Lourd impact social de la crise sanitaire : Les ménages malmenés

Samira Imadalou, El Watan, 30 novembre 2020

Au fil des mois, la crise sanitaire a aggravé la situation des plus précaires. En dépit de l’absence d’études fiables à ce sujet, les Algériens sont de plus en plus nombreux à subir la dégradation de leurs conditions sociales en l’absence d’un dispositif d’aide ciblé et efficace en ces temps moroses.

Livrées à un quotidien des plus rudes, les catégories à faibles revenus (dont la classe moyenne) ont du mal à faire face aux dépenses induites par la crise sanitaire en l’absence d’un système de sécurité sociale performant et d’une prise en charge sanitaire gratuite. Entre les dépenses liées à la prévention et celles dédiées aux soins, la facture est lourde à supporter. Les coûts sont en effet largement au-dessus des moyens financiers de la classe moyenne, surtout si l’on comptabilise le coût de l’immobilisation en volume horaire de travail perdu.

La situation est déjà difficile à gérer pour ce qui est du volet alimentaire, avec des prix qui ne cessent d’augmenter depuis quelques mois. La dernière note de l’Office national des statistiques (ONS) le montre d’ailleurs. Entre septembre et octobre derniers, l’évolution de l’indice des prix a été de 1,7%. Ce sont justement les prix des biens alimentaires qui ont porté cet indice vers le haut avec plus de 3,4%, conséquence d’une augmentation des prix des produits agricoles frais (+6,4%).

Inflation et appauvrissement

A titre illustratif, le prix de la viande de poulet s’est accru de 31,5%, celui des fruits frais de 18,2% contre 6,8% pour les œufs, 9,1% pour la pomme de terre et 3,3% pour les légumes.

Même tendance pour les biens alimentaires industriels, essentiellement les produits de base. C’est le cas pour la semoule avec +6% et les pâtes alimentaires avec +11,1%. C’est dire que le couffin de la ménagère est de plus en plus coûteux. «D’un côté, les médecins conseillent de renforcer le système immunitaire en s’alimentant sainement, et de l’autre, les prix sont inabordables sur le marché. Par exemple, la mandarine, source de vitamine C, cédée à 200 DA le kilo, est inaccessible pour moi sans parler du poisson. La sardine est à 800 DA le kilo», se plaint Houria, une retraitée qui touche une pension de 30 000 DA par mois avant d’ajouter : «Déjà que nous avons depuis mars des frais supplémentaires pour l’achat des gels, masques et autres désinfectants. Ces frais sont de plus en plus lourds pour une petite bourse comme la mienne.»

Ceux qui ont perdu leur emploi en cette période de propagation de la pandémie en souffrent. La situation est également des plus compliquées socialement pour ceux qui se sont retrouvés dans l’obligation de prendre des congés prolongés pour se soigner sans être affiliés à la Caisse nationale de sécurité sociale (emploi informel). Assurer l’équilibre entre soins, alimentation et autres dépenses quotidiennes n’est guère chose aisée.

L’appel lancé par l’intersyndicale de l’éducation pour la prise en charge des frais du dépistage vient rappeler l’incapacité des enseignants et des fonctionnaires de l’éducation à faire face aux frais engendrés par la crise sanitaire. «En période de pandémie, les enseignants vivent le calvaire, car en cas de contagion, plus de 70% de leur salaire est dédié aux tests et aux radios de dépistage.

C’est pourquoi l’Etat doit leur assurer une prise en charge totale en ce qui concerne les tests de sérologie et de PCR, pour éviter l’expansion de la contagion au niveau scolaire», estime Bachir Hakem, syndicaliste. Boualem Amoura, président du Syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation (Satef), contacté à cet effet, estime que l’érosion du pouvoir d’achat a fini par aggraver les conditions de la classe moyenne. «Avant la pandémie, on pouvait se permettre certains soins, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. La pandémie est arrivée dans un contexte social difficile. Les fonctionnaires s’appauvrissent de jour en jour et la Covid-19 intensifie cet appauvrissement.»

Car, si certains médicaments sont partiellement remboursés par l’assurance maladie, les analyses médicales, la PCR et le scanner sont exclusivement à la charge du malade qui paye deux ou trois fois le Salaire national minimum garanti (SNMG) pour sauver sa vie ou celle d’un membre de sa famille menacée par la Covid. D’où l’urgence, selon notre interlocuteur, des mesures d’urgence. Ce ne sont pas les propositions qui manquent dans ce cadre.

