Rachid Grim. Politologue : «Un fossé existe entre les gouvernants et les gouvernés»

Madjid Makedhi, El Watan, 10 novembre 2020

Le politologue Rachid Grim analyse la situation politique post-12 décembre 2019. Il démontre, en tant qu’observateur avisé, un statu quo semblable à celui d’avant-février 2019, où le pouvoir déroule sa feuille de route sans tenir compte des oppositions. La maladie du chef de l’Etat, ajoute-t-il, ne risque pas de chambouler, pour le moment, les plans du pouvoir.

– Près d’une année après la présidentielle du 12 décembre 2019, le pays donne l’impression de faire du surplace, sur la politique notamment. La maladie du chef de l’Etat et son absence depuis près de 20 jours aggravent ce sentiment…

En fait, très peu de temps après sa prise de fonction en qualité de président de la République, il était déjà devenu évident que la «nouvelle Algérie», annoncée à grands cris, n’était que la continuité de l’ancienne.

Même si dans la forme, certaines têtes trop voyantes de l’ancienne équipe se sont retrouvées éjectées, voire mises en prison, rien dans le fond n’a réellement changé : le «vrai pouvoir» est toujours entre les mains de la haute hiérarchie militaire et sécuritaire et cette dernière est décidée à le garder et à en jouir coûte que coûte.

Le nouveau Président avait bien fait quelques déclarations annonçant des changements en faveur des positions du hirak, entre autres, des gestes en faveur des prisonniers d’opinion, mais ce ne fut qu’un très rapide feu de paille.

La politique de répression systématique a repris de plus belle, avec une accentuation et une accélération à la faveur de la crise sanitaire qui avait gelé les manifestations du hirak et lié les mains de ses animateurs.

Il était devenu évident que le nouveau Président défilait une feuille de route qui lui avait été tracée par ceux qui l’ont porté au pouvoir et qu’il était décidé à la mener jusqu’à son aboutissement : la mise sur pied d’un nouveau système politique qui ressemblerait comme deux gouttes d’eau à l’ancien, avec une apparence plus «light».

C’est ce qui explique l’entêtement à organiser et réaliser un référendum pour une nouvelle Constitution, malgré une opposition quasi générale (hirak, société civile, partis de l’opposition de tous bords, citoyens) et un satisfecit officiel quant au résultat du référendum.

La suite sera du même acabit : élections législatives, communales, de wilaya, renouvellement du Conseil de la nation, révisions des lois organiques, etc.

– La maladie du président Tebboune ne risque-t-elle pas de ramener le pays à la situation d’avant-2019, lorsque l’ancien chef de l’Etat a carrément été absent pendant plus de cinq ans ?

Les autorités ne communiquent pas sur ce sujet, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les spéculations : y compris celles qui annoncent une nouvelle période d’un Président maintenu artificiellement en état «de bonne santé» uniquement pour avoir le temps de réaliser, au moins en partie, la feuille de route tracée avant l’élection présidentielle du 12/12/2020.

Pour le moment, rien n’indique que l’on est dans cette situation : le Président semble avoir attrapé une forme sévère de la Covid-19, mais son pronostic vital n’est pas engagé et il semblerait qu’il est en train de se rétablir lentement. Même le problème des séquelles définitives et incapacitantes ne semble pas encore posé.

Du moins il ne paraît pas qu’il y ait, pour le moment, une situation de panique en haut lieu et que les «faiseurs de rois» soient déjà à la recherche urgente et effrénée d’une solution de rechange. Les bruissements du sérail n’indiquent pas encore que l’on en soit là.

Le seul problème qui semble se poser, c’est la durée du rétablissement significatif du Président et le temps qu’il mettra à reprendre toutes ses capacités pour gouverner en toute autonomie. Rien pour le moment n’indique qu’il y aura un changement d’itinéraire pour la réalisation de la feuille de route tracée.

Pas même la maladie du Président. Sauf si cette dernière est véritablement incapacitante. Dans ce cas, il ne me paraît pas possible, ni dans l’intérêt de qui que ce soit de refaire le scénario Bouteflika et maintenir à son poste un Président en état d’incapacité évidente.

