Mostefa Bouchachi, avocat et ancien président de la laddh: “Sans démocratie, point de droits de l’Homme”

Liberté, 10 décembre 2020

Militant au long cours des droits de l’Homme, Mostefa Bouchachi est l’un des avocats les plus en vue du mouvement populaire. Dans cet entretien, il exprime son pessimisme sur la situation des droits humains qui, à ses yeux, ont régressé dans notre pays.

Liberté : À l’instar d’autres pays dans le monde, l’Algérie célèbre aujourd’hui la Journée internationale des droits de l’Homme. Quelle appréciation faites-vous de la situation des droits humains dans notre pays ?

Mostefa Bouchachi : Le 10 décembre est la Journée internationale des droits de l’Homme que célèbrent tous les pays du monde. Cette journée est célébrée parce qu’il s’agit d’un engagement pris par tous les pays. Certains pays, parvenus à un respect quasi total des droits de l’Homme, célèbrent, en effet, cette journée. Pour des pays comme l’Algérie, en revanche, notre célébration doit être l’occasion de vulgariser et d’inciter les gens à respecter les droits humains.

Concernant la situation des droits de l’Homme dans notre pays, je le dis avec beaucoup de chagrin et de regret : nous régressons dans tous les domaines liés aux droits de l’Homme. La parole est bridée, la liberté d’expression est interdite, des journalistes sont emprisonnés pour l’exercice de leur fonction. Des dizaines de personnes sont poursuivies dans des juridictions juste parce qu’elles ont exprimé leurs positions dans des questions politiques. Il y a également des dépassements que subissent des citoyens lors de leur interpellation dans des locaux des services de sécurité de manière générale. Ces dépassements peuvent aller jusqu’à des agressions physiques. Et lorsque des victimes se plaignent, y compris parfois de tortures, la justice n’ordonne même pas l’ouverture d’enquêtes sur ces violations des droits humains. Des partis politiques, à l’image du RCD, ont été empêchés de tenir des réunions organiques. A contrario, des partis du pouvoir ont été autorisés à tenir leurs réunions. Des citoyens sortis manifester en plein mouvement du Hirak, ont été arrêtés juste parce qu’ils ont participé à des manifestations pacifiques. C’est pour toutes ces raisons que je conclus que, malheureusement, la situation des droits de l’Homme est en net recul en Algérie.

Pourtant, les autorités disent le contraire. Pour elles, la situation des droits de l’Homme s’améliore…

En l’absence de démocratie et d’un État de droit, les régimes dictatoriaux et autoritaires se nourrissent de la violation des droits de l’Homme. Lorsque l’on empêche les citoyens d’exprimer, par exemple, leur opposition au fait que la Constitution ne représente pas les aspirations du peuple algérien, lorsque les autorités interdisent aux chaînes de télévision et aux médias de traiter des arrestations arbitraires, lorsque les médias sont interdits d’évoquer les manifestations pacifiques, cela signifie que nous sommes dans un système non démocratique. Ce dernier ne respecte pas les libertés et les droits parce que sa pérennité dépend de l’interdiction de la liberté de la presse, dans l’instrumentalisation de la justice et dans l’interdiction des manifestations, des réunions, dans la création d’associations et de partis politiques indépendants.
Il est évident que les régimes autoritaires, comme celui de l’Algérie, prétendent respecter les droits de l’Homme. Or, cela est faux. Les droits de l’Homme ne sont et n’ont, malheureusement, jamais été respectés en Algérie. Ce qui est désolant, c’est qu’en cette période du Hirak qui aspire à plus de libertés, les arrestations et les dépassements ont augmenté comparativement à 2016, 2017 et 2018. Le recours aux articles 79 et 96, donc l’atteinte à l’unité nationale, est devenu une mode chez le pouvoir. On colle ces articles à celui qui parle du président de la République, ou à celui qui critique le chef d’état-major ou encore celui qui exprime une opinion contraire. Il y a même un mélange entre l’intérêt national et l’intérêt du régime.

Une récente résolution du Parlement européen critiquant la situation des droits de l’Homme en Algérie a été vivement critiquée par les autorités. Ce document décrit-il une réalité, selon vous ?

L’Algérie, à l’instar de tous les pays dans le monde, a accepté le principe selon lequel, la communauté internationale a un droit de regard sur la situation des droits de l’Homme. Elle ne peut donc dénoncer “une ingérence dans les affaires internes”. L’Algérie a signé un accord d’association avec le Parlement européen qui stipule, dans son article 02, que les États européens s’engagent à aider les pays signataires. Mais en contrepartie, les États partenaires doivent s’engager à respecter les droits et libertés. Lorsqu’un pays accepte de passer un accord, c’est une reconnaissance de fait qu’il ne respecte pas les droits de l’Homme. C’est une fenêtre ouverte aux institutions internationales pour intervenir, pour observer le degré du respect des droits humains. C’est pour cela que l’Union européenne a le droit de faire ce genre de résolutions conformément à cet accord d’association. Il s’agit, là, d’un accord international. L’Algérie a passé d’autres accords onusiens et elle a accepté que l’ONU s’ingère dans les affaires internes. Elle a même donné le droit à ses citoyens de saisir la Commission des droits de l’Homme de l’ONU lorsqu’ils estiment que leurs droits ne sont pas respectés. Je crois qu’au lieu de soulever toute cette tempête, les autorités feraient mieux de respecter les droits des citoyens. Dans ce cas, personne ne pourrait intervenir. Ce sont donc les pratiques quotidiennes (des autorités) qui ont permis ce genre de résolution. Les droits de l’Homme ne relèvent pas uniquement des compétences des États. La communauté internationale a le droit de s’ingérer dans les affaires des États lorsque ces derniers ne respectent pas les droits humains.

Êtes-vous optimiste pour un avenir meilleur des droits de l’Homme ?

Il ne peut pas y avoir de respect des droits de l’Homme sans l’existence d’un État démocratique. Cela signifie que la primauté est donnée à la loi et il y a une séparation entre les pouvoirs. Si le pouvoir politique accepte d’aller vers une démocratie réelle, avec une Constitution qui respecte les aspirations des Algériens, la situation des droits de l’Homme pourra s’améliorer. Mais si nous restons dans la situation actuelle, je suis pessimiste, parce que seul un État démocratique peut respecter les droits de l’Homme.

Entretien réalisé par : Ali Boukhlef