Mohamed Salem Ould Salek*: «Le Conseil de sécurité et la Minurso sont une partie du problème»

Entretien réalisé par Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 21 décembre 2020

Dans cet entretien, le ministre sahraoui des Affaires étrangères revient sur les évènements en cours au Sahara Occidental.

Le Soir d’Algérie : Comment se déroule la situation sur le terrain depuis la reprise des hostilités ?

Mohamed Salem Ould Salek : La guerre a repris en bonne et due forme après les violations répétées du Maroc et son renoncement à l’engagement principal qui est la solution préconisée par le plan de règlement qui a instauré le cessez-le-feu et préconise l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Dans ce contexte, qu’ont fait les Nations-Unies ? Elles n’ont pas imposé ce plan de règlement comme elles devaient le faire. Elles ont tenté de dépasser le blocage sachant que la seule voie de sortie, la seule solution juste réside en l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Les évènements de Guerguerat constituent la dernière violation marocaine. Il faut bien saisir ce qui s’est passé. Durant les négociations de 91-92, les deux parties ont accepté que le mur de la honte constitue une ligne de démarcation. Il est longé, de part et d’autre, par des espaces de 5 km qui sont des zones-tampons. Ce mur qui va du nord-est du Sahara Occidental au sud-ouest, sépare le territoire du Sahara Occidental en zone occupée et zone libérée. Dans la région ouest, il y a la région de Guerguerat qui offre une ouverture vers l’Atlantique. En 2001, le Maroc a ouvert une brèche et nous avons déposé plainte auprès de la Minurso pour cette violation. Quelques mois après, le Maroc a fait un écrit à la Minurso, pour dire qu’il renonce à cette décision. Il faut également bien comprendre que cette zone se situe à 5 km des frontières avec la Mauritanie. La Minurso n’a pas suivi le dossier. En 2007, le Maroc se met à envoyer des camions containers dans cette direction, et en 2009, 2010, ce pays, confronté à une grave crise économique, continue à exporter vers la Mauritanie l’excédent des produits agricoles qu’il ne parvient pas à écouler en Europe ainsi que quelques autres produits. Les sociétés françaises établies au Maroc en font de même. Elles exportent (textiles, etc.) en passant par Guerguerat.

Il y avait donc une grosse activité sur le terrain ?
Les convois dépassaient les 150 camions, containers, et les mouvements étaient quotidiens. La crise était bien installée. En 2017, il allait y avoir reprise de la guerre. Nous avions saisi toutes les parties habilitées. Le Conseil de sécurité a décidé de constituer une commission d’experts et de l’envoyer sur place pour trouver une solution. Le Maroc a refusé et personne n’a agi. Il y avait une situation de fait accompli. Avec toutes les complicités internes, françaises et espagnoles notamment, le Conseil de sécurité n’a rien fait. Les Sahraouis ont dit que cela ne pouvait plus continuer ainsi. Durant le 15e congrès, nous avions dit que si la situation n’évoluait pas vers l’organisation du référendum d’autodétermination, il y aurait reprise des hostilités. Les violations ont persisté, et la société civile sahraouie a organisé une grande manifestation pacifique qui a bloqué Guerguerat durant trois semaines. Le Maroc a rassemblé ses troupes et a attaqué. Il a rallongé le mur jusqu’à la Mauritanie. Actuellement, il y a donc un nouveau mur dans la zone-tampon. Le 13 novembre, les combats ont repris. Depuis, et tout le long du mur, nos troupes sont entrées en action. Il y a des attaques. L’aviation marocaine a également bombardé nos positions, il y a eu des pertes chez la partie adverse.

Il y a des prisonniers ?
Pas encore. Mais nous savons qu’il y a déjà une vingtaine de morts. Nous savons également que deux colonels ont perdu la vie, mais les Marocains font croire que l’un est décédé des suites du coronavirus et que l’autre a été mordu par un serpent ! Allez voir toutes les condoléances qu’il y a sur les réseaux sociaux marocains. Cette guerre a, en outre, un impact psychologique important. La plupart des militaires qui se trouvent derrière le mur n’ont jamais fait la guerre, c’est nouveau pour eux. Ils ont fui aux premières balles, il n’y a donc pas eu de corps à corps pour le moment. Ceci dit, l’armée marocaine a riposté avec tous ses moyens.

Quelle atmosphère règne-t-il au sein de la population sahraouie ?
Il y a une mobilisation générale. C’est la guerre, bien sûr. Les écoles militaires sont pleines. Tout le monde a regagné sa place. Les Sahraouis voulaient en découdre, ils se sont sentis trahis par le Conseil de sécurité et la Minurso qui est supervisée par ce même conseil.