Dans ce cas, une solution «pseudo légale» sera vite trouvée, comme ont été trouvées antérieurement des solutions «acceptables» à des situations analogues. Le pouvoir a toujours fait preuve d’imagination et de génie pour régler à son avantage des problèmes d’un abord insoluble.
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– Les résultats du dernier scrutin référendaire sur le projet de révision constitutionnelle auront-ils des conséquences sur l’avenir ?

D’un point de vue purement légal, les résultats du référendum seront validés par le Conseil constitutionnel dès qu’ils seront promulgués par le président de la République. La nouvelle Constitution sera donc appliquée.

La voie sera donc légalement ouverte à toutes les autres opérations attendues : élections de toutes les assemblées élues, désignation des nouvelles instances et institutions prévues par la nouvelle Constitution, révision des lois organiques, etc.

D’un point de vue politique par contre, l’opposition dans toutes ses composantes disposera d’un argumentaire implacable pour maintenir et renforcer ses positions de rejet du régime et du système en place et sa revendication principale d’instauration d’une période plus ou moins longue de transition politique en vue d’un vrai changement. Mais cela restera un dialogue de sourds. Chacun campant sur ses positions.

Le changement ne viendra pas d’un dialogue qui ne peut pas avoir lieu entre des adversaires politiques qui ne veulent céder sur rien : chacun avançant ses seuls arguments comme étant valables et refusant systématiquement ceux des autres.

D’un autre côté, face à un pouvoir uni, l’opposition elle est complètement divisée entre ses différentes composantes et parfois à l’intérieur des composantes elles-mêmes : les «démocrates» forment un pôle éclaté entre des partis parfois «ennemis irréconciliables», les islamistes sont divisés entre ceux qui s’opposent au pouvoir et ceux qui veulent participer à ce même pouvoir ; le hirak, un temps uni sur ses revendications, est maintenant divisé par tous ceux qui veulent le récupérer, principalement par le mouvement Rachad, remplaçant «light» du FIS-dissous.

Il y a donc peu de chance qu’à court terme une solution «négociée» entre les uns et les autres parviennent à changer la donne et pousser le pouvoir à céder la place.

Seul un événement absolument inattendu et ayant un impact insoutenable pour le pouvoir sera en mesure de changer la donne et pousser le uns et les autres à tenter des rapprochements et adopter une solution qui sortira le pays de l’ornière dans laquelle il se trouve.

Cet événement pourrait venir d’un retour permanent et imposant sur l’ensemble du territoire national du hirak.

Ce dernier devant être capable de braver l’interdiction de manifester pour cause officielle d’état d’urgence sanitaire, tout en restant pacifique et en prenant les précautions d’usage face à la pandémie de Covid-19.

Il devra aussi accepter la répression, qui doublera d’intensité, et d’affronter la justice aux ordres, qui intensifiera ses condamnations envers les activistes de toutes les régions.

Le hirak en est-il encore capable, malgré les coups de boutoir qu’il a reçus de la part du pouvoir et les tentatives de division dont il est l’objet de tous les côtés ? La réponse viendra sûrement après un reflux significatif de la deuxième vague en cours de la Covid-19.

– Pourquoi, selon vous, le pouvoir en place ne parvient-il pas à gagner la confiance des Algériens ?

Tout simplement parce qu’il ne fait que reproduire le comportement de tous les régimes qui l’ont précédé. Comportement hautain des dirigeants, de hogra, de mensonge, de déni des droits des citoyens, de langue de bois.

Rien n’a vraiment changé, si ce n’est dans les paroles. Et encore ces dernières sont souvent contradictoires et à contre-courant des réalités. Rien de vraiment nouveau n’est venu indiquer un changement de paradigme chez ceux qui nous gouvernent.

L’épisode du référendum sur la Constitution est venu encore une fois faire la démonstration de l’immense fossé qui existe entre le peuple et ceux qui le gouvernent : ce qui est vital pour l’un (la réforme constitutionnelle) est tout à fait secondaire, sinon insignifiant pour l’autre. D’où le taux ridicule de participation au référendum.