la gestion de ces entités économiques avec la levée du tutorat de l’administration n’a pas été au rendez-vous. En dépit de ce changement, «beaucoup d’entreprises, malheureusement, estiment aujourd’hui que l’administration est leur tutelle», fera remarquer à ce sujet Mohamed El Mahdi Cherifi. C’est dire le poids de l’administration dans le monde économique.

Un poids qui n’est pas sans impact avec des résultats en baisse pour bon nombre de groupes au cours de ces dernières années. Que ce soit en termes de chiffres d’affaires ou de valeur ajoutée, la régression est importante alors que l’emploi global continue pour sa part à peser lourd sur ces entreprises.

Ainsi, si certains groupes (ACS, AGM, Agrodiv) ont enregistré des évolutions positives, ce n’est pas le cas de Divindus (-11%), GICA (-12%), SNVI (-22%) et Ferovial (-20%). Au total, les douze groupes industriels ont cumulé une baisse du chiffre d’affaires de 3% entre 2017 et 2019, selon Mohamed El Mahdi Cherifi. Cela pour dire que la situation du secteur public économique est loin d’être au beau fixe.

La crise sanitaire n’a fait qu’aggraver la situation pour certains groupes comme c’est le cas pour l’Etrag (Entreprise des tracteurs agricoles) dont le premier responsable Benajamaa Abdelaziz a évoqué la problématique des importations massives qui ont freiné l’essor de la production dans son segment. Même constat dans d’autres filières où le temps aujourd’hui est au redressement. Cependant, la mission est des plus ardues, et ce, en l’absence d’une stratégie globale prenant en charge les facteurs de blocage principalement la gouvernance et la ressource humaine. La logique administrative et celles des postes au même titre que les orientations plutôt sociales et politiques ne balisent pas le terrain pour une sortie du secteur public du bout du tunnel.

Privilégier une gestion axée sur les résultats

Il s’agit en fait, selon les spécialistes ayant eu à intervenir lors de la rencontre de l’INESG, de passer d’une logique de gestion des réalisations à une logique de gestion axée sur le résultat. «Il ne faudrait pas que l’administration soit le point qui fixe les objectifs pour les entreprises», dira justement Mohamed El Mahdi Cherifi. Une administration qui donne des injonctions au gré des orientations politiques et qui installe des responsables pour les démettre pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les résultats. Ce que relèvera, pour sa part, Omar Hemissi, chercheur enseignant à l’Ecole supérieure du commerce de Koléa. L’intervenant a en effet mis l’accent sur l’instabilité des cadres dirigeants des entreprises publiques. Il a donné comme exemples Algérie-Poste et Algérie Télécoms qui ont connu, pour rappel entre 2004 et 2018, plus de 10 PDG chacune, dont certains ont été relevés. «L’adoption d’un code de bonne gouvernance serait indispensable. Il n’est pas possible d’évoluer sans un plan d’orientation, de politique générale, de bilans», a-t-il recommandé. «Il faudra aussi mettre l’action sur les employés en tan qu’acteur et vecteur, favoriser les tendances à l’innovation et valoriser les connaissances», ajoutera-t-il. La logique des postes au détriment des compétences. Un des points qu’a développé par ailleurs Rabah Kechad, également enseignant chercheur à l’ESC Koléa. Il soulignera la prédominance de la logique des postes sur celle des compétences. Une vision très classique par rapport à l’homme considéré comme un coût et une charge plus qu’une richesse.

Une direction des ressources humaines (DRH) qui s’occupe plus de l’administration des personnels (activités courantes de la GRH) plus que de la gestion dynamique des ressources humaines (RH). Un investissement dans le développement des compétences loin des systèmes de rémunération orienté plus vers le poste de travail que la compétence, normes admises et en somme un retard en management et en Management des ressources humaines (MRH) estimé à plus de 60 ans. C’est ainsi que résumera notre enseignant la situation des RH dans les entreprises publiques, d’où la nécessité d’élaborer une politique formalisée pour le basculement vers un management et une gouvernance par les compétences (revoir les modes de désignation, mettre en place un système d’objectifs, moderniser le système d’évaluation, etc.) et aller vers une véritable révolution organisationnelle et managériale. Il s’agit également de mettre en place les règles de la concurrence pour que les entreprises sortent de la «zone de confort» et se sentent obligées d’aller vers la valorisation de la RH et la modernisation de son management.

Ce sont autant de points à prendre en charge de l’avis de Rabah Kechad pour en finir avec les pratiques administratives dépassées dans la gestion des RH. Mais pas seulement. C’est tout le management du secteur public qui est à revoir pour réussir la modernisation. Autrement dit : accroître l’efficacité tout en diminuant les coûts de fonctionnement, lesquels n’ont cessé d’augmenter durant les différentes phases qu’ont traversées les entreprises publiques.

«L’entreprise publique n’a jamais été autonome »

Ce qu’a résumé le professeur Mahfoud Derghoum dans son exposé intitulé «Le système organisationnel des entreprises publiques : légitimité historique et réalité économique». Il a énuméré trois étapes essentielles : celle de «l’industrie-industrialisante» des années 1970, puis la restructuration pendant les années 1980 et 1990, et enfin celle du désengagement de l’Etat de la sphère économique, celle-ci, entreprise depuis l’an 2000 à ce jour. Il expliquera le déséquilibre chronique des EPE par la gestion du volet social au détriment de la performance. Au final, malgré toutes les réformes engagées à travers les différentes étapes, les méthodes de gestion ne sont guères améliorées. «Les structures créées ne sont que des propriétaires fictifs. L’entreprise n’a jamais été autonome», dira M. Derghoum avant de conclure que le pouvoir décisionnel centralisé est toujours de vigueur. Ce qui donne peu de chance à la création de richesses. Ce qui alourdit en parallèle les charges de l’Etat à travers sont intervention via les aides financières.

L’annonce de l’ouverture de l’ouverture du capital des EPE changera-t-elle la donne ? Mais, d’abord, les conditions seront-elles assurées dans ce cadre. Bien d’autres interrogations s’imposent au moment où les recommandations ne manquent. «Pour montrer l’engagement du gouvernement aux principaux acteurs du marché, l’ouverture du capital à 20% de huit entreprises publiques est un bon début, bien que cette démarche ne soit pas suffisante pour attirer de manière durable des investisseurs potentiels.

Il conviendrait donc d’élargir la liste des entreprises ayant vocation à être privatisées à au moins une cinquantaine, dans un délai de cinq à dix ans», préconise le directeur général de la Commission d’organisation et de surveillance des opérations de bourse (COSOB), Abdelhakim Berrah. «Sur ce plan, nous recommandons de procéder à une ouverture plus agressive du capital, dans des montants plus importants, au-dessus de 40%, même si cela représente une perte de contrôle au sein de quelques entreprises non stratégiques», ajoutera-t-il. Quelle option choisira le gouvernement à l’appeler justement à accélérer le processus de réforme pour permettre au marché financier de prendre le relais du financement des sociétés publiques et privées ?

 
Par Samira Imadalou