Quel impact peut avoir la reconnaissance d’Israël par le Maroc ?
Vous savez que le Front Polisario et les Sahraouis en général ont condamné avec force la dernière déclaration de Trump. Vous avez également remarqué que le volet de cette déclaration qui est relatif à la normalisation des relations marocaines avec Israël a été bien reçu par l’Occident en général, mais tous, à l’exception de la France et des parties biens connues, ont fait la différence avec l’aspect relatif au dossier sahraoui. Cela a été perçu comme étant une violation du droit international. C’est la preuve que la reconnaissance de la souveraineté du Maroc n’a pas été acceptée. Il faut également comprendre qu’il s’agit d’une position personnelle d’un président qui fait ses valises. C’est une déclaration, pas une décision. De grosses pointures ont fait entendre leur voix à ce sujet. Ce sont des sénateurs très influents. Le leader du groupe démocrate au sein du Sénat a également réagi. James Baker, Christopher Ross et Bolton ont également rejeté cette décision. Enfin, le fait que le Maroc ait décidé de normaliser ses relations avec Israël en ce moment veut dire qu’il avait besoin d’un soutien pour sortir de ce guêpier, mais c’est un pas vers la fuite.

Pensez-vous que l’arrivée de Biden puisse changer les choses ?
Nous allons tout faire pour nous réapproprier nos droits. Les États-Unis qui pèsent sur les résolutions sont aujourd’hui face à un problème. Ils ont failli à leur neutralité La déclaration de Trump leur porte préjudicie. Ils doivent se déterminer, ils ne peuvent pas être juge et partie à la fois.

Le Conseil de sécurité doit se réunir aujourd’hui pour se pencher sur les derniers évènements. Quel est votre commentaire à ce sujet ?
Le Conseil de sécurité a récolté ce qu’il a semé durant 29 ans. Le dossier sahraoui se trouve entre les mains d’un groupe qui est à l’origine de cette situation. Le rôle de la France et de l’Espagne a été dévastateur. Le plus grave est que ce groupe n’a été ni désigné ni élu. Boutros Ghali lui-même a dit qu’il était étranger à cette manœuvre qui s’était mise en place, c’est un hold-up. De plus, la représentation géographique n’est même pas respectée, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie, Espagne… Que fait l’Espagne là-dedans ? Où est l’Asie ? Même les Russes ne s’impliquent plus. Ils écoutent et s’en vont. Ceci indique leur refus d’entrer dans les manœuvres. Le Conseil de sécurité est une partie du problème, et c’est en grande partie à cause de la France. Il n’a pas voulu imposer la solution, ni honorer son engagement.

La Minurso a-t-elle un rôle actuellement ?
Elle ne fait rien, le cessez-le-feu a été rompu. Elle avait la prérogative d’agir mais n’a rien fait. Elle dépend du Conseil de sécurité. Pourquoi ce dernier ne s’est-il pas réuni lorsqu’il y a eu violation au niveau de la zone-tampon ? Le Conseil de sécurité et la Minurso sont une partie du problème. Ils ont même commencé à tenter de modifier le fond de la résolution, en parlant de « solution pragmatique ». Du moment qu’à Paris, Madrid et maintenant Washington d’une certaine façon, on a vu que le référendum allait déboucher sur une grande victoire sahraouie, ils ont suivi le Maroc.

Qu’est-ce qui bloque la désignation d’un nouvel envoyé spécial de l’ONU au Sahara Occidental ?
Le Maroc a refusé trois envoyés spéciaux. C’est un faux problème. Les Nations-Unies ont mis en place la Minurso qui a un représentant spécial. Pourquoi avoir un représentant personnel ? C’est une manière de dévier la mission de la Minurso. Si c’est pour débloquer, d’accord, mais sinon pourquoi ? Bien sûr que nous sommes disposés à dialoguer, mais s’il réunit les conditions et garantit la neutralité. Aujourd’hui, notre but est d’imposer l’organisation d’un référendum d’autodétermination.

Quel est votre commentaire au sujet de l’ouverture d’un consulat émirati au Sahara Occidental ?
Cela entre dans un autre plan de déstabilisation de la région. Samedi, l’ex-Zaïre a, lui aussi, ouvert un consulat sur le territoire occupé, comme l’ont fait avant lui d’autre pays africains qui n’ont même pas d’ambassade dans les autres pays et qui ne payent même pas leurs cotisations à l’Union africaine (UA) ! C’est l’œuvre de la France tout cela, c’est pour la propagande.
A. C.

* ministre sahraoui des affaires étrangères