Algérie : Un mois sans Tebboune, un air de déjà-vu

Hamdi Baala, Twala, 14 novembre 2020

Abdelmadjid Tebboune, atteint de la Covid-19 et hospitalisé en Allemagne, s’est éclipsé depuis un mois. La communication « désastreuse » tente de combler le vide, laissant ainsi libre cours aux rumeurs alors que l’Algérie traverse une période compliquée. Retour sur l’absence d’un président qui rappelle le triste crépuscule de son prédécesseur.

Le 15 octobre 2020, Le chef de l’Etat reçoit à Alger le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. L’opinion était loin de s’en douter, mais les images de la rencontre allaient être la dernière apparition publique de Abdelmadjid Tebboune avant de s’éclipser.

L’Algérie a depuis organisé un référendum constitutionnel et a entamé la deuxième vague de la pandémie du Covid-19. Le pays a aussi connu une rentrée scolaire et a inauguré la Grande Mosquée d’Alger. Le pays a continué à fonctionner, tant bien que mal, mais l’absence du président pendant tout un mois a rappelé à de nombreux commentateurs le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

Un premier signe d’une absence prolongée est apparu le 18 octobre. Le Conseil des ministres programmé pour ce jour-là est reporté, officiellement pour « un progamme chargé » du chef de l’État.

Le 24 octobre, le Palais d’El Mouradia annonce que M. Tebboune, 74 ans, a entamé un « confinement volontaire » de 5 jours suite à l’apparition de symptômes de la Covid-19 chez un nombre des cadres de la Présidence et du Premier ministère.

« Je vous rassure que je vais bien et que je poursuis mon travail à distance », ajoute un tweet, publié le même jour, sur le compte officiel d’Abdelmadjid Tebboune. Le message reste, à ce jour, le dernier sur le fil présidentiel sur Twitter.

امتثالا لنصيحة الطاقم الطبي لقد دخلت في حجر صحي طوعي إثر إصابةإطارات سامية برئاسة الجمهورية والحكومة بكورونا. وأطمئنكم أخواتي وإخواني أنني بخير وعافية، وإنني أواصل عملي عن بعد إلى نهاية الحجر، متضرعا إلى المولى عز وجل أن يعافي جميع المصابين ويحفظ جزائرنا الحبيبة من كل بلاء.
— عبدالمجيد تبون – Abdelmadjid Tebboune (@TebbouneAmadjid) October 24, 2020

Trois jours plus tard, soit le 27 octobre la Présidence annonce l’hospitalisation de l’ancien ministre de l’Habitat sous Abdelaziz Bouteflika.

« Sous recommandation de ses médecins, le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, est rentré dans une unité de soins spécialisés de l’hôpital central de l’armée à Ain Naadja à Alger », indique El Mouradia ce jour-là dans un communiqué que les médias publics ont attribué en premier lieu au Premier ministère avant de rectifier le tir.
A la Boutef

Si « l’état de santé du président est stable » et n’inspire « aucune inquiétude », selon le communiqué, la présidence omet pourtant d’en expliquer la raison. La confirmation de l’atteinte du chef de l’État de la Covid-19 est également absente du communiqué du lendemain, mercredi 28 octobre, annonçant le transfert en Allemagne de Abdelmadjid Tebboune pour « des examens approfondis ».

Pas d’indication de la Présidence sur la maladie de M. Tebboune le 29 octobre non plus alors qu’il avait « entamé le traitement approprié », selon un nouveau communiqué. Il faudra attendre le 3 novembre, soit une semaine après le transfert en Allemagne, pour avoir une première explication officielle sur la maladie du chef de l’Etat.

« Le président de la République Abdelmadjid Tebboune poursuit son traitement dans un hôpital allemand spécialisé après avoir été atteint de la Covid-19 », indique alors la présidence dans un énième communiqué laconique.

La dernière mise à jour, une lettre au nom de Abdelmadjid Tebboune publiée le 9 novembre par la présidence, évoque un état de santé qui « s’améliore ».

