Les processions mortuaires des victimes de la Covid-19 se suivent au cimetière El Alia : «On enterre de jour comme de nuit»

Salima Tlemcani, El Watan, 25 novembre 2020

D’immenses bancs de pigeons et de corbeaux survolent quotidiennement ces centaines de tombes fraîches, surmontées d’une plaque en bois portant un nom, et des processions discontinues d’ambulances, de camions et de fourgons viennent décharger des cercueils scellés pour être mis en terre. Le dixième carré ouvert au cimetière El Alia, à Alger, pour les victimes de la Covid, arrive à saturation. Depuis quelques semaines, la moyenne d’une vingtaine d’inhumations quotidiennes a largement été dépassée. Sur place, les témoignages donnent froid dans le dos.

Une procession d’ambulances et de véhicules traverse, feux allumés, le cimetière El Alia, à Alger, puis s’arrête devant une longue ligne de tombes ouvertes, quelques heures auparavant, par des engins.

Situé en face du cimetière anglais, le dixième carré destiné à l’enterrement des personnes contaminées par la Covid-19 arrive à saturation.

Camisole, bonnet et masque, comme protection, une pelle à la main, Mohamed, aidé par un membre de sa famille et un ouvrier du cimetière, vient juste de terminer l’inhumation de son père.

Très affecté, il a toujours «du mal à réaliser ce malheur», dit-il. Ses nombreux accompagnateurs ne portent qu’une bavette ordinaire. «Depuis la mort de ma sœur à la suite d’un mauvais diagnostic à l’hôpital de Bab El Oued, mon père ne s’en est jamais remis. Il refusait catégoriquement d’aller chez le médecin, malgré la dégradation de son état de santé.

Il est mort à la maison, et lorsque le médecin est venu pour rédiger le constat de décès et après avoir posé une série de questions, il a suspecté la Covid et le test lui a donné raison. Moi, j’ai été contaminé en juillet dernier, et d’après les médecins, je suis immunisé, mais j’ai très peur pour ma mère», relate Mohamed, les larmes aux yeux.

Les formalités pour l’enterrement de son père ont été très pénibles à terminer. «J’habite à Notre Dame d’Afrique, sur les hauteurs de Bab El Oued. Il fallait me procurer un cercueil, la tenue de protection, masque, blouse, chaussures et bonnet, mais aussi un transport pour la dépouille mortelle.

Une fois au cimetière, il fallait trouver suffisamment de personnes pour m’aider à soulever et transporter le cercueil sans poignées et une corde pour le descendre dans la tombe. C’est un calvaire. Mon père est maintenant enterré. Je suis soulagé», déclare Mohamed, avant d’enlever sa protection et de partir.

Il est 14h30. Un autre cortège de deux ambulances et un camion s’arrête à quelques mètres d’une foule immense, amassée, sans distanciation ni masque de protection.

Au même moment, deux cercueils hermétiquement fermés sont sortis des véhicules et portés par une dizaine d’hommes portant des bavettes et acheminés vers une tombe à quelques mètres de celle où a été enterré le père de Mohamed. Toute une gymnastique est nécessaire pour mettre le cercueil sous terre.

Aziz (nous l’appellerons ainsi à sa demande) aide souvent les familles à enterrer les leurs. Aujourd’hui, il a pris part à sept enterrements, cinq de personnes contaminées par la Covid.

«Nous enterrons une moyenne d’une vingtaine de morts par jour»

«Ces jours-ci, il y a eu de nombreux décès liés au corona. Quand j’ai du temps libre, je viens aider les familles à enterrer les leurs. Ce n’est pas facile. Souvent, les gens ne savent même pas comment s’y prendre. L’engin de la commune creuse la tombe et le reste du travail est laissé à la famille.

Les cercueils n’ont pas de poignées. Ce qui rend très difficile leur déchargement et leur transport. Il faut aussi trouver une corde pour le mettre à plus d’un mètre et demi sous terre. Avant, les ouvriers les aidaient. Plus maintenant. Leur travail consiste à creuser uniquement les tombes des morts non Covid.

Il m’arrive souvent de vivre des moments très poignants avec les familles réduites à quelques personnes seulement, terrorisées par la maladie et sous le choc d’une mort sans rituels», raconte Aziz, avant qu’il ne soit appelé à la rescousse par un homme, la cinquantaine, vêtu d’une camisole, la pèle à la main. «Je dois terminer avec lui l’inhumation de son père…», nous lance-t-il.

Une vingtaine de mètres plus loin, une camionnette bâchée s’arrête et deux hommes descendent un cercueil bien fermé. L’un d’eux, documents en main, cherche, tourne autour de quelques tombes ouvertes avant qu’un des ouvriers l’oriente.

