Aghiles Aït Mammar* : «La période particulière que nous vivons a démontré l’étendue de la fragilité des étudiants algériens en France»

Samir Ghezlaoui, El Watan, 08 décembre 2020

– D’un point de vue pédagogique, comment évaluez-vous l’impact de la crise sanitaire sur les étudiants algériens en France ?

Les étudiants algériens étaient déjà exposés à une précarité importante en temps normal ; administrativement, socialement et pédagogiquement. La précarité qui préexistait s’est accentuée en ce temps de crise.

Ainsi, sur le plan pédagogique, on constate par exemple un problème de fracture numérique qui ajoute une difficulté supplémentaire aux conditions d’études. Cela se matérialise, pour la majorité des étudiants, par une absence d’accès à un ordinateur et à une connexion de qualité.

Ce qui implique une difficulté voire une impossibilité à accéder aux services et formations de leurs établissements. Au final, de très nombreux étudiants n’ont pas pu suivre leurs cours et ont, de ce fait, décroché.

Le nombre varie selon les universités et les territoires, mais dans certaines d’entre elles, le chiffre peut avoisiner les 15%. Cette difficulté supplémentaire peut avoir une incidence grave sur le séjour de l’étudiant en France puisque la préfecture peut décider de ne pas lui renouveler le titre de séjour s’il n’y a pas d’avancée dans son parcours universitaire.

Or, comme tout le monde le sait, les conditions d’études et de vie sont liées : l’absence de travail, la difficulté à se loger et la fragilité des ressources financières exposent nos étudiants à des situations alarmantes et à une détresse psychologique et économique.

– Avez-vous eu les premiers retours concernant les chiffres et conditions de la rentrée universitaire de cette année, surtout dans le contexte de fermeture des frontières ?

On ne connaît pas encore les chiffres concernant la rentrée 2020. Campus France les publiera en mai-juin 2021.

Nous avons quelques chiffres concernant quelques universités, mais ce n’est pas suffisant pour avoir une vue d’ensemble. Les données que nous avons pour le moment indiquent qu’en juin 2020, campus France tablait sur un recul de 20% du nombre d’étudiants accueillis à cause de la crise sanitaire.

– Plusieurs appels, individuels et collectifs, sont régulièrement lancés sur les réseaux sociaux pour venir en aide à nos étudiants sur les plans social et financier. Que fait votre syndicat pour essayer de soulager une situation de plus en plus alarmante avec le reconfinement en cours ?

La période particulière que nous vivons a démontré l’étendue de la précarité et de la fragilité des étudiants algériens en France. L’UEAF a pu apporter une aide dans la mesure de ses moyens.

Il y a eu un travail d’accompagnement et d’orientation des étudiants en les informant des aides et soutiens dont ils pouvaient bénéficier, comme les dispositifs d’aide d’urgence mis en place par les universités comme celle de Paris VIII, l’ASAP (Aide spécifique ponctuelle) du Crous et les plateformes d’aide et de soutien psychologique.

De plus, nous avons également mis en place des distributions de colis alimentaires et des kits d’hygiène deux fois par semaine.

Par ailleurs, nous avons rédigé une tribune avec l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) et une dizaine d’associations d’étudiants étrangers au ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation ainsi qu’au ministère de l’Intérieur sur la situation des étudiants étrangers en cette période de crise.

Cette tribune reprend les revendications historiques de l’UEAF, comme l’ouverture de l’accès au système d’aides sociales (comme l’ASAP ou les bourses sur critères sociaux du Crous), l’assouplissement du droit au séjour, la régularisation des étudiants en situation irrégulière, la fin des discriminations dans l’accès au logement (Crous) et certaines revendications plus conjoncturelles relatives à la dématérialisation des procédures pour le renouvellement des titres de séjour.

– Les autorités algériennes et françaises ont-elles manifesté un intérêt pour remédier à cette situation de grande précarité des étudiants ?

Les autorités françaises n’ont pas répondu à notre tribune pour le moment. Quant aux autorités algériennes, elles sont aux abonnés absents comme d’habitude.

* Président de l’UEAF – Université Paris VIII