Vague et au compte-goutte, la communication officielle a laissé libre cours aux rumeurs et a permis aux thèses les plus débridées de circuler sur les réseaux sociaux, comme au temps du 4e mandat de Abdelaziz Bouteflika.

« C’est une communication désastreuse qui nous rappelle la gestion de la maladie de Bouteflika », indique Adel Ourabah, docteur en sciences politiques et chercheur indépendant à Alger.

« Les simples messages de vœux de rétablissement reçus de la part des officiels étrangers sont devenus le centre de l’activité présidentielle, tandis qu’on évite d’informer les Algériens sur l’évolution réelle de l’état de santé du président », ajoute-t-il.

Diffcile de contredire le chercheur sur l’activité présidentielle: Le chef de l’Etat n’a présidé aucune réunion depuis un mois. Le dernier décret qu’il a signé remonte au 12 octobre.

Et comme lors des disparitions prolongées de l’ex-président déchu, l’absence de Abdelmadjid Tebboune a engendré des appels à déclarer l’état d’empêchement (article 102 de la Constitution).

« La seule issue raisonnable est l’application de l’article 102 de la Constitution », a écrit sur sa page Facebook l’ancien journaliste Abed Charef, alors que l’éditorialiste Ihsane El Kadi estime que, « à l’inverse de la précédente vacance présidentielle, celle de Abdelaziz Bouteflika depuis le 27 avril 2013, l’actuelle n’a pas eu le temps de prévoir une organisation informelle, pour maintenir l’exécutif en situation de prendre des décisions importantes ».
Multi-crise

Le refus d’appliquer l’article 102 durant le quatrième mandat de Abdelaziz Bouteflika malgré sa maladie, ainsi que son hallucinante candidature à un cinquième quinquennat ont fini par provoquer l’irruption du 22 février 2019. Le Hirak a poussé l’ancien président à démissionner et a déclencher une série d’événements qui a porté Abdelmadjid Tebboune au palais d’El Mouradia.

Un épisode comparable peut-il se reproduire ? Dr. Ourabah affirme qu’il est trop tôt pour se prononcer là-dessus. « Mais, poursuit-il, je vois mal le système, et particulièrement son noyau militaire, prendre le risque de provoquer un tel scénario ».

Abdelmadjid Tebboune devait voter le 1er novembre au référendum sur l’amendement constitutionnel qu’il a longtemps présenté comme le projet-phare de son mandat. Il devait inaugurer le même jour la Grande Mosquée d’Alger, projet cher à son prédécesseur. C’était compter sans la Covid-19. Le Premier ministre, Abdelaziz Djerad, en a assuré l’inauguration quelques jours auparavant. L’épouse du président, Fatima Zohra Bella, a fini par voter à la place de son mari.

Mal élu avec 39,88 % de participation à la Présidentielle contestée du 12 décembre 2019, le chef de l’État a aussi essuyé durant son absence un cuisant revers politique avec une abstention record lors du référendum qui devait renforcer sa légitimité : Seuls 23% des électeurs inscrits ont voté.

Contrairement à M. Bouteflika, l’actuel président n’a pas encore eu le temps de mettre en place des réseaux pour peser dans les rapports civilo-militaires. « Ajoutons à cela le résultat très gênant du référendum populaire. En conséquence, [le système] trouvera moins de difficulté à écarter le président Tebboune au cas où la situation dégénère », estime Adel Ourabah.

A la crise politique, il faut ajouter la pandémie. Depuis la mi-octobre et la rentrée scolaire, l’Algérie a entamé la deuxième vague de la Covid-19, bien plus importante que la première. Le bilan quotidien annoncé s’approche des 1000 cas alors que les hôpitaux sont saturés. Les longs mois de restriction de l’activité ont aussi plombé une économie déjà en crise avec la baisse des cours des hydrocarbures et des réserves de change qui fondent.

Le Soir d’Algérie croyait savoir, jeudi dernier, que le retour de M. Tebboune était « imminent ». Samedi 14 novembre 2020, l’Algérie et ses crises multiples attendent toujours le président.