Des tarifs élevés

Kamel Djennouhat, professeur en immunologie, a préconisé le plafonnement des tarifs des tests et des radiologies ainsi que leur remboursement. Il s’agit aussi d’actualiser la nomenclature qui définit les montants et les références des remboursements, comme revendiqué également par les syndicats de la santé et de l’éducation. Cette nomenclature date, pour rappel, de 1987, donc il y a de 33 ans. Ce qui fait qu’aujourd’hui, une visite médicale chez un généraliste varie entre 1000 et 1500 DA, mais les caisses de sécurité sociale ne remboursent que 50 DA pour les malades chroniques qui sont assurés à 100% et 40 DA pour les assurés à 80%.

Pour les consultations chez les spécialistes, dont les tarifs sont entre 2000 et 5000 DA, le remboursement est de l’ordre de 100 DA pour les assurés à 100% et de 80 DA pour les assurés à 80%. Le citoyen contribue donc fortement aux dépenses de la santé face à un système défaillant et… «gratuit». «Si les caisses de la sécurité sociale assurent un taux de remboursement acceptable sur les médicaments, il n’en est pas de même pour les radios et les analyses médicales, dont le remboursent est quasi inexistant», soulignera le syndicaliste Bachir Hakem.

Dans la situation actuelle, la plupart des médicaments prescrits par les médecins, lorsqu’ils sont disponibles, ne sont pas remboursables. Aussi, les tarifs des tests sérologiques de détection du virus appliqués par les laboratoires du secteur privé, variant entre 1500 et 4000 DA, sont très élevés par rapport au revenu moyen du simple citoyen, et au regard des prix oscillant entre 600 et 900 DA des réactifs utilisés et qui sont produits localement. Malgré cela, le citoyen n’essaie plus de se faire rembourser même s’il est assuré, vu que ces frais de remboursement restent toujours insignifiants. Un test PCR coûte entre 13 000 DA et 18 000 DA et n’est pas couvert par les assurances.

La crise sanitaire vient de démontrer que la nomenclature des frais de remboursement, qui date de 1987, est aujourd’hui dépassée et a besoin le plus tôt possible d’une actualisation, enchaînera-t-il.

Ce qui doit être accompagné, selon notre interlocuteur, par un contrôle des tarifs affichés par le privé du secteur sanitaire. «L’anarchie, observée dans le secteur sanitaire privé, doit se terminer et la prise en charge des frais de remboursement de tous les médicaments sans exception, des auscultations et des analyses doivent être assurées, car chaque salarié paye environ 34,50% de son salaire mensuel et celui-ci devrait logiquement couvrir ses soins», soutiendra Bachir Hakem qui parle de «pouvoir de soins». «Nous parlons beaucoup du pouvoir d’achat du citoyen, mais jamais du pouvoir de soin qui hier était pris en charge par l’Etat, mais aujourd’hui l’Etat se désengage progressivement sans mettre en place des outils de contrôle», regrettera le syndicaliste. Une situation qui suscite des questionnements et des critiques de part et d’autre.

Interrogations

«Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas engagé une négociation avec le secteur libéral dont le poids est de plus en plus important dans la prise en charge des patients infectés à la Covid, pour plafonner les prix des explorations et fixer des normes opposables pour lutter contre l’inflation exorbitante des actes ? Pourquoi le ministère chargé de la Sécurité sociale n’a-t-il pas, face à l’urgence et la gravité des faits, ouvert lui aussi une négociation pour le remboursement des actes diagnostiques et thérapeutiques en rapport avec la Covid ?», s’est interrogé récemment Farid Chaoui, professeur en gastro-entérologie dans une contribution publiée sur les colonnes d’El Watan. Et d’appeler au développement des politiques qui replacent le citoyen au cœur des préoccupations du système de santé et de protection sociale.

Ce que la crise financière et les défaillances en gouvernance risquent encore de retarder. Heureusement que le principe d’entraide permet encore de voler au secours des autres. Mais là encore, le mouvement associatif est loin d’être encadré. Idem pour l’économie solidaire dont l’apport dans une telle situation aurait positif. L’assurance complémentaire fait également des solutions à envisager et à développer par les assureurs.