Retour sur l’affaire Khalifa: L’effondrement de l’empire du « Golden boy »

Lyas Hallas, Twala, 7 novembre 2020

Le dossier Khalifa est rouvert par la Cour suprême. L’affaire a valu au patron du groupe éponyme 18 ans de prison ferme. Mais, de quoi s’agit-il au juste ? Rétrospective.

En juillet 2019, en plein soulèvement populaire qui a chassé Bouteflika du pouvoir, la Cour suprême a ordonné le réexamen de l’affaire Khalifa. Le pouvoir de transition avait jugé utile de rouvrir des dossiers déjà clôturés afin d’approfondir l’investigation.

La réouverture de ce dossier parmi tant d’autres dont les affaires n’ayant jamais inculpé des responsables politiques, se limitant au sacrifice de lampistes pour apaiser l’indignation de l’opinion, visait justement à vérifier s’il y avait des coupables parmi les politiques impliqués dans la gestion des affaires publiques.

A ce titre, faut-il le rappeler, plusieurs ministres ont comparu plutôt comme témoins devant le tribunal de Blida lors du premier procès de l’affaire en 2007, parmi lesquels l’actuel président de la République Abdelmadjid Tebboune qui était ministre de l’Habitat au moment des faits.

L’affaire, qui a valu au patron du groupe éponyme, Abdelmoumen Rafik Khalifa, 18 ans de prison, est emblématique du début du règne de Bouteflika.

Mais, qui est Abdelmoumen Khalifa ? Condamné par contumace en 2007 par le tribunal de Blida à la réclusion criminelle à perpétuité, il a été rejugé en 2015 et condamné à 18 ans de prison ferme. Il est en prison depuis son extradition le 24 décembre 2013 de Londres où il avait cherché refuge à l’éclatement de l’affaire.

Fils de Laroussi Khalifa, secrétaire général du Ministère de l’armement et des liaisons générales (MALG), ancêtre des services algériens de renseignement, Abdelmoumen Rafik Khalifa, aujourd’hui 54 ans, est devenu multimillionnaire en dollars avant ses 30 ans. Surnommé le « Golden boy » par la presse, sa fortune a été bâtie, entre autres, sur des affaires dans la pharmacie, l’informatique, la location de voitures, la construction, le catering, la banque et l’aviation.

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Né à Ain El Beida dans la wilaya d’Oum El Bouaghi au sein d’une famille originaire d’Oued Souf, son père Laroussi a été ministre de l’Industrie et de l’Energie du premier gouvernement de Ben Bella, entre septembre 1962 et septembre 1963, puis directeur général d’Air Algérie avant d’être nommé ambassadeur à Londres en 1964. La mère de Abdelmoumen Rafik, Farida Kebache, elle, est originaire de Bejaia.

Laroussi entretenait des rapports privilégiés avec le défunt Houari Boumediene et son ministre des affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika. C’est la raison pour laquelle, le colonel Abdelhafid Boussouf, ministre de l’Armement et des liaisons générales dans le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et fondateur des services algériens de renseignement, l’avait écarté de son entourage en 1961.

Son fils Abdelmoumen, par contre, a mobilisé ses moyens financiers contre le deuxième mandat de Bouteflika.

« L’affaire Khalifa », de quoi s’agit-il au juste ? Nous nous basons dans cette rétrospective sur le rapport d’une expertise commandée en 2004 par le magistrat instructeur près le tribunal de Sidi M’Hamed à Alger en vue de vérifier « les montants transférés par la banque Khalifa, leur origine et leur éventuelle corrélation avec les dépôts des institutions publiques, les conditions dans lesquelles ces dépôts ont été effectués et si la Banque d’Algérie (banque centrale, Ndlr) avait reçu les documents réglementaires de Khalifa Bank dans les délais de rigueur ».

Le rapport énumère les infractions et quantifie les transferts non réglementaires effectués depuis la création de la banque Khalifa.

