Le nouveau ton de la diplomatie algérienne

Ryad Hamadi, TSA 20 décembre 2020

C’est connu, dans le système politique semi-présidentiel algérien, la politique étrangère et la diplomatie ont toujours été du ressort du président de la République qui les exercent soit directement ou à travers le ministère des Affaires étrangères et ses démembrements diplomatiques.

Il en a toujours été ainsi depuis l’indépendance et chacun des acteurs « autorisés » s’exprimait suivant l’importance du sujet et à travers des canaux définis.

Des entorses à la tradition se font néanmoins de plus en plus courantes, comme il a été constaté lors des dernières crises sur lesquelles la diplomatie algérienne était appelée à s’exprimer, comme la résolution du Parlement européen sur les droits de l’Homme en Algérie, la détérioration de la situation sur le terrain au Sahara occidental et le dernier deal impliquant la normalisation des relations entre Israël et le Maroc et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur les territoires sahraouis.

Le ministère des Affaires étrangères a exprimé la position de l’Algérie vis-à-vis des trois dossiers, par le biais de communiqués officiels diffusés via le canal habituel qui est l’agence officielle et rédigés dans un pur style diplomatique.

La nouveauté, c’est qu’il n’a pas été le seul à le faire, dans une conjoncture certes particulière, marquée par la maladie du président de la République, donc son absence de la scène pendant près de 50 jours.

Abdelmadjid Tebboune s’est exprimé publiquement le 13 décembre, pour la première fois depuis près de deux mois et a consacré une partie de son court message diffusé sur Twitter à la situation régionale.

L’Algérie est « forte et plus forte que certains ne le pensent » et elle « est inébranlable », a-t-il dit, en soulignant, à propos des derniers développements : « Nous nous y attendions ».

Le président, qui renouait avec les discours publics, ne pouvait pas éluder un sujet d’une telle importance, lui qui a toujours évoqué les questions diplomatiques et de politique étrangère à chacune de ses sorties avant sa maladie.

Pendant toute la période de la convalescence du chef de l’État, l’avis officiel de l’Algérie a été exprimé parfois par le Premier ministre, le ministère des Affaires étrangères, souvent par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, et accessoirement par d’autres ministres, voire des parlementaires.

Nouveaux acteurs et nouveaux canaux

Si dans le fond, aucune voix ne s’est écartée des positions de l’État algérien sur aucun des dossiers et on n’a pas assisté à des cafouillages malgré la multiplication des intervenants, il reste que beaucoup de choses peuvent être dites sur le ton et les canaux utilisés.

Dans certaines interventions, et contrairement à la longue tradition de la diplomatie algérienne, le ton mesuré a laissé place à un langage plus direct, voire musclé.

L’Algérie a réagi en deux temps au deal entre le Maroc et le président américain sortant Donald Trump. La reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental a fait l’objet d’un communiqué officiel du ministère des Affaires étrangères, rappelant la position de principe de l’Algérie et la nécessité de s’en tenir au droit international, mais c’est Abdelaziz Djarad qui a réagi au volet normalisation du deal.

« L’Algérie est visée (…) Quand ont dit aux citoyens qu’il y a des opérations à l’étranger visant la stabilité du pays, voici les preuves, quand on voit que nous sommes entourés de dangers et de guerres. Il y a une volonté de ramener l’entité israélienne et sioniste à nos frontières », a crûment déclaré le Premier ministre le 12 décembre.

Le porte-parole du gouvernement Amar Belhimer, qui est intervenu sur le terrain diplomatique beaucoup plus que le ministre des Affaires étrangères Sabri Boukadoum,  a aussi tenu des propos qui tranchent avec les euphémismes de la diplomatie.

 « L’institution militaire algérienne est l’éternel complexe du Makhzen », l’Algérie a  « grâce aux sacrifices et au professionnalisme de son armée, réussi à sécuriser ses vastes frontières et à raffermir ce lien naturel avec le peuple en dépit de l’acharnement du Makhzen et de ses lobbies à gages et de ses connivences, bien connues, avec certains pays », dit-il au site Desertic24.

Ou encore, quand il répond, via l’APS, aux critiques et attaques venant de l’étranger, il cite le poète russe Maïakovski : « L’attitude à prendre dans certaines situations : Je ne mords pas à l’ordure, à l’appât de basses fredaines ».

« Une fredaine est définie par le dictionnaire comme un écart de conduite, une folie de jeunesse, une frasque,  je dirais aussi une vulgarité pour décrire le flot ininterrompu d’agressions verbales qui nous parvient de France », explique-t-il.

Et c’est encore le même Amar Belhimer qui rappelle à l’ambassadeur de France en Algérie les limites de sa mission, et non le ministère des Affaires étrangères.

« Aucun diplomate, y compris l’actuel ambassadeur de France, ne peut ignorer les règles de base de la pratique diplomatique, sinon il sera soumis aux mesures souveraines en vigueur dans le pays hôte », déclare-t-il au site du média libanais Al Mayadin.

La nouveauté n’est pas que dans le ton, elle est aussi dans les canaux utilisés parfois pour exprimer des avis très officiels sur des questions de première importance, comme le rappellent les nombreuses questions de politique étrangère abordées dans les colonnes de sites internet peu ou pas du tout lus en Algérie et à l’étranger. La solennité de certains propos exige pourtant qu’ils soient exprimés via des canaux au moins connus.