Cité dans plusieurs dossiers en justice sans être inquiété : L’énigmatique cas de Noureddine Bedoui

Salima Tlemcani, El Watan, 23 novembre 2020

Son nom est revenu dans plusieurs dossiers judiciaires en lien avec des hommes d’affaires, à l’image de Ali Haddad et Mahieddine Tahkout, ou encore avec l’ancien ministre de la Justice, Tayeb Louh, et l’ex-DGSN, Abdelghani Hamel, sans qu’il ne soit inquiété. Il s’agit de Noureddine Bedoui, qui, en tant que ministre de l’Intérieur n’a pas donné d’explication au sujet des 5,860 millions de signatures, collectées au profit du Président déchu, pour briguer un 5e mandat, contre lequel des millions d’Algériens manifestaient dans les 48 wilayas du pays.

C’est en tant que ministre de l’Intérieur que le nom de Bedoui revient le plus souvent. D’abord dans l’affaire de Tayeb Louh, l’ex-garde des Sceaux, qui vient d’être criminalisée par la chambre d’accusation près la cour d’Alger, relative aux présumées instructions données par le garde des Sceaux à des magistrats en charge des affaires de Ali Haddad, Mahieddine Tahkout, mais aussi de l’ex-ministre de l’Energie, Chakib Khelil.

Si pour ce dernier et pour Ali Haddad, Louh aurait agi, à en croire l’enquête judiciaire, sur «recommandation» de Said Bouteflika, frère conseiller du Président déchu, à travers des «sms», pour MahieddineTahkout, l’ancien garde des Sceaux aurait agi auprès des magistrats de la cour de Boumerdès, sur intervention de Noureddine Bedoui, alors ministre de l’Intérieur.

Entendu comme témoin, ce dernier n’a pas démenti cette affirmation. Bien au contraire. Il a reconnu avoir contacté Tayeb Louh pour aider le patron de Cima Motors à régler ses démêlés avec la justice.

Dans ce dossier, l’ex-ministre de la Justice est poursuivi pour «abus de fonction», «entrave au bon fonctionnement de la justice», «incitation à la partialité» et «incitation au faux en écriture publique», des faits reprochés également à son ancien inspecteur général, Tayeb Benhachem, et secrétaire général du département.

Plusieurs magistrats, dont l’ancienne présidente de la chambre d’accusation près la cour d’Alger, le juge d’instruction qui a traité le dossier de Chakib Khelil, l’ex-procureur près le tribunal de Sidi M’hamed, l’ancien directeur des affaires civiles sont également inculpés pour «abus de fonction» et «incitation à la partialité de la justice», alors que Chakib Khelil, son épouse et ses deux enfants, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, ainsi que Ali Haddad et MahieddineTahkout, sont poursuivis pour «complicité d’abus de fonction».

Les deux passeports de ali haddad

L’autre dossier dans lequel Noureddine Bedoui est clairement cité est celui lié à l’obtention par Ali Haddad de deux passeports, qui a valu à ce dernier une condamnation de 18 mois de prison ferme par le tribunal de Bir Mourad Raïs, à Alger.

Lors de ce procès, faut-il le rappeler, le secrétaire général de la daïra de Bir Mourad Raïs a reconnu, lors de son audition comme témoin, avoir reçu des directives de Bedoui et a instruit «par téléphone» le directeur du centre national de production des titres et documents sécurisés.

Ce dernier a été condamné pour avoir «délivré de manière illégale un document administratif» à Ali Haddad, par le premier ordonnateur Bedoui, lui-même saisi par Abdelmalek Sellal, alors Premier ministre.

Bedoui est aussi cité nommément dans l’affaire de l’assiette foncière agricole de 14 000 m2, accordée aux enfants de l’ex-directeur général de la Sûreté nationale, Abdelghani Hamel, à Tipasa, dans le cadre de la construction d’une unité de production de médicaments et pour laquelle, trois anciens walis qui se sont succédé à la tête de la wilaya, Moussa Ghelai, Abdelkader Kadi et Mustapha Layadhi, ont été poursuivis et condamnés par le tribunal de Boumerdès.

Lors de son audition par le tribunal, sur les 7 décisions signées, dont celle de l’entreprise AMC, appartenant à Amyar Hamel, malgré leur annulation par le tribunal administratif, Ghelaï avait déclaré : «L’annulation de ces décisions a eu lieu en juillet. Je commençais à subir de fortes pressions.

L’ex-ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, m’avait appelé pour avoir des explications sur l’affaire du fils Hamel. Il m’a demandé de la régler, en me précisant qu’il s’agissait d’une instruction du Premier ministre. Il m’a rappelé deux jours après pour me demander de trouver une solution.

Même Saïd Bouteflika m’a contacté par téléphone pour me dire de trouver une solution afin de restituer la parcelle de terrain. Il m’a appelé une seconde fois, puis une troisième fois et j’ai fini par lui dire que j’étais favorable à une telle décision.»

La défense avait réclamé la présence de Noureddine Bedoui en tant que témoin, mais le tribunal n’a pas jugé nécessaire de le convoquer.

Néanmoins, il a condamné Abdelghani Hamel et Moussa Ghelaï à 12 ans de prison ferme et Abdelkader Kadi ainsi que Mustapha Layadhi à 10 ans de prison ferme pour «détournement de foncier agricole et trafic d’influence».

Il a également condamné l’ancien ministre des Finances, Hadji Baba Ammi et l’ancien chef de la Sûreté de wilaya de Tipasa, Salim Djaidjai, respectivement à 4 ans de prison avec sursis et 3 ans de prison ferme, et infligé une peine de 5 ans de prison ferme à l’ex-directeur des Domaines de la wilaya de Tipasa.

Au début du mois d’octobre dernier, soit un mois après la suppression de l’article 573 relatif au privilège de juridiction, Noureddine Bedoui est convoqué pour la première fois, par les services de la police judiciaire à Constantine, pour être entendu dans le cadre d’une enquête préliminaire sur sa gestion (de septembre 2010 à septembre 2013), avant qu’il ne soit nommé wali de Sétif, (en remplacement de Abdelkader Zoukh, lui-même promu au poste de wali d’Alger).

L’enquête est toujours en cours, mais à aucun moment Bedoui, en tant que ministre de l’Intérieur, n’a été entendu sur les 5,860 millions de signatures «collectées» par les walis au profit du Président déchu, pour briguer un 5e mandat rejeté par des millions d’Algériens qui battaient le pavé chaque vendredi, à travers les 48 wilayas du pays.

Du poste de wali à celui de ministre de l’Intérieur, avant de terminer en Premier ministre, sous l’ère Bouteflika, Bedoui a fait beaucoup parler de lui, aussi bien dans les audiences des tribunaux, sans qu’il ne soit entendu, que sur la scène médiatique, face à laquelle il a adopté la loi du silence.