Cherif Driss*: “La diplomatie algérienne a perdu du terrain”

Liberté, 16 novembre 2020

“Dans cet entretien, le professeur en sciences politiques, Cherif Driss, revient sur les implications politiques de la reprise des hostilités entre le Maroc et le Sahara occidental sur la région.”

Liberté : Les Émirats arabes unis ont inauguré le 4 novembre dernier un consulat général à Laâyoune, au Sahara occidental. Qu’est-ce qui a motivé, selon vous, cette décision ?
Cherif Driss : Il faut rappeler d’abord qu’il s’agit d’une décision contraire aux résolutions des Nations unies étant donné que la question du Sahara occidental entre dans le cadre d’un processus de décolonisation. Par ailleurs, sur le fond, cette décision n’est pas du tout surprenante puisqu’elle s’inscrit dans la continuité des relations entre les Émirats arabes unis et le Maroc, pour la simple raison que les Émiratis ont toujours apporté un soutien franc et inconditionnel au Maroc dans la gestion notamment de la question du Sahara occidental.

Il en est d’ailleurs de même des pays et des monarchies arabes du CCG. En la matière, cette décision n’est par conséquent que le prolongement et l’aboutissement d’une politique qui date de plusieurs décennies. Deuxième élément d’analyse, il faut savoir que les Émirats arabes unis tentent, depuis quelques années, de jouer un rôle déterminant dans tout le Maghreb.

On peut considérer cela comme l’une des déclinaisons d’une certaine velléité de ce pays à peser sur le devenir de la région. L’ingérence des Émirats en Libye, d’abord en soutenant un des belligérants, à savoir Khalifa Haftar, ensuite en tentant de peser sur l’issue de ce conflit dénote de la nouvelle stratégie de la politique régionale des Émirats arabes unis.

Peut-on, enfin, faire le lien entre l’ouverture du consulat émirati à Laâyoune et la normalisation dernièrement de relations entre Israël et les Émirats arabes unis ?
Je pense que ce n’est pas exclu, sachant que le Maroc, lui-même, pourrait être parmi les prochains pays à normaliser ses relations avec l’État hébreu. Les Émiratis peuvent, dans ce cadre, jouer un rôle de sous-traitant dans la région pour faciliter cette normalisation.

La plupart des pays arabes se sont rangés du côté du Maroc dans le conflit qui oppose depuis quelques jours le royaume chérifien au Polisario. Comment expliquez-vous ce ralliement ?
La plupart des pays qui se sont rangés derrière la position marocaine font partie du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Ces pays sont les alliés traditionnels du Maroc. Leur soutien n’est pas nouveau. Lors de la guerre entre le Maroc et le Polisario de 1975 à 1991 ces mêmes pays ont soutenu financièrement et diplomatiquement le Maroc.

Il ne faut pas oublier par ailleurs que le royaume chérifien a été invité comme pays observateur, avec la Jordanie, au sein du CCG. Il y a, si vous voulez, une sorte d’alliance entre les monarchies.

Aussi, il est bon de rappeler que les pays du Golfe n’ont jamais considéré la question du Sahara occidental comme une question primordiale méritant par exemple d’être programmée à l’ordre du jour des discussions au sein de la Ligue arabe.

Le soutien, par conséquent, affiché de ces pays au Maroc n’est pas du tout surprenant. Maintenant, une question se pose : ce soutien se limitera-t-il uniquement à une caution de principe ou bien se traduira-t-il en une aide militaire et financière si la situation dégénère.

L’Algérie se retrouve quasiment isolée sur cette question…
Les rapports de force diplomatique en faveur du Maroc a fait que l’Algérie est, il est vrai, isolée. Le plus grand défi de la diplomatie algérienne est d’essayer de changer cette équation en élargissant le cercle des soutiens au processus de décolonisation du Sahara occidental.

C’est une tâche a priori très ardue d’autant plus que le pays est déjà impliqué dans la gestion des crises au Mali et en Libye. Au plan interne, le pays traverse une zone de turbulences depuis quelques années et cela se répercute forcément sur la diplomatie algérienne qui a perdu du terrain.

Le Maroc, en plus de renforcer ses alliances avec les pays du Golfe, a profité justement de ce vide laissé par l’Algérie pour se repositionner dans la sphère sahélo-sahélienne et africaine de manière générale autant que sur le plan diplomatique, cultuel ou financier.

Quelles seraient les conséquences à court et moyen termes de la reprise des hostilités entre le Maroc et le Sahara occidental ?
Les hostilités entre les deux parties sont pour l’instant limitées. L’évolution de ce conflit dépendra en grande partie de la communauté internationale.
Il faudra attendre sur ce plan la réaction du Conseil de sécurité de l’ONU.

Il est trop tôt pour s’avancer sur la nature des conséquences de ce conflit.
Si le Maroc joue son va-tout et décide d’aller encore plus loin, il est clair que le risque d’une dégénération du conflit pèsera lourd sur toute la région.

Propos recueillis par : KARIM BENAMAR

*professeur de sciences politiques à l’Université d’Alger