France : des personnalités juives dénoncent la stigmatisation des musulmans

Sonia Lyes, TSA, 26 Novembre 2020

Le fait est rare pour ne pas être signalé. La persécution des enfants juifs pendant la seconde Guerre mondiale est invoquée pour dénoncer ce qu’endurent dans la France d’aujourd’hui des enfants musulmans, soupçonnés de radicalisation et de sympathies djihadistes.

Et ce sont des personnalités juives qui osent faire un tel parallèle rare, tout en se défendant « de comparer des séquences historiques fort différentes, ni de faire de l’antisémitisme des années trente et de l’islamophobie d’aujourd’hui des phénomènes similaires en tout point ».

Dans un appel publié dans L’Obs, 38 personnalités juives montent au créneau pour dénoncer les signalements et les poursuites judiciaires dont font l’objet plusieurs enfants pour leur supposée complaisance avec le terrorisme.

« Depuis l’assassinat de Samuel Paty, des centaines d’enfants et d’adolescents se sont vu accuser de complaisance vis-à-vis du terrorisme, signalés aux autorités rectorales, assignés en justice pour apologie du terrorisme. Certains, scolarisés en CM2, ont passé une journée entière en retenue judiciaire, auditionnés dans un commissariat. D’autres ont subi perquisitions et interrogatoires, parfois pour la simple possession d’une feuille avec une inscription en arabe », dénoncent les signataires.

« Pourtant, poursuivent-ils, l’enfance ne relève pas de la suspicion, mais de la protection. L’intérêt supérieur de l’enfant c’est de le protéger contre toute atteinte à sa qualité d’enfant et aux droits qui y sont attachés. C’est précisément de cela dont sont dépouillés les centaines d’enfants signalés et/ou poursuivis pour apologie du terrorisme. Pour eux, il ne sera pas question d’écoute et d’accompagnement, mais de judiciarisation et de sanctions pénales et/ou rectorales. »

Dénonçant « une ligne de démarcation qui se trace entre les enfants que l’on continue à protéger, et ceux que l’on sacrifie sur l’autel de l’actualité », « entre les enfants que la République reconnaît comme les siens, et les enfants des autres », les 38 constatent que « le ciblage des enfants musulmans s’articule à une politique plus générale de stigmatisation des communautés musulmanes constituées en ‘corps indésirable’, voire en ennemi de l’intérieur ».

Pour eux, « si l’histoire doit participer de notre boussole politique pour le présent, alors il nous est impossible de ne pas évoquer l’expérience de milliers d’enfants juifs, français ou étrangers, dépouillés de leur enfance et de leur dignité par l’agenda politique vichyste et sa suspicion antisémite. S’il a été possible de livrer à la barbarie des milliers d’enfants juifs, c’est que l’antisémitisme était suffisamment ancré dans l’imaginaire collectif français pour que cela ne soulève pas plus de résistance dans la société ».

Plus globalement, le texte dénonce la stigmatisation qui cible toute la communauté musulmane de France. « Nous assistons, depuis plus de deux décennies, à une accélération de la stigmatisation des communautés musulmanes en France. Elle prend aujourd’hui une tournure effroyable, dans une période qui n’en finit plus d’accumuler les colères et le ressenti des catégories les plus reléguées socialement. Les positions et les mesures du gouvernement s’inscrivent dans une logique d’accentuation des clivages et des ressentis. Elles procèdent, ainsi, bien plus d’une logique guerrière que d’une démarche d’apaisement et de protection collective », lit-on.

« Nous, membres de la société civile, juifs ou d’origine juive, appelons à enrayer cette logique funeste », écrivent les signataires de l’appel.

La comparaison de situations présentes avec l’Holocauste et la persécution des juifs pendant la seconde Guerre mondiale suscite toujours de fermes réactions en Occident, notamment des organisations juives qui crient à l’antisémitisme et à la tentative de banalisation des crimes nazis. Cette fois, ce sont des personnalités que l’on ne peut soupçonner de telles velléités qui signifient que la persécution d’enfants, quel que soit son degré, doit être dénoncée.