«C’est ma mère. Elle est morte à l’hôpital de Beni Messous. Je ne sais même pas comment elle a pu être contaminée alors qu’elle ne sort pas de la maison et aucun des membres de la famille n’a été contaminé. Il m’a fallu acheter un cercueil, l’emmener à l’hôpital, pour la transporter jusqu’ici et, surtout, trouver deux tenues complètes de protection.

Quelques voisins sont venus avec moi pour m’aider à la mettre au fond de cette tombe que les autorités ont creusée la matinée. Ma mère est devenue un simple numéro dans un carré», raconte Mohamed, les larmes aux yeux.

En une demi-journée, une dizaine de morts Covid ont été enterrés à El Alia. Les agents sont dépassés par le nombre de morts. «Les enterrements se font toute la journée, jusqu’à la prière d’El Icha (la nuit). Entre ceux qui meurent de la Covid et les autres, nous sommes dépassés.

Au début de la pandémie, c’était plus organisé. Les autorités n’autorisaient que quatre membres de la famille à assister à l’enterrement, que les ouvriers du cimetière organisent, sous la surveillance des services de sécurité.

Aujourd’hui, non seulement les familles sont de plus en plus nombreuses mais elles ont la charge d’enterrer seules leurs morts. Vous avez remarqué que les enterrements des non-Covid se déroulent à quelques mètres de ceux des Covid.

Il n’y a ni policiers ni gendarmes pour veiller à ce que ces derniers soient inhumés en toute sécurité. Les gens sont revenus aux cimetières. Il n’y a presque plus de respect des mesures barrières. Nous travaillons dans des conditions très difficiles.

Les moyens de protection, notamment les masques, ne sont plus disponibles comme avant. Un de nos collègues a reçu une mise à pied parce qu’il a aidé deux jeunes à enterrer leur père, un imam, mort de la Covid en France. Ils étaient seuls à avoir récupéré le cercueil de l’aéroport et à le ramener ici pour le mettre sous terre. Ils étaient perdus.

Un des ouvriers les a aidés, mais il l’a payé cher. Les consignes données, c’est de laisser les familles enterrer, seules, leurs morts. Comment peut-on rester insensible devant des gens qui souffrent ? Le cimetière est presque saturé.

C’est le dixième carré qui est ouvert pour enterrer les victimes de la Covid. Et déjà, nous sommes en train de grignoter sur un carré d’anciennes tombes d’enfants. Depuis quelques semaines, nous enterrons une moyenne d’une vingtaine de morts par jour, qui nous viennent de tous les hôpitaux. Un seul carré peut contenir jusqu’à 500 tombes.

Faites le calcul. Le dernier qui a été ouvert était destiné à la construction d’une morgue. Le projet est tombé à l’eau. Dans quelque temps, il n’y aura plus de place. Ils seront obligés d’enterrer les personnes décédées dans les anciennes tombes», témoigne un des agents du cimetière, qui exerce à El Alia depuis près de 30 ans.

A vue d’œil, les lignes de petits monticules de terre surmontés d’une plaque en bois paraissent interminables. Omar et sa famille sont venus se recueillir sur la tombe de leur père, un militaire mort des suites de la Covid, à l’hôpital de Aïn Naâdja. «Il a beaucoup souffert, mais je n’arrive toujours pas à comprendre comment il a pu partir aussi rapidement.

Tous les ouvriers qui travaillent ici prennent le risque d’aider les familles endeuillées par cette pandémie à enterrer leurs morts sans aucun moyen de protection. L’organisation instaurée au début de la pandémie n’existe plus.

De plus en plus de familles assistent aux enterrements. Souvent, elles sont obligées de ramener une corde et demander à des personnes de les aider à décharger le cercueil du fourgon ou de l’ambulance, de le ramener jusqu’à la tombe et de le mettre en terre.

C’est une vraie souffrance pour les proches. Certains sont complètement perdus. Ils sont là atterrés devant le cercueil à regarder autour d’eux à la recherche de quelqu’un pour les aider.

Au début, c’était les agents de la commune ou de la Protection civile qui enterraient les morts Covid avec toutes les précautions nécessaires, en présence de quelques membres de la famille et sous la surveillance des services de sécurité.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les gens sont de plus en plus nombreux au cimetière et les familles se débrouillent seules. Le rôle des agents se limite à ouvrir la tombe avec un engin», affirme Mourad. Un peu plus loin, deux ambulances traversent l’allée.

Quatre hommes en camisole, visière, bottes et masque en descendent et déchargent deux cercueils, avant que d’autres hommes ne les récupèrent. Des ouvriers les orientent vers des tombes déjà ouvertes. «Ces cortèges ne s’arrêtent plus. On enterre de jour comme de nuit. Cette pandémie est une hécatombe», déclare un des ouvriers avant de nous quitter.