Infractions ? L’on cite : «des importations sans numéro de domiciliation, des transferts exécutés sans ordre du client ou sur la base d’un ordre de paiement tiré à blanc, des importations sans documents douaniers ni factures définitives ou attestation de service fait, des transferts non déclarés à la direction de la balance des paiements de la Banque d’Algérie, des importations domiciliées dans des agences non agréées de la banque et qui utilisent les noms des agences immatriculées».

Le corps du délit

En cinq ans d’existence (1998-2002), Khalifa Bank a effectué près de 40 000 transferts pour le compte des filiales du groupe éponyme, des sociétés d’import et de multiples autres bénéficiaires. Montant total : 1,68 milliard USD. Près de la moitié de ce montant n’était pas couverte par des « déposits ». Cette partie – environ 765 millions USD qui constituent le corps du délit –, a été prélevée sur les ressources de la banque, c’est-à-dire, l’épargne de ses clients.

Déposit ? La banque doit s’assurer que l’importateur est en mesure de payer en dinars la contrepartie des devises transférées ou, au moins, faire face au remboursement de sa dette contractée par le crédit extérieur accordé par sa banque. Dans ce dernier cas, l’importateur fait un « déposit », c’est-à-dire qu’il doit déposer dans son compte une partie du montant global de son importation allant de 30 à 70% en fonction de différents critères (nature du produit, spécificités de l’activité etc.).

Le gros de l’épargne de la banque – 94,4 milliards DZD (1,1 milliard USD à l’époque) –, était constitué par les dépôts de 432 entreprises publiques, les offices de promotion et de gestion immobilière (OPGI), les entreprises de promotion du logement familial (EPLF) et les caisses de sécurité sociale (CNAS, CASNOS), de retraite (CNR) et des mutuelles. Khalifa Bank a prélevé les deux tiers de cette épargne pour couvrir ses transferts. Ce qui est interdit par les règles prudentielles en vigueur.

La juge Fatiha Brahimi, qui avait dirigé le procès, avait noté que le nombre de placements des OPGI avait doublé sous la tutelle de Tebboune

Il convient de noter que l’expert désigné par le tribunal de Sidi M’Hamed n’a pas pu se rendre dans toutes les entreprises et les institutions ayant effectué des dépôts à terme auprès de la Khalifa Bank.

Ainsi, l’expertise n’a pas décelé des malversations dans les placements examinés. « La quasi-totalité de ces opérations ont été autorisées par les organes sociaux des entreprises et des organismes publics, comme le prévoit le cadre réglementaire en vigueur, en vue de fructifier leurs excédents de trésorerie », peut-on lire dans le rapport.

Dans ce sillage, nous rappelons que l’ancien secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), Abdelmadjid Sidi Said, ayant comparu devant le tribunal de Blida comme témoin dans le premier procès de l’affaire en 2007, a avoué avoir enfreint la réglementation au moins une fois.

Le patron de la centrale syndicale, qui présidait ès-qualité le conseil d’administration de la Caisse nationale des assurances sociales des travailleurs salariés (CNAS), a indiqué qu’il avait signé le 12 février 2002 une résolution au nom de ce conseil d’administration délibérant sur un placement avant même la réunion de cette instance, laquelle n’était pas encore installée. Et de souligner que le ministère du Travail et de la protection sociale ne pouvait pas l’ignorer.

Le ministre de l’époque, Bouguerra Soltani, qui a comparu également comme témoin, avait déclaré en réponse à une question de l’avocat Mokrane Ait Larbi lors du même procès qu’il n’avait pas reçu les correspondances l’informant des dépôts des fonds de la CNAS à la banque Khalifa. Bouguerra Soltani a expliqué qu’il classait lui-même le courrier destiné à son ministère en correspondances administratives qu’il adressait au secrétaire général et d’autres, politiques, qu’il adressait à son directeur de cabinet.

Khalifa Bank n’a pas déclaré à la Banque d’Algérie la majeure partie des dépôts effectués par les entreprises et organismes publics qu’elle a utilisé pour couvrir des transferts au profit des filiales du groupe, notamment la compagnie aérienne Khalifa Airways, sans contrepartie en dinars ou crédit comme l’exige la réglementation.